Des fragments de la pierre du Destin ont été conservés par des familles écossaises
Ce n'était qu'un petit bout de pierre sans grand éclat. Pourtant, lorsque le gouvernement écossais publia des documents attestant qu'il était un jour passé entre les mains de feu l'ancien Premier ministre d'Écosse, Alex Salmond, la nouvelle avait fait grand bruit.
Après tout, ce n'était pas n'importe quelle pierre. Il s'agissait d'un fragment de l'une des reliques les plus convoitées du royaume de Grande-Bretagne : the Stone of Destiny, ou la pierre du Destin.
Également appelé pierre de Scone, l'artefact ancestral servit dans un premier temps de siège pour l'intronisation des rois d'Écosse, depuis au moins l'an 1249. En 1296, le roi Édouard Ier d'Angleterre s'empara de la pierre et la fit installer sur une chaise conçue pour l'occasion, aujourd'hui connue sous le nom de Coronation Chair, ou chaise du couronnement. La pierre a depuis été utilisée pour le couronnement de la quasi-totalité des rois anglais et britanniques, soigneusement placée sous le séant de ces monarques.
Un vol par un souverain anglais, il n'en fallait pas plus pour faire de la pierre un véritable symbole aux yeux des Écossais. « Édouard la désirait parce qu'elle attestait de sa conquête de l'Écosse et de sa légitimité à la gouverner », déclare Mark Hall, conservateur du Perth Museum en Écosse, où la pierre du Destin est actuellement exposée. « Les Écossais voulaient la récupérer pour l'exacte raison opposée. »
Quand la presse a appris que l'ancien Premier ministre écossais, Alex Salmond, possédait un fragment de la pierre, l'encre avait coulé par torrents, se souvient Sally Foster, professeure émérite à l'université de Stirling en Écosse qui étudie l'archéologie, plus particulièrement le sens que les peuples donnent aux lieux et aux objets à travers l'histoire.
Tout le monde savait que des fragments de la pierre du Destin s'étaient détachés ou avaient été prélevés au fil des siècles, certains pour des analyses de géologie. En revanche, ce que beaucoup ne savaient pas avant la publication des travaux de Foster, c'est qu'au moins 34 fragments de la pierre avaient été délibérément arrachés pendant l'un des vols les plus célèbres de l'histoire.
En 1950, alors que l'Écosse se laissait gagner par la fièvre de l'indépendance, un groupe d'étudiants s'introduisit dans l'abbaye de Westminster et récupéra la fameuse pierre. Il ne s'agissait pas d'une simple farce estudiantine, mais bien d'un acte politique. « Ce n'était pas un vol », assure Jamie Hamilton, dont le défunt père, Ian Hamilton, avait mené l'opération. « C'était une opération de rapatriement. »
Selon la légende, au cours de l'opération, la pierre tomba et se fractura en suivant une fissure déjà présente, elle fut ensuite réparée avec l'aide de Robert “Bertie” Gray, un sculpteur de pierre et homme politique écossais, avant d'être rendue aux Anglais. Selon le témoignage de Gray recueilli par le journaliste du Calgary Herald, Dick Sanburn, « pendant la réparation, un certain nombre de fragments ont dû être enlevés pour que les deux parties puissent à nouveau se joindre correctement. »
L'affaire Salmond avait mis en lumière le fait que Gray ne s'était pas contenté de retirer les morceaux gênants, il les avait également numérotés et distribués au fil des années.
Grâce aux recherches de Foster, l'histoire de ces fragments autrefois enfouie dans les archives a refait surface à mesure que la professeure retraçait leur odyssée à travers l'Écosse et au-delà. Foster a révélé certaines de ces histoires dans l'édition de novembre 2025 de la revue The Antiquaries Journal. À présent, pour la première fois, d’autres propriétaires de fragments sont sortis du silence pour raconter leur histoire.
L’HISTOIRE SECRÈTE DE BILL CRAIG
Pour Mary Craig, la pierre de Scone est bien plus qu'une légende nationale, c'est également une histoire de famille. Enfant, elle entendait souvent parler de la reprise de la relique à l'abbaye de Westminster. Plus tard, elle apprit que son père, Bill, avait joué un rôle central dans l'opération, allant même jusqu'à s'asseoir sur le bloc de grès pendant son retour en Écosse.
La preuve se trouve aujourd'hui dans une vieille boîte à ruban encreur que Mary conserve chez elle : de petits fragments de pierre numérotés à la main. Lorsque les travaux de Foster furent rendus publics, Mary Craig était de ceux qui décidèrent de parler, en faisant savoir que sa famille avait reçu les fragments 12, 13, 14 et 24. Elle possédait également une lettre de Gray pour le prouver, même si seuls trois de ces fragments étaient encore dans sa famille.
La participation de Bill Craig à l'expédition est restée secrète pendant de nombreuses années, même après que les autres protagonistes se sont fait connaître. Bill venait tout juste de décrocher un nouveau poste à Londres et ne souhaitait pas mettre sa carrière en péril, c'est pourquoi il s'était abstenu de parler ouvertement de son rôle pendant une vingtaine d'années, indique Mary. À ses yeux, ce délai explique pourquoi l'implication de son père n'a jamais été appréciée à sa juste valeur.
« L'histoire parle toujours de quatre étudiants s'introduisant dans l'abbaye de Westminster ; en réalité, ils n'étaient que deux au départ », raconte Mary.
Ian Hamilton et son père.
Selon son témoignage, Ian et Bill auraient échafaudé un plan pour s'emparer de la pierre de l'abbaye de Westminster et ainsi lancer un appel à l'indépendance de l'Écosse à travers la désobéissance civile.
« Puis, à la dernière minute, Ian avait lancé "On y va ce week-end" », poursuit-elle, le matin de Noël. En tant que président du syndicat des étudiants, Bill devait participer à de nombreuses réunions. Craignant que leur annulation à la dernière minute ne fasse de lui le suspect idéal lorsque la pierre aurait disparu, Bill se retira du plan et Ian continua avec trois autres étudiants.
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Ils avaient anticipé qu'ils ne pourraient pas traverser la frontière entre l'Angleterre et l'Écosse une fois l'opération accomplie. « Ils étaient plus malins que la moyenne des étudiants », assure Mary. Leur plan était au contraire de rouler vers le sud et d'enterrer la pierre dans le Kent pour ensuite la récupérer lorsque la voie serait libre. Mary pense que cette partie du plan était l'œuvre de son père. « C'était lui le plus prudent, le rationnel du groupe », déclare-t-elle.
Et ils avaient raison. Une fois la disparition constatée et l'alerte donnée, la frontière fut fermée pour la première fois en 400 ans.
Une semaine plus tard, Bill s'était joint aux quatre conspirateurs pour retrouver le site où était enterrée la pierre, sur lequel campaient désormais des voyageurs. Les étudiants avaient alors persuadé les campeurs de les laisser prendre la pierre. Là encore, Mary pense reconnaître la vivacité d'esprit de son père Bill qui aurait mené la charge « en leur parlant de liberté politique et de tout ce pour quoi nous nous sommes battus pendant la guerre », poursuit-elle.
La pierre ne rentrant pas dans le coffre de la voiture des étudiants, ils avaient dû l'installer sur le siège passager, occupé par Bill. « Bill était donc assis sur la pierre pendant la majeure partie de son retour vers l'Écosse, qui ne fut donc pas des plus confortable », plaisante Mary.
Cela fait donc de lui l'une des trois dernières personnes à s'être assis sur la pierre, s'amuse-t-elle : « Il y a eu la reine Élisabeth II et le prince Charles, puis juste avant, mon père. »
C'est la première fois que Mary discute des fragments laissés par son père, qui lui auraient été envoyés par Gray dans une boîte de ruban encreur identique à celle qui trônait dans le bureau de l'homme politique écossais. « L'initiative a probablement été l'une des plus grandes aventures de sa vie », dit-elle, en ajoutant qu'elle et sa famille aimeraient plus de reconnaissance pour le rôle central joué par son père dans la récupération de la pierre.
Foster la rejoint sur ce point. « Craig fut un maillon essentiel », affirme-t-elle. « Il n'a juste pas eu tout le crédit qu'il méritait à l'époque, ou depuis peut-être. »
L’ÉTRANGE HISTOIRE DU RÉVÉREND EWEN TRAILL
Mary Craig fut parmi les premières personnes à contacter Foster après que son enquête sur la pierre du Destin fut rendue publique par une interview. Foster était donc surprise d'être approchée par une autre famille dont le père, Ewen, possédait le fragment 14, l'un des fragments donnés par Gray à Bill Craig.
Selon la légende, cette relique n'était pas la première que le révérend Ewen Traill avait eue entre les mains, car l'homme aurait également eu en sa possession l'épée de William Wallace. Alors membre du mouvement Scottish National Covenant, Traill aurait subtilisé l'épée au National Wallace Monument en 1936. Quelques années plus tard, sa fille Carolyn avait même confié au journal Orkney News que l'acte avait germé de « l'idée de brandir l'épée pendant un débat sur l'indépendance de l'Écosse ». L'épée a bel et bien été dérobée par des étudiants indépendantistes avant d'être rapidement restituée sans que personne ne sache qui avait commis l'acte.
Lorsque la pierre du Destin avait disparu, les autorités et les autres aspirants à l'indépendance s'étaient donc naturellement tournés vers Ewen. Le fils d'Ewen, Wallace Traill, a grandi en entendant l'histoire des policiers qui s'étaient présentés de bon matin, armés d'un mandat, pour fouiller les terres du révérend à la recherche de la relique disparue. « D'après l’anecdote, mon père leur aurait tendu une bêche en lançant "voilà pour vous, 6 acres de terrain. Creusez !" »
Sa petite sœur, Carolyn, ne se souvient pas des suspicions de la police. En revanche, tous deux ont indiqué à National Geographic être persuadés que leur père avait été sollicité pour cacher l'artefact. Wallace raconte que son père aurait songé à la dissimuler sous l'autel de son église, mais la femme du révérend était clairement opposée à l'idée. « Ma mère avait frappé du poing sur la table, très fermement », ajoute-t-il. Néanmoins, Carolyn se souvient que sa mère disait plus tard « avoir profondément regretté » d'avoir empêché Ewen d'aider.
Si Ewen avait refusé de cacher la pierre, comment avait-il pu mettre la main sur l'un des fragments de Bill Craig ? Les souvenirs d'enfance de Mary Craig ont aidé Foster à résoudre l'énigme.
Pendant son enfance, Mary se souvient d'une splendide journée où la famille avait rendu visite à un homme d'Église qu'elle ne connaissait pas. « Nous savions que c'était un ami de mon père à l'université », précise-t-elle. « Et, plus tard, je pense que nous avions également appris qu'il avait subtilisé l'épée de Wallace. » Lorsqu'elle avait demandé s'ils allaient lui rendre visite à nouveau, la mère de Mary avait répondu non, car l'homme en question allait servir à Orkney.
Mary pense que son père aurait donné la pierre 14 à Ewen ce jour-là, « comme une sorte de talisman ». Ewen partait pour les îles Orkney au large de la côte nord-est de l'Écosse où il allait aider une communauté dévastée par le naufrage du Longhope de 1969. Orkney avait perdu un tiers de sa modeste population en une seule nuit, lorsque l'équipage du navire de secours avait trouvé la mort en répondant à l'appel de détresse d'un bateau à vapeur malgré une effroyable tempête.
En cédant à Ewen l'un de ses fragments, Bill aurait ainsi fait « un geste émouvant et hautement symbolique », indique Foster au sujet de la découverte.
Même si Ewen Traill était « extrêmement fier de détenir un morceau de l'histoire écossaise », Wallace indique que la famille n'avait révélé l'existence du fragment qu'à ses amis les plus proches. « C'était un peu comme fumer du cannabis dans son salon en 1974, il fallait tirer les rideaux », raconte-t-il.
SUR LES PAS DES FRAGMENTS
La pierre du Destin fut finalement rendue à l'Angleterre, en laissant aux autorités le soin de la retrouver sur le maître-autel de l'abbaye d'Arbroath en 1951, un site important dans le combat pour la reconnaissance de l'indépendance de l'Écosse. Même si l'identité de ceux qui ont rendu la pierre n'a jamais été officialisée, Mary soutient qu'il s'agissait de Bill, Ian et un autre protagoniste. « Ceux qui ont imaginé l'opération y ont mis fin. »
De leur côté, les fragments ont tracé leurs propres chemins. « La pierre est un noyau dont les fragments incarnent la diaspora », illustre Jamie Hamilton, fils d'Ian Hamilton.
Ian incrusta son fragment dans une broche en argent dont il fit cadeau à sa femme pour son 21e anniversaire. De nos jours archéologue, Jamie pense que son père aurait probablement pris lui-même le morceau au lieu d'attendre d'en recevoir un de la part de Gray. « Il n'aurait sans doute eu aucun remords à s'en glisser un morceau dans la poche », assure-t-il.
Foster a également recueilli des témoignages au sujet d'un fragment détenu par Winnie Ewing, une femme politique écossaise, qui l'aurait même porté dans un médaillon lors d'une interview télévisée. Un autre fragment a fini sa course dans les collections du Queensland Museum de Brisbane après avoir été offert par Bertie Gray à un touriste australien.
La géologie peut aider à déterminer l'origine des fragments, mais de manière limitée. Les géologues sont en mesure de confirmer qu'un fragment ne peut pas provenir de la pierre, mais il n'y a aucun moyen d'être sûr qu'un morceau de grès provient précisément de cette pierre.
En revanche, si Foster a bel et bien pu valider certaines de ces trajectoires, c'est en partie parce que Bertie Gray avait eu la brillante idée d'émettre des certificats d'authenticité avec certains fragments. « Plus tard, ce seront des reliques précieuses, soigneusement numérotées et enregistrées pour éviter une avalanche de contrefaçons », avait-il déclaré au journaliste du Calgary Herald, Dick Sanburn, qui avait lui aussi reçu une pierre.
Ce n'est qu'avec la rencontre de Mary que Foster a réalisé que Gray avait physiquement écrit des numéros sur certains des fragments majeurs.
« Les témoignages que je reçois correspondent », indique Foster.
Que va-t-il advenir des fragments maintenant que leur histoire est percée au grand jour ? Hall aimerait qu'ils soient exposés au côté de la pierre au Perth Museum, mais suite à l'enquête de Foster, certains se demandent s'il ne serait pas plus judicieux de les répartir entre différentes institutions.
Du côté des familles, la plupart souhaiteraient avoir la chance de transmettre cet héritage de génération en génération.
Wallace transmettra son fragment à son fils, si celui-ci s'engage à respecter deux conditions : que la pierre ne quitte jamais l'Écosse et qu'elle ne soit vendue sous aucune circonstance.
Le fragment de Jamie sera lui aussi transmis à son fils. Lorsqu'une alarme incendie a résonné dans leur immeuble, le jeune écossais âgé de 11 ans a immédiatement pensé à sauver le fragment… juste après ses Lego.
Pour la famille Craig, le doute subsiste encore. « Que faire de ces petits morceaux de sable ? » interroge Mary. Dans sa famille, il y a trois fragments, mais quatre enfants dans la prochaine génération. « Il n'y en a pas assez pour satisfaire tout le monde. »
Pour Jamie, quelle que soit leur destination, l'important est ce que symbolisent ces pierres du Destin : l'identité écossaise et la lutte du pays pour son indépendance. « Le débat de l'indépendance est désormais entre les mains du peuple écossais, notamment des plus jeunes, c'est à eux de prendre leur décision. »