Pourquoi l’indice de chaleur est-il un meilleur indicateur que la température ?
La chaleur intense de l'été est bien plus qu'un phénomène saisonnier gênant : elle peut être mortelle. La chaleur est la cause principale des décès liés aux conditions météorologiques en Europe et aux États-Unis, et à mesure que les températures mondiales continuent d'augmenter, la menace que représente la chaleur extrême ne disparaîtra pas. Seulement, la température affichée sur le thermomètre ne dit pas tout. L'indice de chaleur, ou la température « ressentie », combine la température de l'air ambiant et l'humidité afin de mesurer la chaleur réellement ressentie par votre corps.
Selon Jessica Webb, météorologue en chef de WCCB Charlotte, il est important de prêter attention à l'indice de chaleur. « La sensation sera différente dès que vous mettrez un pied dehors et, si vous n'êtes pas préparé, cela peut vraiment vous prendre par surprise ».
Un taux d'humidité élevé empêche le corps de transpirer et de se rafraîchir efficacement, explique Kregg Laundon, médecin urgentiste et chef de service des urgences au Southeast Georgia Health System.
« À mesure que le stress thermique s'aggrave, les gens peuvent souffrir de déshydratation, d'anomalies électrolytiques, de crampes de chaleur, d'épuisement lié à la chaleur et parfois même, à terme, de coup de chaleur », explique Kregg Laundon.
Les experts indiquent toutefois que les problèmes de santé liés à la chaleur sont en grande partie évitables. Voici ce que vous devez savoir sur l'indice de chaleur et ce que vous pouvez faire pour rester en sécurité lorsque les températures et l'humidité grimpent en flèche.
QU'EST-CE QUE L'INDICE DE CHALEUR ?
L'indice de chaleur mesure le taux d'humidité, soit la quantité de vapeur d'eau contenue dans l'air, ainsi que la température. Les journées où l'indice de chaleur est élevé donnent l'impression d'entrer dans un hammam, contrairement à la chaleur sèche d'un sauna. Comme le résume Jessica Webb : « c'est une chaleur étouffante ». Lorsqu'il fait 30 °C dehors avec 70 % d'humidité, on peut avoir l'impression qu'il fait 40 °C, une température bien plus élevée.
En France métropolitaine, les régions côtières bordant la Manche et l'Atlantique figurent parmi les plus humides en raison de la domination des vents d'ouest et nord-ouest qui favorisent des vents marins, la côte méditerranéenne est quant à elle plutôt sèche. Dans les terres, la présence d'un cours d'eau, la nature du sol et sa capacité à retenir les eaux de pluie et l'exposition au vent et au soleil jouent également sur l'humidité de l'air.
Le physicien Robert Steadman a créé l'indice de chaleur en 1979. La même année, le National Weather Service (NWS, Service météorologique national des États-Unis) a mis au point son propre indice de chaleur en s'inspirant des travaux de Robert Steadman. Le NWS utilise encore aujourd'hui une version de cet indice de chaleur qui est globalement fiable, selon David Romps, professeur de physique climatique au département des sciences de la terre et des planètes de l'université de Californie à Berkeley (UC Berkeley). Météo France utilise quant à elle un autre indice : l'indice Humidex, qui est similaire à l'indice de chaleur, à ceci près qu'il utilise le point de rosée et non pas l'humidité relative.
Mais pour David Romps, il y a un problème. Robert Steadman a rencontré une difficulté dans ses calculs et n'a pas pu déterminer l'indice de chaleur au-dessus de 31 °C. Ses équations partaient du principe que la sueur continuerait à s'accumuler sur la peau jusqu'à ce que l'air environnant soit saturé d'humidité. Or, l'excès de sueur s'écoule normalement du corps, ce que Robert Steadman n'avait pas pris en compte. David Romps explique qu'il n'y avait pas non plus autant de vagues de chaleur dans les années 1970 qu'aujourd'hui, donc le fait de ne pas disposer de données pour les journées très chaudes et humides n'était pas aussi préoccupant à l'époque que cela l'est aujourd'hui. Les vagues de chaleur actuelles se déplacent aussi plus lentement et durent plus longtemps qu'auparavant.
« Dès que la température dépasse la fourchette définie par Robert Steadman, personne ne sait vraiment ce qu'il se passe », affirme Yi-Chuan Lu, chercheur post-doctoral à UC Berkeley et coauteur avec David Romps d'une étude sur l'indice de chaleur.
En l'absence des travaux de Robert Steadman comme modèle pour des températures plus élevées, d'autres calculs ont été utilisés à la place. Mais ils sous-estiment dans certains cas la sensation de chaleur de 5 à 10 °C, selon David Romps. « Ce n'est que lors de [vagues de chaleur extrêmes] que les valeurs qu'ils donnent sont erronées mais elles le sont de manière considérable », explique-t-il.
L'indice de chaleur de Robert Steadman est basé sur des conditions idéales : le ressenti de température d'une personne en bonne santé, à l'ombre, vêtue de manière adaptée à la météo et disposant de toute l'eau dont elle a besoin.
FAUT-IL RECONSIDÉRER LA FAÇON DONT NOUS CALCULONS L'INDICE DE CHALEUR ?
Yi-Chuan Lu et David Romps ont réexaminé les travaux de Robert Steadman et ont trouvé un moyen d'étendre ses calculs à des températures et des taux d'humidité plus élevés. Ils souhaitaient approfondir une étude de 2010 qui cherchait à déterminer s'il existait un seuil à partir duquel la chaleur devenait trop intense pour que la planète reste habitable. Ils affirment que leurs chiffres sont plus précis que ceux du NWS.
Lorsqu'il fait 37 °C avec 65 % d'humidité, le NWS indique actuellement que le ressenti est de 55 °C. En s'appuyant sur l'indice de chaleur de Robert Steadman, Yi-Chuan Lu et David Romps affirment que le ressenti est en réalité d'environ 65 °C. Les calculs que le NWS utilise pour déterminer la température ressentie à des températures et des taux d'humidité plus élevés ne tiennent pas autant compte de la façon dont le corps réagit à la chaleur que les travaux originaux de Robert Steadman. Selon David Romps, c'est pour cette raison que l'indice de chaleur du NWS et celui proposé par Yi-Chuan Lu et lui-même sont si différents. « Il s'avère que le corps humain supporte bien la chaleur jusqu'à ce qu'il ne la supporte plus, et lorsque ce n'est plus le cas, les choses peuvent rapidement tourner mal ».
Yi-Chuan Lu indique que le NWS a pris connaissance de l'indice de chaleur repensé par David Romps et lui-même. « La NOAA [National Oceanic and Atmospheric Administration ou Agence américaine d'observation océanique et atmosphérique] a pour pratique établie de ne pas approuver ou critiquer les études externes », a indiqué le porte-parole du NWS par e-mail.
« Étant donné que l'indice de chaleur présente à la fois des avantages et des limites intrinsèques, le NWS utilise un ensemble de trois outils pour évaluer et communiquer les phénomènes de chaleur extrême : l'indice de chaleur, la température au thermomètre-globe mouillé [WBGT, de l'anglais wet-bulb globe temperature] et l'indice HeatRisk. Ensemble, ces outils offrent une vision plus complète que la seule température de l'air et constituent un meilleur indicateur pour communiquer les risques liés à la chaleur à la population ».
Repenser l'indice de chaleur est utile mais pas suffisant pour sauver des vies, selon Tarik Benmarhnia, professeur d'épidémiologie à l'université de Californie à San Diego (UC San Diego).
Les populations les plus affectées par l'indice de chaleur n'ont peut-être pas accès à ces informations, explique-t-il.
Et même si elles entendent le bulletin météo local, « savoir qu'[il] fait 150 °F [65,5 °C, ndlr] selon un indice et 130 °F [54,5 °C, ndlr] selon un autre indice, ne change peut-être pas grand-chose à la réalité », ajoute-t-il.
« Malheureusement, comme il y a beaucoup de choses à faire pour réellement changer les choses et les comportements, ce n'est qu'une partie d'un très, très gros problème », indique Tarik Benmarhnia. Il affirme que nous avons besoin de la contribution d'experts de divers domaines et suggère d'intégrer des données de santé issues du monde réel dans ces indices, dans le cadre d'une prochaine étape pour les améliorer encore davantage.
COMMENT RESTER EN SÉCURITÉ LORSQUE L'INDICE DE CHALEUR EST ÉLEVÉ ?
Kregg Laundon recommande de boire deux verres d'eau pour chaque boisson enrichie en électrolytes pour rester hydraté. Les électrolytes permettent de compenser la perte de sel due à la transpiration, sans consommer trop de sucre. Il conseille également de se reposer régulièrement à l'ombre ou dans un lieu climatisé, de porter des vêtements adaptés à la température et d'éviter de sortir pendant les heures les plus chaudes, de midi jusqu'en fin d'après-midi.
« Il faut prendre des nouvelles de ses voisins âgés, des jeunes enfants et de toute personne ne disposant pas d'un système de climatisation fiable », ajoute-t-il.
Selon Kregg Laundon, il est important de savoir que de nombreux médicaments, allant des inhibiteurs de l'enzyme de conversion de l'angiotensine qui induisent une baisse de la pression artérielle aux analgésiques courants comme l'ibuprofène, peuvent réduire la fonction rénale et entraîner une accumulation de ces substances à des niveaux toxiques ou provoquer des modifications dangereuses de l'équilibre électrolytique de l'organisme.
Les crampes sont un symptôme précoce de l'épuisement lié à la chaleur, explique Kregg Laundon. Parmi les autres symptômes, il cite les maux de tête, les vertiges, les vomissements importants et l'essoufflement. Le coup de chaleur est plus grave que l'épuisement lié à la chaleur et provoque une confusion, des convulsions, voire une perte de conscience.
Si vous voyez quelqu'un en difficulté, appelez une ambulance, placez de la glace sur sa tête et ses aisselles et mettez ses pieds dans l'eau en attendant l'arrivée des secours, conseille Kregg Laundon. Vous pouvez également augmenter la climatisation et lui proposer de l'eau.
« Pour éviter [de se retrouver aux urgences], il faut avoir un plan d'action car tout le monde dispose de ressources différentes et il n'existe pas de solution qui convienne à tout le monde », explique Kregg Laundon.