Les esclaves ont bâti l’Empire romain, et leur héritage a perduré

Juin 30, 2026 - 07:20
Les esclaves ont bâti l’Empire romain, et leur héritage a perduré

L’histoire romaine commence en 753 avant notre ère, quand Romulus tue son frère jumeau et fonde la cité qui finira par dominer la Méditerranée. Cette influence se bâtit sur l’esclavage. Aucune représentation moderne du monde romain n’omet cette réalité, mais toutes ont tendance à la minimiser. Bien qu’écrivains et historiens reconnaissent l’existence du système esclavagiste romain, rares sont ceux qui regardent en face toute son ampleur, son intégration dans le tissu de la société et sa brutalité. Il ne s’agissait pas d’un simple aspect de l’économie romaine ; il s’agissait de l’économie romaine même. Le travail des esclaves sous-tendait tous les aspects de la vie romaine, des tâches domestiques jusqu’à la collecte des impôts.

En conquérant des territoires, Rome vit son pouvoir et son influence grandir, et pour les asseoir, sa population d’esclaves grandit aussi. Au vainqueur revient le butin, comme le veut la tradition, et dans le monde antique cela incluait des humains. De la Grande-Bretagne à la Syrie, on rassemblait de force les habitants de villes saccagées ou de fermes dépouillées, puis on les vendait comme des biens meubles aux marchands d’esclaves qui suivaient l’armée et tiraient profit des victoires romaines.

En 295 avant notre ère, les Romains capturèrent 1 740 personnes lors du sac de Pérouse, dans l’actuelle région d’Ombrie, en Italie. Une génération plus tard, la bataille d’Agrigente, inauguration sanglante de la première guerre punique, aboutit à la réduction en esclavage de 25 000 personnes. Lorsque Jules César revint de sa conquête de la Gaule, en l’an 50 avant notre ère, il affirma avoir réduit en esclavage un million de personnes, une façon de faire étalage de son pouvoir immense. Le nombre de personnes rendues esclaves par les Romains explosa à mesure que l’Empire grandissait, de même que le nombre de personnes nées dans la servitude. On estime qu’à tout moment 30 % des habitants de l’Empire étaient asservis. Lorsque Jules César fut assassiné, en 44 avant notre ère, l’économie et la bureaucratie de Rome ne pouvaient plus fonctionner sans l’esclavage. L’empire fondé par Auguste, petit-neveu et héritier de César, se maintint 500 ans en Méditerranée occidentale et reposa, lui aussi, sur l’oppression brutale d’êtres humains. Voici présentés les principaux lieux façonnés par l’esclavage et les individus souvent oubliés que l’on a exploités.

 

UN EMPIRE BÂTI PAR DES ESCLAVES

Imaginer la cité romaine, c’est imaginer des édifices splendides : temples et forums, amphithéâtres et bains publics, aqueducs et arcs. La construction de monuments aussi glorieux nécessita la production de millions de briques et de tuiles d’argile à la main ; le marbre était extrait en Grèce et en Égypte et transporté de l’autre côté de la Méditerranée, sculpté en colonnes et en statues, puis voyait son blanc être poli ou peint jusqu’à resplendir. Des esclaves effectuaient tout ce travail.

Des personnes telles que Jader et Dativus, condamnés à l’esclavage dans les mines pour avoir commis le crime d’être chrétiens au troisième siècle de notre ère, besognèrent sans le moindre espoir dans des conditions affreuses, extrayant de la terre pierre et métal, « les membres meurtris à coups de bâton, les pieds entravés par des fers […] le crâne à moitié tondu », à en croire une lettre qu’ils adressèrent à saint Cyprien, évêque de Carthage.

Les briques et les tuiles étaient produites en masse par des mains asservies, dans des conditions s’apparentant à celles d’une manufacture, souvent, semble-t-il, par des femmes. Une tuile inhabituelle découverte à Pietrabonddante, dans le sud de l’Italie, présente des empreintes laissées délibérément dans l’argile alors qu’elle séchait et signées des noms de deux femmes nommées Defti et Amica, esclaves d’Herrenius, qui vécurent vers l’an 100 avant notre ère.

Une fois les amphithéâtres, forums et temples construits, encore fallait-il les pourvoir en personnel et les entretenir. Là encore travaillaient des esclaves que l’on appelait « esclaves publics », car ils n’étaient pas détenus par des individus mais par une cité. Les esclaves publics pouvaient être préposés dans des temples où ils préparaient les sacrifices et nettoyaient les autels, comme Epagathus, serviteur au temple de Juturne, déesse des puits et des sources, dont l’épitaphe de sa fille, Attia, morte à l’âge de trois ans, gisant à côté de son épouse, Felicitas, conserve le souvenir. Ils pouvaient aussi contribuer au recensement ou travailler comme copistes, comme Cornelius, qui travailla dans les bureaux de magistrats subalternes, et Laryx, qui travailla dans l’une des bibliothèques publiques de Rome. Les aqueducs et fontaines de Rome étaient entretenus par une équipe de spécialistes composée de 700 esclaves, dont faisait partie Hevodus, qui épousa Gavia et dont le souvenir est conservé sur la tombe de son ami Domitia Olympias. Hevodus œuvra chaque jour au nettoyage de la tuyauterie et au remplacement des fontaines cassées pour que l’eau continue de couler à Rome.

Aux côtés des esclaves publics, dans chaque cité, province et mine du vaste empire travaillait une autre classe d’hommes réduits en esclavage qui appartenaient à l’empereur en personne. La fonction publique impériale était contrôlée de manière centrale depuis le mont Palatin, à Rome, par des offices qui supervisaient les finances et la bureaucratie de l’Empire. L’Empire, en tant qu’entité administrative, ne pouvait fonctionner sans ces offices dont le personnel se composait exclusivement d’esclaves et d’affranchis. Au sommet de la hiérarchie, certains de ces hommes devinrent riches et puissants, alors même qu’ils étaient encore esclaves, par le jeu d’un mécanisme légal complexe, le peculium. Le peculium permettait aux hommes asservis de contrôler des biens et de l’argent sans les posséder légalement. Quand Musicus Scurranus, esclave trésorier de la province de Gaule, mourut, il fut enterré par seize esclaves, dont deux cuisiniers, un médecin et deux personnes chargées de son argenterie. Sa vie fut assez extraordinaire, ou du moins fort inhabituelle, car il s’agit du seul cas connu d’un esclave ayant amassé une telle fortune.

On peut trouver une expérience plus représentative de la vie d’esclave sous l’Empire dans la Carthage romaine, aujourd’hui en Tunisie, où, dans un cimetière abritant 1 300 tombes, gisent des personnes telles que Primus, superviseur de porteurs de lettres, mais aussi époux et père, qui mourut en servitude à l’âge de 102 ans, ou encore Iustinus, secrétaire dans une mine d’or impériale qui, lui, mourut au jeune âge de 15 ans. La vie d’un esclave impérial pouvait être très courte ou très longue.

Des lettres qui nous sont parvenues ayant été écrites par un bureaucrate impérial nommé Septimianus nous offrent un aperçu du manque de respect et des violences subies par un bureaucrate réduit en esclavage de la part de soldats et de magistrats locaux nés libres : « Ils persistent dans la même attitude de défi et disent qu’ils ne prêteront aucune attention à mes lettres, pas même si vous les écrivez vous-même », se plaint-il auprès de son supérieur. Septimianus était chargé de donner des ordres aux soldats, mais il ne pouvait pas les faire obéir, car il n’était, après tout, qu’un esclave.

Entre les édifices monumentaux de la cité romaine se trouvent des échoppes et des maisons, qui étaient, elles aussi, remplies d’esclaves. Les grandes demeures romaines comptaient un nombre colossal d’esclaves effectuant des tâches spécialisées. Dans ces grandes maisons, on trouvait une multitude de profils, de Stactes la nourrice, dont le fils, Atticus, mourut à l’âge de 4 ans, à Exuperius le portier, esclave jusqu’à l’âge de 70 ans, en passant par Aphrodisius l’ouvreur de rideaux. Les graffitis et les épitaphes ne consignent qu’une fraction des millions de vies passées en servitude domestique.

Certaines maisons comptaient plusieurs centaines d’esclaves s’occupant des besoins d’une poignée d’aristocrates nés libres, mais la plupart de leurs histoires sont perdues à jamais. Plus invisibles encore sont ceux qui étaient esclaves dans des maisons non aristocratiques ou dans les campagnes. Des sources de l’Égypte romaine suggèrent qu’il était courant pour les familles de tous les niveaux socio-économiques d’avoir un ou deux esclaves, que l’on considérait comme « les outils vivants de la gestion domestique ».

 

UNE RÉALITÉ INÉVITABLE

En marchant dans Rome, on aurait aperçu des esclaves à chaque coin de rue. Dans les moulins, des esclaves fabriquaient le pain quotidien de Rome. Apulée, auteur du deuxième siècle, décrivit ainsi leur apparence dans son roman intitulé Métamorphoses (ou L’Âne d’or) : « Ils avaient des marques imprimées sur le front […] et les fers aux pieds […] ils étaient affreux par la pâleur de leur visage, et la vapeur du feu, jointe à l’épaisse fumée des fours, leur avait mangé les paupières. » Le pain était fabriqué par un boulanger affranchi dont le dos et les chevilles présentaient encore les marques laissées par les coups de fouet et les chaînes. On peut, aujourd’hui encore, passer devant des tavernes qui vendaient aussi bien du vin que des femmes réduites en esclavage pour l’équivalent de quelques centimes et devant des ateliers où des enfants travaillaient nuit et jour sous la menace de la violence pour fabriquer des bijoux, des tuniques et des guirlandes. Pagus, bijoutier professionnel loué sur son épitaphe pour son talent, mourut en esclavage à l’âge de 11 ans. Aucune source n’indique l’âge auquel Pagus commença à travailler, mais nous savons que la plupart de la population active de Rome naissait en servitude, était formée dès qu’elle savait marcher et était mise au travail pour générer du profit pour autrui.

L’esclavage imprégnait tous les aspects de la vie romaine et était aussi inévitable que l’air que respiraient les Romains. Il était si banal qu’aucun Romain, esclave ou libre, ne pensa jamais la vie possible sans celui-ci, chose qui facilita l’aveuglement face à la violence qui sous-tendait l’Empire. Comme dans le Sud esclavagiste d’avant la guerre de Sécession où l’on infantilisait les esclaves en les appelant « boy » ou « girl », à Rome, les adultes asservis étaient appelés « puer » et « puella » et n’avaient ni le droit de posséder des biens, ni celui d’avoir des enfants, ni celui de se marier. Chaque fois qu’un archéologue met au jour un document de vente pour un enfant esclave, comme Passia, vendue quand elle n’avait que cinq ans à un soldat dans une mine d’or, on s’aperçoit que celui-ci consigne le même malheur : une mère privée d’une fille, une douleur déchirante et un enfant en bas âge seul dans le monde. 

 

LA VIE COMMENÇAIT AVEC LA LIBERTÉ

Être réduit à l’état d’esclave, à Rome, c’était être privé de son statut d’individu et assujetti à la violence. Le médecin Claude Galien, attiré à Rome au deuxième siècle, parla du nombre de patients dont il s’était occupé qui s’étaient blessés à la main en frappant leurs esclaves. Il rapporta également avoir vu des amis s’en prendre à des esclaves avec des stylos ou des épées, en leur brisant les os et leur crevant les yeux. 

Chaque esclave de l’Empire pouvait être blessé ou tué impulsivement par son propriétaire, et les sénateurs romains s’imaginaient souvent être les « esclaves » d’empereurs tyranniques et sanguinaires. En 319, l’empereur Constantin interdit le meurtre délibéré des esclaves par leurs propriétaires et, ce faisant, dut faire l’inventaire des façons que l’on avait de les anéantir : lapidation et coups de bâton, pendaison, empoisonnement, brûlure, défenestration, livraison en pâture aux bêtes sauvages ou encore torture à mort sur le chevalet.

Il n’est donc pas surprenant que les rares individus à avoir réussi à obtenir leur affranchissement, en achetant leur liberté ou en étant affranchis sur la base de leur mérite, aient célébré celui-ci comme une véritable prouesse. Il n’est pas surprenant non plus que tant d’affranchis aient commémoré leur parcours en considérant qu’ils n’avaient véritablement commencé à vivre qu’au moment de leur affranchissement. Des dizaines d’épitaphes romaines subsistent dans lesquelles des hommes, comme Marcus Aurelius Marcio, décrivent leurs illustres carrières bureaucratiques en détail en effaçant presque totalement leur vie avant l’affranchissement. Marcio, qui vécut au deuxième siècle, dépensa de l’argent pour faire inscrire sur son épitaphe l’ensemble de ses cinq fonctions exercées après son affranchissement, y compris une rétrogradation du poste de procurateur d’une province tout entière à la direction du service des costumes du Colisée. Il n’y fait pas mention de ses années de labeur en tant qu’esclave. Pour lui, la vie commença avec la liberté. Pour beaucoup, une vie complète ne commença jamais : des 1 300 personnes enterrées dans le cimetière impérial de Carthage (des collègues de Marcio), deux tiers moururent esclaves. La liberté était une récompense obtenue au prix de lourds efforts par quelques élus.

Concluons avec l’histoire de deux hommes qui obtinrent leur liberté : Clarus et Urbanus. Les deux hommes se rencontrèrent sur le marché aux esclaves de Rome au premier siècle de notre ère, où ils furent vendus comme des biens meubles lors d’une vente de masse. Ils étaient probablement des enfants faits prisonniers lors de l’un des nombreuses guerres menées par Rome. Ils devinrent amis lorsqu’ils furent achetés par le même homme et travaillèrent ensemble durant des années avant d’être libérés ensemble. Ils restèrent liés comme « anciens esclaves et compagnons les plus chers » jusqu’à ce que Clarus ne meure. « Aucun jour n’aurait pu nous séparer sinon celui-ci, fatal », écrivit Urbanus dans l’épitaphe de son ami. Ensemble, ils avaient vécu la soumission et l’humiliation d’être vendus comme du bétail. Ensemble, ils avaient trouvé du réconfort dans leur relation et avaient suffisamment obéi pour obtenir leur liberté. Et ensemble, ils avaient construit une nouvelle vie d’affranchis.

Urbanus et Clarus nous rappellent que même dans la vaste et implacable institution de l’esclavage romain, chaque personne asservie était un être humain capable d’aimer et de souffrir, et digne d’être commémoré.