Les rats-taupes et le secret d’une "agriculture" ancestrale
Pendant des millénaires, on a cru que l'Homme était le seul mammifère à pratiquer l'agriculture, définie comme la culture du sol en vue d'une production végétale. Tout cela a changé en 2022, lorsqu'une étude évaluée par des pairs a révélé que non seulement les géomys (Geomyidae) creusent de vastes systèmes de galeries souterraines, ce qui accélère la repousse des racines partiellement mangées, mais ils utilisent également leurs excréments pour fertiliser encore davantage le sol. « Si l’agriculture c’est la gestion des cultures, c’est bien ce qu’ils font », avait à l'époque affirmé Francis Putz, biologiste à l'université de Floride (UF) qui a dirigé l'étude, à National Geographic.
Loin d'être des envahisseurs nuisibles, affirmait son coauteur, les géomys sont des « partenaires agricoles » inestimables qui façonnent et enrichissent les écosystèmes.
Une équipe de chercheurs de terrain affirme désormais que les preuves d'un comportement agricole pourraient être encore plus solides chez un autre groupe de mammifères : les rats-taupes, une famille de rongeurs souterrains que l'on ne retrouve que sur, ou plutôt dans, le sol africain.
Les rats-taupes sont déjà réputés pour leurs remarquables propriétés biologiques qui inspirent la lutte contre le cancer et la recherche sur le vieillissement, qui pourraient permettre de mieux comprendre comment prolonger la longévité humaine. La biologie des rats-taupes nus (Heterocephalus glaber), cousins évolutifs plus petits et plus éloignés des rats-taupes dans le sud de l'Afrique, a suscité une curiosité particulière. En revanche, le comportement souterrain des rats-taupes a fait l'objet de bien moins d'attention.
Selon Kyle Finn, zoologiste au centre de recherche Kalahari et chercheur postdoctoral à l'université de Linné, des preuves indiquant que les rats-taupes cultivent des géophytes, c'est-à-dire des plantes qui stockent leurs nutriments sous terre dans des bulbes et des tubercules, ont été rapportées dans au moins une demi-douzaine d'articles de recherche, bien que souvent sous forme de note de bas de page plutôt que comme sujet principal de recherche.
« Parfois, les scientifiques ont une vision étroite des rats-taupes », affirme Kyle Finn, « mais les vastes mondes souterrains construits par ces animaux sont remarquables en soi ». Dans certains cas, on a même observé que les rats-taupes construisent des tunnels qui s'enroulent en spirale à 360 degrés autour d'un tubercule riche en nutriments afin de le déguster sous tous ses angles.
Les études montrent que, contrairement aux géomys qui se contentent d'aérer et de fertiliser le sol, les rats-taupes rebouchent énergiquement leurs galeries avec de la terre afin d'accélérer la repousse des plantes. Les tubercules et les bulbes du gingembre sauvage, des concombres charnus et des patates douces comptent parmi leurs mets favoris.
« À première vue, de nombreux endroits d'Afrique subsaharienne semblent déserts », indique Kyle Finn, « car l'essentiel de l'activité a lieu sous le sol ».
UNE AGRICULTURE ATYPIQUE DANS UN MONDE SANS LUMIÈRE
Les rats-taupes africains vivent à moins de trente centimètres sous nos pieds depuis l'aube de notre espèce, mais ce n'est qu'au cours des deux dernières décennies que les scientifiques ont commencé à comprendre ce qui se passe dans leurs mondes souterrains.
Les zoologistes ont pu observer pour la première fois les abris souterrains sophistiqués de ces rongeurs dans leur intégralité en 2009, lorsque Radim Šumbera, chercheur tchèque, et son équipe ont utilisé le repérage radio afin de suivre les déplacements des rats-taupes, puis ont passé plus d'un mois à creuser les zones où ces animaux évoluaient. L'ampleur de l'enceinte autonome qu'ils y ont découverte était stupéfiante.
Plus de trois kilomètres de tunnels s'entrecroisaient entre des terriers familiaux, des galeries de stockage remplies de plantes récoltées et des zones réservées aux besoins. La plupart des galeries ne se situaient qu'à quelques centimètres sous terre mais certaines galeries plus profondes permettaient de rendre les déplacements plus efficaces entre les lieux clés. Compte tenu du nombre limité d'endroits suffisamment larges pour faire demi-tour, les rats-taupes ont également maîtrisé l'art de courir en arrière, se déplaçant ainsi comme des rames de métro.
À partir de données en libre accès et des notes de terrain brutes de Radim Šumbera, le cartographe Oliver Uberti a créé une carte, la première en son genre, de ces villages souterrains. Vous pouvez également la découvrir dans mon nouveau livre The Hidden Nations of Animals.
Comme d'autres chercheurs, Kyle Finn explique qu'il est tombé par hasard sur les premières preuves d'activité agricole des rats-taupes alors qu'il étudiait d'autres comportements singuliers dans leurs réseaux souterrains.
Alors qu'il menait des recherches de terrain sur le rythme ultradien des rats-taupes, qui se caractérise par cinq périodes d'activité par jour au lieu du cycle veille-sommeil habituel de la plupart des mammifères, ses collègues et lui-même découvraient régulièrement des plantes sauvages qui traversaient directement les galeries des rats-taupes. Celles-ci avaient été consommées et avaient repoussé à maintes reprises.
Kyle Finn indique que la culture des géophytes ne semble pas constituer l'intégralité de l'approvisionnement alimentaire des rats-taupes. S'ils trouvent une plante suffisamment petite pour être mangée en une seule fois, ils la mangent généralement. Mais les rats-taupes connaissent généralement la disposition précise de leurs tunnels actuels et de ceux qu'ils ont rebouchés, qu'ils parcourent en utilisant le champ magnétique de la Terre comme une boussole. Si une plante est suffisamment grande, ils en croquent un morceau ou deux, remplissent le tunnel de terre afin de favoriser sa repousse puis reviennent plus tard pour en profiter à nouveau. Au cours de leur histoire évolutive, le succès de cette technique, sans doute involontaire au départ, est peut-être devenu une caractéristique évoluée, observable même chez les espèces de rats-taupes dépourvues d'une structure familiale étendue.
Des recherches sur le terrain supplémentaires, menées par Radim Šumbera et ses collègues, ont mis en évidence les premières preuves de pratique agricole chez une espèce solitaire, et non sociale, de rat-taupe, le grand rat-taupe (Heliophobius argenteocinereus). Ce dernier « consomme partiellement un tubercule sur place puis replante le reste du tubercule évidé avec de la terre, permettant ainsi au géophyte de continuer à pousser ».
On ignore depuis combien de temps les rats-taupes pratiquent l'agriculture mais les études démontrent que les rongeurs vivent dans le sud de l'Afrique depuis l'époque du Pléistocène, qui a débuté il y a deux millions d'années. Leurs ancêtres remontent même à une époque encore plus lointaine. À titre de comparaison, les fossiles montrent que les géomys sont apparus il y a environ 1,3 million d'années et que l'Homo sapiens a commencé à cultiver la terre il n'y a qu'un peu plus de 10 000 ans.
Autrement dit, selon Kyle Finn, les rats-taupes pourraient avoir été les premiers mammifères à pratiquer l'agriculture en Afrique ou ailleurs.
S'AGIT-IL VRAIMENT D'AGRICULTURE ?
Interrogé au sujet de ces découvertes, Francis Putz, auteur de l'étude de 2022 sur les géomys, s'est réjoui d'apprendre ce que faisaient les rats-taupes africains. Il a indiqué que considérer leur comportement comme de l'agriculture était tout à fait pertinent.
Il affirme que les gens ne manqueront pas de contester ce terme, soulignant que le Florida Farm Bureau (une organisation qui représente les agriculteurs de l'État de Floride) avait réagi à ses recherches novatrices en déclarant que l'agriculture n'existait que dans les situations où les plantes cultivées étaient « utiles aux humains ». Cette définition limitée lui a semblé à la fois arbitraire et orientée.
Lors de mon dernier échange avec Francis Putz, il menait des travaux de terrain en Australie, où de nombreux peuples aborigènes ont une riche histoire de méthodes créatives de culture de plantes. Il explique que, plutôt que de semer des graines en rangs bien ordonnés, ils arrachent soigneusement les plantes qui rivalisent avec leurs aliments favoris. Les premiers colons européens refusaient catégoriquement de reconnaître cette pratique comme de l'agriculture car elle différait radicalement des techniques traditionnelles dont ils avaient l'habitude. « Aux yeux des étrangers naïfs, ils ressemblaient à des chasseurs-cueilleurs simplement parce que les paysages qu'ils exploitaient étaient laissés à l'état sauvage ».