Charlemagne intime : comment vivait le premier empereur du Saint-Empire romain germanique ?
Aujourd’hui considéré comme l’un des pères de l’Europe, Charlemagne fut responsable de la restauration de l’Empire romain après plus de trois siècles de déclin. Il réforma de manière durable tous les aspects du pouvoir royal, de l’organisation du système judiciaire à l’économie, et fit renaître la culture selon des critères classiques. Au Moyen Âge, on le mythifia comme aucun autre chef et il devint un symbole et un modèle de bonne gouvernance pour les futurs empereurs du Saint-Empire romain. À l’ère des croisades, sa ferveur religieuse et son ardeur à combattre les opposants qu’il considérait « infidèles » poussèrent de nombreux chrétiens à le vénérer comme un saint.
Mais avant que l’homme ne devienne mythe, Charlemagne était un simple être de chair et de sang ; un souverain ambitieux et un guerrier implacable, mais aussi un homme de culture et un père soucieux de l’avenir de sa famille. Chose inhabituelle pour une période souvent qualifiée d’« âge sombre », des sources de grande valeur ont subsisté et éclairent la personnalité de Charlemagne. Une des plus fascinantes est la Vita Karoli Magni (La Vie de Charlemagne), une biographie écrite par Éginhard, un membre de la cour de Charlemagne. Éginhard aurait composé l’ouvrage entre 830 et 833, plus de quinze ans après la mort de Charlemagne, alors qu’il vivait retiré à l’abbaye de Seligenstadt, en Allemagne. La biographie écrite par Éginhard, inspirée par les biographies antiques et classiques, en particulier par La Vie des douze Césars de Suétone, est l’un des livres les plus influents du Moyen Âge. En plus de retracer les triomphes militaires de l’empereur, son couronnement et les détails de son testament, la biographie d’Éginhard contient des passages décrivant la personnalité et les habitudes de Charlemagne, dont l’auteur avait une connaissance directe car il avait vécu à ses côtés à la cour carolingienne.
RACINES GERMANIQUES
Charlemagne, que l’on appelait simplement Charles avant son couronnement, était le fils aîné de Pépin le Bref. Pépin fut roi des Francs de 751 à sa mort en 768. Il subsiste en revanche un doute quant à la date et au lieu de naissance de Charles. Certaines sources affirment qu’il serait né en 742, tandis que des recherches plus récentes indiquent 747-748. Son lieu de naissance est probablement Herstal, ville de l’actuelle province de Liège, quoique certains auteurs aient suggéré une ville du nord-ouest de l’Allemagne, comme Ingelheim, Prüm ou Düren.
La langue natale de Charlemagne fut soit le francique (une langue germanique dont dérive le néerlandais moderne), soit un dialecte du haut allemand. Grâce à ses professeurs, Pierre de Pise et Alcuin, Charlemagne maîtrisait le latin, langue de l’Église et de la haute culture de son temps. Selon Éginhard, « il apprit si bien le latin qu’il s’exprimait indifféremment en cette langue ou dans sa langue maternelle ». Charlemagne acquit également des notions de grec. Cependant, Éginhard relève que bien que l’empereur parlât le latin jusqu’à la volubilité, il éprouvait des difficultés à l’écrit et avait l’habitude de garder des tablettes et des feuillets d’écriture sous les coussins de son lit « afin de profiter de ses instants de loisir pour s’exercer à tracer des lettres ». « Mais il s’y prit trop tard et le résultat fut médiocre », ajoute-t-il.
Malgré ses revendications de l’héritage de l’Empire romain, Charlemagne était avant tout de culture germanique. Il s’habillait toujours à la manière des Francs, d’une chemise portée sur une tunique à bords de soie qui laissait paraître ses bas. L’hiver, il revêtait une sorte de pourpoint en peau de loutre ou d’hermine. Le contraste avec la mode dominante dans le sud de l’Europe, notamment en Italie, était frappant. « Il dédaignait les costumes des autres nations, même les plus beaux, et, quelles que fussent les circonstances, se refusait à les mettre », observe Éginhard. En seulement deux occasions, pour plaire au pape Adrien Ier puis au pape Léon III, il accepta de s’habiller à la mode romaine, avec une longue tunique et une cape. Les jours de fête ou pour les occasions diplomatiques, il enfilait « un vêtement tissé d’or, des chaussures décorées de pierreries, une fibule d’or pour agrafer sa saie, un diadème du même métal et orné lui aussi de pierreries ». Mais en général, il ne se livrait pas aux excès du luxe de la cour et, la plupart du temps, selon Éginhard, « son costume différait peu de celui des hommes du peuple ou du commun ».
HORS DU COMMUN
Dans sa biographie de Charlemagne, Éginhard brosse le portrait d’un homme robuste à la stature remarquable. Une analyse réalisée en 2010 par des spécialistes allemands sur ses os, préservés dans la chapelle palatine d’Aix-la-Chapelle, suggère qu’il mesurait un peu plus de 1,80 mètre ; il était donc plus grand que 98 % de ses contemporains. Éginhard souligne que la « taille [du monarque] était de sept fois celle de son pied », conformément à un canon de beauté en vigueur à l’époque. Éginhard relève également ceci : « Son nez était un peu plus long que la moyenne ; il avait de beaux cheveux blancs ; et sa physionomie était gaie et ouverte. » Au lieu de la barbe fournie que la tradition lui prête, il portait probablement une épaisse moustache de style franc. Éginhard jugeait sa voix « claire, sans convenir cependant tout à fait à son physique ». Personne ne semblait relever ses deux principaux défauts physiques : un cou court et épais, ainsi qu’un ventre quelque peu proéminent. Cela était sans doute dû à sa consommation excessive de viande rôtie, un laisser-aller qui contrastait avec sa grande tempérance en matière de boisson, car en effet « l’ivresse lui faisait horreur chez qui que ce fût » et il ne buvait pas plus de trois fois durant un repas.
Charlemagne avait apparemment le sommeil léger, se levait quatre à cinq fois par nuit et, l’été, faisait une sieste en journée de deux ou trois heures. Ses grandes passions étaient l’équitation et la chasse. Il aimait aussi se baigner dans des sources chaudes, raison pour laquelle, dans la dernière partie de sa vie, il s’installa à Aix-la-Chapelle, qui abritait des sources thermales très prisées. Selon Éginhard : « Quand il se baignait, la société était nombreuse : outre ses fils, ses grands, ses amis et même de temps à autre la foule de ses gardes du corps étaient conviés à partager ses ébats. »
En dépit de son penchant pour les concubines, Charlemagne était profondément religieux. Il assistait aux offices chrétiens chaque matin et chaque après-midi, et durant les repas, il écoutait des lectures de La Cité de Dieu de Saint-Augustin, l’un de ses auteurs favoris. Il était généreux dans ses aumônes et faisait des dons aux églises de son royaume, y compris à la basilique qu’il avait fait construire à Aix-la-Chapelle. Dans son testament, il légua une partie de sa fortune et des biens de sa chambre personnelle aux églises métropolitaines de son royaume et aux pauvres.
Charlemagne invitait des savants de toute la chrétienté à rejoindre sa cour. Parmi eux se trouvaient Pierre de Pise et Paul Diacre, tous deux d’origine italo-lombarde ; des Anglo-Saxons, comme Alcuin ; et des Espagnols, comme Théodulf et Agobard. Charlemagne entretenait une relation personnelle particulièrement étroite avec Alcuin, qui aurait rejoint la cour en 782 et y serait resté jusqu’à devenir abbé de Saint-Martin de Tours, en 796. Sous la supervision d’Alcuin, Charlemagne étudia la rhétorique, la dialectique et, surtout, l’astronomie.
QUATRE (OU CINQ) FEMMES
La famille constitua sans aucun doute un aspect fondamental de la vie de Charlemagne. À la mort de son père, Pépin le Bref, il conserva d’étroits rapports avec sa mère, Bertrade de Laon, qui le traita toujours comme son fils préféré. Sa rivalité d’enfance avec son frère cadet, Carloman, s’aggrava lorsque leur père partagea le royaume entre eux deux. Après la mort prématurée de Carloman (pour laquelle on blâma, visiblement sans raison, Charlemagne), les tensions se poursuivirent avec la veuve de celui-ci, qui finit par fuir en Lombardie avec ses deux fils. Charlemagne, après avoir conquis le royaume lombard en 774, prit en charge ses deux neveux et l’on n’entendit plus parler d’eux, ce qui donna lieu à des spéculations : les avait-il fait tuer ou bien enfermer dans un monastère ? En revanche, Charlemagne eut toujours une relation de proximité et d’affection avec sa sœur, Gisela, qui devint abbesse de Chelles.
La première épouse de Charlemagne, Himiltrude, lui donna un fils (bien que Charlemagne affirmât plus tard qu’Himiltrude n’était qu’une concubine). Son mariage à sa seconde femme, Désirée (770-771), fille de Didier de Lombardie, roi des Lombards, fut une union politique imposée par sa mère qui prit fin au bout d’une année seulement. Sa troisième épouse, Hildegarde (771-783), originaire de la Souabe, donna naissance à neuf enfants, dont six survécurent, et notamment leur héritier, Louis le Pieux. Hildegarde mourut de complications lors d’un accouchement. La quatrième femme de Charlemagne, Fastrade (783-794), qui lui donna deux filles, fut la seule de ses épouses qui aurait joué un rôle politique de premier plan. Éginhard évoque sa cruauté, qui aurait suscité plusieurs conspirations contre Charlemagne et notamment un complot fomenté par le fils qu’il avait eu avec Himiltrude. De son union avec sa dernière épouse, Luitgarde d’Alémanie (795-800 environ), ne vit le jour aucun enfant. Il eut en plus au moins cinq concubines qui lui donnèrent des enfants. Au total, on estime à dix-huit le nombre d’enfants qu’aurait eus Charlemagne.
Les liens qu’il entretenait avec ses enfants étaient exceptionnellement forts pour son temps et cela constitue sans aucun doute l’un des aspects les plus surprenants de sa personnalité. Éginhard raconte qu’il aimait être accompagné de ses enfants lors des repas et qu’il les emmenait avec lui dans ses nombreux déplacements : « Ses fils chevauchaient à ses côtés ; ses filles suivaient avec le dernier escadron des gardes du corps chargés de veiller sur elles. » Il accorda à leur éducation un soin particulier, initiant les garçons aux arts de la guerre et de la chasse, tandis que les filles étaient formées au filage et au tissage.
UN PÈRE JALOUX
À en croire Éginhard, Charlemagne avait un comportement protecteur à l’égard de ses filles : « Comme elles étaient très belles et qu’il les aimait beaucoup, il n’en voulut – on peut s’en étonner – donner aucune en mariage à qui que ce fût, pas plus à quelqu’un des siens qu’à un étranger ; il les garda toutes auprès de lui dans sa maison jusqu’à sa mort, disant qu’il ne pouvait se passer de leur société. » Une explication possible est qu’il cherchait à éviter que d’éventuels gendres ne deviennent des menaces politiques. Quoi qu’il en soit, cela n’empêcha pas deux de ses fils d’avoir des enfants. Berthe en eut trois avec le poète Angilbert, tandis que Rotrude eut un fils avec Rorgon, comte du Maine.
Charlemagne semble avoir fermé les yeux sur les liaisons hors mariage de ses enfants. Selon Éginhard : « Mais il dissimula son infortune comme si rien n’en avait transpiré, pas même le soupçon du moindre déshonneur. » Éginhard observa également que le profond attachement de Charlemagne vis-à-vis de ses enfants était évidente à en juger par le chagrin qu’il éprouva devant leur perte. « Il supporta la mort de ses fils et de sa fille avec moins de résignation qu’on n’eût attendu de son extraordinaire force d’âme : son cœur était si bon qu’il ne put s’empêcher de fondre en larmes. »
Le 28 janvier 814, l’empereur mourut dans son siège palatin à Aix-la-Chapelle. On pense que sa dépouille fut d’abord déposée dans un sarcophage romain (connu sous le nom de sarcophage de Proserpine) que Charlemagne lui-même avait fait importer d’Italie, avant d’être inhumée dans la chapelle palatine à Aix-la-Chapelle. Au 12e siècle, on déplaça le sarcophage de l’autel vers la chapelle, et en 1215 on le remplaça par un magnifique sarcophage en or couvert de reliefs. Celui-ci est toujours exposé dans la chapelle, qui fait aujourd’hui partie de la cathédrale d’Aix-la-Chapelle.