Sazan, l’île la plus convoitée d’Albanie

Juin 18, 2026 - 10:10
Sazan, l’île la plus convoitée d’Albanie

Cela fait des milliers d’années que les puissances mondiales se disputent le contrôle d’une petite île luxuriante située au large de la côte sud-ouest de l’Albanie. Langue de terre de 5 km², l’île de Sazan se trouve dans l’étroit canal d’Otranto, qui sépare l’Italie et l’Albanie. Elle a servi de base cruciale pour les puissances cherchant à dominer les mers Adriatique et Ionienne.

Bien que Sazan ne compte aucun habitant permanent, elle joue un rôle clé dans l’histoire albanaise depuis plus d’un siècle.

« Cette île a sans aucun doute une histoire longue et complexe », explique Theodora Dragostinova, professeure d’histoire à l’université d’État de l’Ohio qui étudie les Balkans. De par son emplacement stratégique au bord de la baie albanaise de Valona, différents empires et notamment les Romains, les Vénitiens, les Britanniques et les Ottomans, l’ont contrôlée.

« Il s’agit certainement de l’un des meilleurs exemples illustrant la manière dont l’emplacement peut déterminer de façon disproportionnée l’importance d’un lieu particulier », a indiqué dans un e-mail Petar Kurečić, professeur en sciences politiques à l’université du Nord, en Croatie. « Toutes les puissances historiquement importantes de la région ou en dehors de celle-ci ont contrôlé ou essayé de contrôler Sazan ». La possession de l’île était autrefois synonyme de contrôle de l’Adriatique et sa myriade de villes portuaires, notamment Venise, Dubrovnik et Trieste. (La région est aujourd’hui prisée pour sa beauté écologique et son potentiel touristique.)

Dans l’Antiquité, les Romains s'arrêtaient dans la baie de Valona pour y faire escale avec leurs navires. La baie a également été le théâtre de plusieurs batailles clés des Guerres civiles romaines, lesquelles ont opposé Jules César à Pompée dit « Le Grand » entre 49 et 45 avant J.-C., au large de l’Albanie continentale. Plus d’un millénaire plus tard, en 1264, une bataille navale est survenue au large de la côte de Sazan, opposant les Vénitiens et les Génois qui s’affrontaient pour le contrôle du commerce. Au 15e siècle, l’île est devenue un avant-poste naval officiel de l’Empire ottoman, comme l’explique Steven Seegel, professeur d’études européennes et eurasiennes à l’université du Texas (États-Unis).

En 1912, lorsque l’Albanie a obtenu son indépendance de l’Empire ottoman, Sazan est devenue un territoire contesté. Plusieurs nations, à savoir la Grèce, l’Albanie et l’Italie, se disputaient son contrôle. Huit ans plus tard, l’Italie a pris possession de l’île. En 1922, lorsque Mussolini est arrivé au pouvoir, « [ses] forces y ont érigé des défenses pendant la période de l’entre-deux-guerres, notamment des baraquements et des installations militaires qui se sont avérées importantes pour sécuriser le contrôle de la mer Adriatique », souligne Steven Seegel. Lors de la Seconde Guerre mondiale, les Italiens ont occupé l’île (tout comme les Allemands, pendant une courte période).

Une fois la guerre terminée, Sazan a été donnée à l’Albanie dans le cadre du Traité de paix de Paris de 1947. L’île a ensuite joué un rôle important dans le régime d’Enver Hoxha, qui a dirigé le pays de 1944 jusqu’à sa mort en 1985. Son gouvernement communiste était isolationniste et répressif. Les personnalités religieuses et les individus considérés comme une menace pour l’État partaient en exil, ou se retrouvaient emprisonnés ou exécutés, et le gouvernement saisissait leurs biens.

« Hoxha craignait par-dessus tout une attaque militaire contre l’Albanie », raconte Elidor Mëhilli, maitre de conférences en histoire au Hunter College. Avec l’aide de l’Union soviétique, un allié de l’Albanie, le dictateur a érigé les défenses de Sazan, notamment des milliers de bunkers visant à repousser toute invasion ainsi qu’un réseau secret de tunnels servant à stocker des sous-marins. (Dans une note secrète datant de 1961, la CIA appelait Sazan « la Gibraltar rouge » de la Méditerranée ».) Lorsque la relation entre Hoxha et l’URSS a finalement pris fin, le premier aurait refusé de rendre à plusieurs sous-marins. Les Soviétiques, préférant éviter un conflit en traversant les eaux de l’OTAN pour les récupérer, ont abandonné leurs précieux navires.

Lorsque le régime communiste du dictateur est finalement tombé dans les années 1990, « la nation et la nature ont repris l’île », rapporte Theodora Dragostinova.  Sazan est alors devenue un symbole de libération aux yeux de nombreux Albanais. En 2010, le gouvernement albanais a créé le parc national marin Karaburun-Sazan, qui comprend l’île de Sazan et abrite environ 300 espèces de plantes et 40 espèces d’oiseaux, dont le martinet à ventre blanc et le hibou grand-duc, l’une des plus grandes espèces de hiboux. Au fil du temps, le parc national est devenu un refuge pour les phoques moines de Méditerranée (une espèce menacée), les tortues caouannes (qui viennent y pondre) et des centaines de flamants roses.

Cinq ans plus tard, Sazan a été démilitarisée et ouverte au public, précise Elidor Mëhilli. (L’île est cependant toujours une zone d’exclusion militaire relevant de la compétence du ministère de la Défense de l’Albanie.) Si certaines zones de l’île sont ouvertes aux touristes, Sazan souffre toujours d’un manque d’infrastructures et il est interdit d’y passer la nuit. Les visiteurs qui veulent admirer ses falaises calcaires doivent faire le voyage par bateau pour la journée.

L’île est aujourd’hui une « capsule temporelle unique de la Guerre froide située en pleine mer », observe Elidor Mëhilli. Elle abrite toujours son réseau de tunnels, ses bunkers de commandement, ses dépôts d’armes et ses abris nucléaires. Selon certaines informations, des mines et autres munitions non désamorcées ont été découvertes sur et à proximité de l’île. Comme des officiers militaires et quelques familles ont vécu à Sazan, l’île abrite également des maisons, des écoles et des cliniques, poursuit le maître de conférences en histoire. (Des zones de Sazan, souligne-t-il, ont été pillées pendant la crise albanaise de 1997.) En raison du long passé de guerres de la région, les eaux entourant Sazan et celles de la baie de Valona regorgent d’épaves datant principalement des Première et Seconde Guerres mondiales. Plusieurs découvertes archéologiques d’ampleur y ont été faites et le site est prisé des plongeurs.

L’île ayant été peu fréquentée pendant des décennies, ses écosystèmes sont en grande partie préservés. « D’un point de vue historique, il s’agit d’un des derniers et rares endroits d’Albanie relativement vierges qui témoigne du riche passé du pays », conclut Elidor Mëhilli.