Vers l'infini et au-delà : la petite histoire des jouets qui partagent nos vies

Juin 17, 2026 - 12:20
Vers l'infini et au-delà : la petite histoire des jouets qui partagent nos vies

Toy Story a changé à jamais le regard que nous posions sur les jouets. En les anthropomorphisant, en leur donnant une âme et des sentiments, les jouets sont passés dans une nouvelle dimension : celle des émotions.

Quand Toy Story est sorti en 1995, j’avais sept ans. Aujourd’hui, le cinquième opus de la saga sort au cinéma, et mon fils aîné a sept ans. « D’Andy à la mère d’Andy », comme le partagent des centaines de mères millenials sur Instagram.

Il est je crois impossible de suivre les aventures de Woody, Buzz et Jessie sans se poser la question de ce que deviendront les jouets dont nos enfants finissent par vouloir se séparer. Seront-ils à nouveau indispensables à un enfant ? Jouera-t-on respectueusement avec eux ? Devrait-on les garder pour leurs propres enfants ? 

Et se posait-on seulement la question il y a un siècle ?

 

DU MIMÉTISME À L'INTIME

La charge symbolique et émotionnelle que nous accordons aux jouets est relativement récente et a été très documentée.

Philippe Ariès dans son livre L'Enfant et la vie familiale sous l'Ancien Régime, rappelle que le jouet est avant tout un outil de socialisation utilitaire. L’objet miniature sert à reproduire les actions des adultes : dinettes et poupées en cire préparaient les petites filles aux tâches domestiques, tandis que les soldats de plomb ou les outils en bois initiaient les jeunes garçons au travail ou à la guerre.

Pour Michel Manson, historien spécialiste de l’histoire de la culture d’enfance à partir de ses objets et auteur notamment de l'étude Jouets de toujours, la bascule vers le jouet purement affectif s’opère dans la seconde moitié du 19e siècle, avec l’émergence de la famille bourgeoise et d’une nouvelle considération pour l'enfant, reconnu pour lui-même. « Le capitalisme industriel progresse et [...] la famille bourgeoise s'installe. Le jouet quitte le domaine du folklore ou de l'artisanat de stricte nécessité pour devenir un enjeu de consommation, mais aussi le témoin d'une attention nouvelle portée à la sensibilité propre de l'enfant », explique-t-il. 

Pour la première fois, le jouet n’exige plus une action de mimétisme social mais devient un objet malléable, qui apporte un réconfort tactile et émotionnel, notamment dans les phases de séparation avec les parents. Il devient un objet standardisé, reproductible, mais dont la finesse esthétique commence à susciter un attachement émotionnel de masse. 

De grandes maisons du jouet voient le jour à cette époque. En France, la Maison Jacob-Petit est l’incarnation du jouet de luxe avec ses poupées en porcelaine, quand la Maison Petitcollin, qui s’est intéressée au celluloïd dès la fin du 19e siècle, devient le fer de lance de l’industrie française du jouet avec sa gamme de poupées traditionnelles, qui perdure encore aujourd’hui. En Allemagne, Rock & Graner et Märklin démocratisent les jouets en tôle et en métal, comme les dînettes et les petits trains, suivis plus tard par la célèbre maison Steiff et ses ours en peluche. Au Royaume-Uni, William Britain révolutionne l’industrie du petit soldat, en le rendant plus léger et moins cher grâce au procédé de la « fonte creuse », avant de se diversifier dans les mécanismes d'horlogerie. Outre-Atlantique, la Tower Toy Company se spécialise dès les années 1830 dans la production de jouets en bois peints, déclinant petits meubles et animaux.

Traditionnellement, ces jouets de qualité se transmettaient au sein de la fratrie, voire sur plusieurs générations. Mais la baisse des coûts de production et l’introduction de nouveaux matériaux ont, au fil du 20e siècle, progressivement fragmenté cette transmission.

 

UNE CHRONIQUE DES MUTATIONS INDUSTRIELLES

Dans Toy Story, le conflit initial entre Woody et Buzz l'Éclair illustre de manière allégorique une transition historique majeure de la culture matérielle. 

D'un côté, Woody incarne l'Amérique pionnière du 19e siècle. Conçu en bois, en tissu et doté d'une ficelle mécanique, il symbolise l'artisanat, le mythe fondateur du Western et une forme de durabilité patrimoniale.

De l’autre, Buzz l'Éclair représente l'ère industrielle de la pétrochimie et la mondialisation des marchés. Fabriqué en plastique, il fait directement référence à la course à l'espace des années 1960 et 1970 et au contexte géopolitique de la Guerre froide. « C'est une sorte de mélange entre G.I. Joe et Star Wars », relève John Lasseter, réalisateur de Toy Story et Toy Story 2. « Comme c'était un buddy movie, nous voulions que [l'autre jouet] soit le contraire absolu d'un jouet lié à l'espace, alors nous en avons fait un cow-boy. Buzz l'Éclair représente ce jouet ultra-cool et tape-à-l'œil que l'on a tous possédé un jour. Woody, lui, représente cette poupée usée dont personne d'autre ne voudrait, mais pour laquelle on a une affection toute particulière ».

Les catalogues du Musée des Arts Décoratifs (MAD) montrent qu'après la Seconde Guerre mondiale, l'arrivée massive des plastiques comme le polystyrène et le polyéthylène, a radicalement transformé le marché du jouet. Jouet qui a alors cessé d'être un investissement familial coûteux et réparable pour devenir un produit de grande consommation, soumis aux cycles rapides de la mode et de la publicité. 

 

Toy Story 5 pousse cette logique jusqu'à son paroxysme en confrontant les personnages à une nouvelle rupture : la rivalité entre le jouet physique et le numérique. L'intrigue se noue autour de la menace invisible des écrans et des appareils connectés, qui captivent l'attention des enfants au détriment des objets tangibles. Andrew Stanton et Kenna Harris, coréalisateurs du film, proposent non plus seulement une guerre de matériaux ou d'époques, mais une crise existentielle pour le jouet en tant qu'objet réel. Woody, de retour aux côtés de Jessie et Buzz, doit les aider à revenir au centre de l’attention de Bonnie.

 

L’AVÈNEMENT DE LA KIDULT CULTURE

L’autre transition dont Toy Story s’est fait l’écho dès le deuxième opus, c’est le glissement du jouet d’objet du quotidien à objet de collection. Comme ce collectionneur qui retouche Woody et repeint sa botte, des adultes saisis de nostalgie aiment à recréer l’environnement de leur enfance, pour leurs enfants ou pour eux-mêmes. 

C’est la « kidult » culture, contraction de kid, enfant, et adult, ou « adulescent » en français. Les adultes sont devenus des consommateurs directs, passionnés et nostalgiques. Le jouet d'enfance fonctionne comme une capsule temporelle émotionnelle. N'ayant plus la possibilité de récupérer les objets de leur propre enfance, souvent jetés, donnés ou perdus, les millenials ont massivement investi le marché de la seconde main (et sont désormais directement ciblés par les marchands de jouets) pour racheter les figurines, poupées ou Lego avec lesquels ils ont grandi.

Le jouet n'est plus seulement conçu pour être manipulé sur le tapis d'une chambre d'enfant : il est désormais pensé comme un objet d'art, de design et peut être exposé dans le salon des adultes. 

En donnant une place de choix à ces objets, ces « adulescents » ont permis à certains jouets d’échapper à leur condition de produit de consommation périssable pour accéder au statut de patrimoine intime.

Comme Pixar l’a si bien cristallisé, la valeur d’un jouet est celle que chaque enfant – et peut-être chaque parent – dépose au creux de ces objets choisis, témoins de sa construction intime et de son imaginaire.

Toy Story 5 sonne ainsi comme un doux avertissement : sauver les jouets physiques, c’est aussi préserver cette part d’enfance réanimée à chaque transmission.