Pourquoi les violons Stradivarius ont-ils une si bonne réputation ?
Célèbres pour leur son d'exception, les violons Stradivarius sont également le fruit d'un artisanat d'excellence. Fabriqués au 18e siècle par le luthier italien Antonio Stradivari, leur renommée explique par ailleurs que ces instruments s'échangent contre de coquettes sommes d'argent. L'année dernière, le violon nommé « Baron Knoop », conçu pendant l'âge d'or de Stradivari, entre 1700 et 1725, s'est ainsi vendu pour 23 millions de dollars.
Leur timbre incomparable, ces violons le doivent en partie à leur table d'harmonie, dont les vibrations amplifient le son lorsque l'archet glisse sur les cordes. La densité, la raideur et l'homogénéité du bois sont autant de facteurs qui affectent le son de l'instrument et façonnent sa richesse, son éclat et sa dynamique. Malgré l'intérêt que suscitent ces instruments depuis le 18e siècle, la source du bois de résonance utilisé par Stradivari était encore il y a peu faite du tissu des légendes.
L'histoire raconte qu'un luthier se serait un jour approché d'un homme qui construisait un chalet dans les hauteurs arborées des montagnes italiennes. Ayant trouvé dans les arbres utilisés par l'homme le matériau idéal pour fabriquer ses instruments, le luthier souhaitait lui acheter un peu de son bois, mais celui-ci était destiné à d'autres usages. Après quelques négociations, le bâtisseur accepta de céder son trésor contre une montagne d'or… et le bois entra dans l'Histoire de la musique. Des fables similaires ont émergé des forêts suisses et slovènes, ce qui rendait difficile de situer précisément le lieu de cette hypothétique rencontre.
D'après une nouvelle analyse des anneaux de croissance relevés sur plusieurs centaines de violons, c'est la version italienne du récit qui pourrait bien détenir la vérité. Publiée dans la revue Dendrochronologia en février dernier, l'étude en question suggère que les violons fabriqués par Stradivari au sommet de son art provenaient quasi exclusivement d'épicéas communs (Picea abies), poussant dans les Dolomites italiennes, plus précisément dans les forêts du Val di Fiemme.
« Il s'agit d'une étude complète, surtout en termes de datation et d'origine du bois, c'est très clair », déclare Valérie Trouet, dendrochronologue à l'université d'Arizona non impliquée dans la nouvelle étude. « À mes yeux, l'étude permet de clore ce chapitre du débat sur Stradivari. »
LES CERNES DE L'HISTOIRE
Grâce à l'analyse scientifique des anneaux de croissance d'un arbre, une discipline connue sous le nom de dendrochronologie, les chercheurs peuvent déterminer où, quand et comment cet arbre a poussé.
Au cours de leur croissance, les arbres forment un nouvel anneau chaque saison. L'épaisseur de ces anneaux, également appelés cernes, dépend de facteurs comme le sol, le climat et l'altitude. Les cernes d'un arbre révèlent aux scientifiques le climat ainsi que la densité de la forêt dans laquelle il a poussé. Bien que chaque arbre soit unique, les arbres voisins tendent à présenter des motifs similaires au fil du temps.
Pour cette nouvelle étude, les chercheurs ont analysé 314 motifs de cernes recueillis sur 284 violons Stradivarius, soigneusement mesurés par le Britannique John Topham, un travail colossal qui occupa le regretté dendrochronologue pendant plusieurs décennies.
Au moyen d'une analyse statistique, les chercheurs ont comparé les cernes de différents violons pour déterminer si certains d'entre eux étaient faits du même bois. Pour estimer l'altitude à laquelle les arbres avaient poussé, ils ont comparé les motifs formés par leurs anneaux de croissance à des références issues de l'International Tree-Ring Data Bank, un vaste répertoire qui rassemble les données de plus de 6 000 sites à travers le monde. Ils ont ensuite utilisé un algorithme pour regrouper les motifs des violons selon leurs similitudes.
Afin de remonter aux origines du bois, les auteurs de l'étude ont comparé ces groupes à près de 200 chronologies maîtresses d'arbres européens.
Puisque les données relatives aux arbres contemporains de Stradivari restent peu nombreuses, les chercheurs ont dû se tourner vers les chronologies établies à partir du bois provenant de monuments historiques ou de fouilles archéologiques. Cette particularité ajoute un certain degré d'incertitude, comme le précisent les auteurs, car le bois utilisé dans ces bâtiments historiques a pu être importé d'autres régions.
« Par exemple, pour une ferme du 17e siècle, on peut raisonnablement supposer que le bois de construction provenait des environs, surtout s'il s'agit d'une région forestière, mais on ne peut pas en être certain », indique Valérie Trouet. « Malgré ces limites, les auteurs ont tout de même réussi à identifier cette provenance très précise. »
Outre les origines de la table d'harmonie des violons, leurs résultats ont également permis de retracer l'évolution du savoir-faire de Stradivari au fil du temps.
L'un des groupes de similarité rassemblait environ un tiers des violons analysés. Les violons de ce groupe auraient pour la plupart été fabriqués entre 1680 et 1706, durant la période considérée comme les débuts de Stradivari. Le bois de ces violons provenait de diverses sources à travers les Alpes.
« Au début, il expérimentait », indique Mauro Bernabei, chercheur au sein du Conseil national de la recherche en Italie et auteur principal de l'étude.
Ce n'est que plus tard, durant la période considérée comme son âge d'or, que Stradivari aurait commencé à s'approvisionner en bois dans les Dolomites italiennes.
Les chercheurs ont identifié une seconde transition après les années 1720, qui coïncide avec une baisse de la production dans l'atelier de Stradivari. Là, les données suggèrent que d'autres essences auraient pu être utilisées, notamment du sapin blanc (Abies alba), dont la provenance reste incertaine.
LES AVEUX DU CLIMAT
Les Stradivarius se distinguent par leurs anneaux nombreux et étroits, ce qui suggère une croissance des arbres sous les températures froides des hautes altitudes. Curieusement, l'étude indique que les épicéas utilisés par Stradivari évoluaient à des altitudes auxquelles plus aucun de leurs congénères ne pousse aujourd'hui.
D'après les auteurs, ces résultats concordent avec l'hypothèse voulant que les arbres sourcés par Stradivari se soient développés à une époque où le climat de la Terre était anormalement froid, une période connue sous le nom de minimum de Maunder. La croissance ralentie par ces températures hostiles a pu modifier la tonalité du bois.
« Si les anneaux sont petits, le bois a tendance à être plus dense », explique Bernabei. Cela peut également créer un bois plus homogène, sans déviation de fibre ni défauts, comme les nœuds, ajoute-t-il.
De nombreux violons semblent par ailleurs avoir été fabriqués à partir du même tronc, ce qui laisse entendre que le bois de meilleure qualité était conservé pendant plusieurs années. Des motifs très similaires ont ainsi été identifiés dans des instruments fabriqués, selon leur étiquette, à plus de vingt années d'intervalle.
« Les caractéristiques de la table en épicéa sont cruciales », témoigne Sam Zygmuntowicz, un luthier installé à New York. « Avoir un bois homogène et de qualité est très utile », précise-t-il.
À l'avenir, Bernabei aimerait explorer l'impact du minimum de Maunder sur la formation des anneaux de croissance dans d'autres régions. De futures études dendrochronologiques sur d'autres violons de la même période pourraient également révéler si Stradivari était le seul à utiliser cet épicéa italien ou s'il partageait la ressource avec d'autres artisans.
« Il serait intéressant d'étendre ce travail à d'autres fabricants de violons, de la même époque ou d'une autre, conclut Valérie Trouet, pour voir s'ils avaient eux aussi eu la bonne idée de s’approvisionner dans une région bien précise. »