Dorothy Irene Height, figure majeure du mouvement des droits civiques aux États-Unis

Mar 5, 2026 - 15:22
Dorothy Irene Height, figure majeure du mouvement des droits civiques aux États-Unis

Elle contribua à l’organisation de la marche sur Washington pour l’emploi et la liberté de 1963 et fut assise sur scène près de Martin Luther King Jr. lorsqu’il prononça son légendaire discours « I Have a Dream ». Si sa contribution à cet événement historique fut essentielle à son succès, la vie que Dorothy Height consacra à la lutte contre la discrimination raciale aux États-Unis fut toutefois négligée par rapport à celle de ses homologues masculins durant le mouvement pour les droits civiques.

Les femmes noires jouent depuis toujours un rôle central dans les mouvements des droits civiques mais bon nombre de leurs contributions ont été minimisées sur le plan public. Elles étaient organisatrices, élaboraient des stratégies et soutenaient des campagnes locales mais leur qualité de meneuse n’était pourtant pas souvent reconnue et elles étaient écartées du feu des projecteurs. Il leur fut demandé de donner la priorité à l’unité raciale plutôt qu’aux questions de genre, beaucoup arguant que se concentrer sur les droits des femmes diviserait le mouvement contre la suprématie blanche. La ratification du 15e amendement de la Constitution des États-Unis illustra bien cette dynamique, n’accordant le droit de vote qu’aux hommes noirs, marginalisant ainsi davantage le pouvoir politique des femmes noires.

Bien qu’elle ait été essentiellement reléguée au second plan durant la lutte pour l’égalité raciale et l’égalité des sexes, Dorothy Height est désormais reconnue comme une figure historique du mouvement des droits civiques. Découvrez pourquoi l’héritage et l’influence de Dorothy Height sur la société américaine font encore écho aujourd’hui.

 

LES DÉBUTS DE DOROTHY HEIGHT

Née à Richmond, en Virginie, le 24 mars 1912, Dorothy Height et sa famille déménagèrent à Rankin, en Pennsylvanie, quatre ans plus tard, dans le cadre de la grande migration des Afro-américains du sud vers le nord. Au lycée, l’adolescente qu’était Dorothy Height montra un certain talent pour l’art oratoire, remportant les honneurs dans un concours d’éloquence national, pour lequel elle reçut une bourse d’étude de quatre ans.

Dorothy Height avait l’intention d’étudier la psychiatrie au Barnard College de New York mais fut bouleversée lorsqu’elle apprit par le doyen que l’établissement avait déjà atteint son quota annuel d’admission limité à deux étudiants afro-américains. Elle s’inscrivit alors à l’université de New York, où elle obtint une licence en éducation et un master en psychologie.

Une fois ses études terminées, Dorothy Height sauta sur l’occasion de servir sa communauté. Dans ses mémoires publiées en 2003, Open Wide the Freedom Gates: A Memoir, elle se souvient avoir été inspirée par l’activisme politique frénétique des jeunes dans les années 1930. « Nous croyions vraiment que nous étions en train de bâtir un monde nouveau », écrivit-elle dans son livre. « J’étais déterminée à rendre l’Amérique digne des idéaux qu’elle proclamait. »

En 1937, Dorothy Height occupait un poste à la direction de la succursale de Harlem de l’Union chrétienne de jeunes filles (UCJF), en plus de fonctions à la direction de trois autres organisations de jeunesse et au département des affaires sociales de la ville de New York.

Le 7 novembre 1937, à l’âge de vingt-cinq ans, Dorothy Height vécut l’un des moments les plus marquants de sa vie jusqu’alors. Chargée d’accompagner la Première dame Eleanor Roosevelt à une réunion du Conseil national des femmes noires (NCNW), Dorothy Height rencontra Mary McLeod Bethune, la fondatrice du NCNW et sa future mentor, qui l’invita rapidement à rejoindre un cercle restreint de jeunes sympathisants multiraciaux. Elle eut pour la première fois l’occasion d’apprendre de quelle façon exercer une influence politique lorsqu’elles se réunirent dans l’appartement de Mary McLeod Bethune à Washington, D.C., pour élaborer un plan visant à faire du New Deal du Président Franklin Delano Roosevelt un succès.

Suivant les traces de Mary McLeod Bethune, Dorothy Height gravit rapidement les échelons au sein de l’UCJF, devenant une figure nationale. Elle contribua à lancer les programmes de diversité et de justice raciale de l’UCJF et mena la lutte contre la ségrégation dans les établissements nationaux de l’organisation en 1946. L’année suivante, Dorothy Height devint la dizième présidente nationale de la sororité afro-américaine Delta Sigma Theta, faisant de l’organisation un pilier national pour les droits civiques et l’action sociale.

 

UNE FIGURE HISTORIQUE DU MOUVEMENT DES DROITS CIVIQUES

En 1957, deux ans après la mort de Mary McLeod Bethune, Dorothy Height assuma les fonctions de présidente du NCNW, poste qu’elle occupera durant les quatre décennies qui suivirent.

Prenant les rênes de l’organisation au début du mouvement des droits civiques, Dorothy Height dirigea à la fois le NCNW et l’UCJF au cours d’une période cruciale de la lutte pour la justice raciale aux États-Unis. Elle mena des actions visant à mettre fin à la ségrégation dans le sud, collabora avec le Council for United Civil Rights Leadership (CUCRL) afin d’organiser la marche sur Washington de 1963 et compta parmi les figures féminines éminentes aux côtés des « Big Six », six grands leaders du combat pour les droits civiques : Martin Luther King Jr., James Leonard Farmer Jr., John Robert Lewis, Asa Philip Randolph, Roy Ottoway Wilkins et Whitney Moore Young Jr.

Malgré sa renommée sur le plan national et le fait d’avoir fait partie des principaux organisateurs de la marche, ni elle, ni aucune autre femme ne furent invitées à prendre la parole sur scène ce jour-là. Elle attribua cela par la suite au patriarcat de certains membres masculins du mouvement. Le militant James Leonard Farmer Jr. écrivit plus tard dans son autobiographie de 1985 que le sexisme de la presse contribua à évincer Dorothy Height en sa qualité de meneuse. « Les femmes étaient partout dans le mouvement », coucha-t-il sur le papier. « Pourtant, ce sont les hommes qui ont récolté la plupart des honneurs. La présence de Dorothy Height au CUCRL a permis de changer cela. »

Après la marche sur Washington, Dorothy Height redoubla d’efforts pour défendre les droits des femmes et leur rôle dans l’organisation de la justice raciale et sociale. Dans un discours prononcé le 13 novembre 1979 lors de la première conférence sur les femmes noires, elle rappela de quelle manière les femmes devinrent « beaucoup plus conscientes et beaucoup plus combatives face au sexisme dans [les] relations avec les meneurs masculins du mouvement ».

Ses exploits, pendant et après le mouvement des droits civiques, furent multiples : elle devint la première directrice du Centre pour la justice raciale de l’UCJF, soutenant les efforts des électeurs pour s’inscrire et favorisant le dialogue et la communication ouverte entre les femmes noires et blanches dans le sud ; elle créa le Women’s Center for Education and Career Advancement à New York ; et elle cofonda le National Women’s Political Caucus, avec Gloria Steinem, Shirley Chisholm et Betty Friedan. En 1986, Dorothy Height lança la National Black Family Reunion, une célébration annuelle de la famille et de la culture noires qui a encore lieu aujourd’hui sous le nom de Midwest Black Family Reunion.

« Les Black Family Reunions sensibilisent les gens à leurs droits, leurs responsabilités et leurs opportunités », écrivit Dorothy Height dans ses mémoires. « Nous devons [les] encourager et les faire avancer afin qu’ils puissent surmonter leur sentiment d’impuissance. Avec les encouragements appropriés, ces personnes pourraient montrer la voie à leurs frères et sœurs. »

Alors que les Afro-américains et les femmes commençaient à acquérir un pouvoir et une influence politiques plus importants au 21e siècle, Dorothy Height fut plus largement reconnue pour l’ensemble de son œuvre. Elle reçut la médaille présidentielle de la Citoyenneté du Président Ronald Reagan en 1989, la médaille présidentielle de la Liberté du Président Bill Clinton en 1994 et la médaille d’or du Congrès de la part du Président George W. Bush en 2004. Le 20 janvier 2009, Dorothy Height fut témoin d’un autre moment historique du mouvement lorsqu’elle prit place à la tribune d’honneur pour assister à l’investiture de Barack Obama, premier Président afro-américain des États-Unis.

Elle se vit attribuer trois douzaines de doctorats honoris causa, notamment de la part des universités Harvard, Princeton et Tuskegee. En 2004, le Barnard College, l’établissement qui avait refusé de l’admettre soixante-quinze ans plus tôt, nomma Dorothy Height ancienne élève honoraire.

 

L’HÉRITAGE PÉRENNE DE DOROTHY HEIGHT

Dorothy Height poussa son dernier soupir le 20 avril 2010, à l’âge de quatre-vingt-dix-huit ans. Le Président Barack Obama ordonna de mettre en berne les drapeaux du pays et rendit hommage à Dorothy Height en la qualifiant de « marraine du mouvement des droits civiques et héroïne pour tant d’Américains ».

« Nous nous souvenons d’elle pour tout ce qu’elle a accompli au cours de sa vie, dans l’ombre, afin de donner davantage de portée au mouvement. Afin de mettre en lumière des familles solides et des communautés soudées. Afin de nous faire voir la lutte pour les droits civiques et les droits des femmes non pas comme des combats distincts, mais comme faisant partie d’un mouvement plus large visant à garantir les droits de toute l’humanité, sans distinction de sexe, de race ou d’origine ethnique », déclara Barack Obama dans son éloge funèbre en 2010.

Dorothy Height consacra sa vie à soutenir l’autonomisation économique, un meilleur accès à l’éducation, ainsi que l’engagement politique, et à souligner l’intersectionnalité de l’origine ethnique et du genre. Œuvrant pour une nation plus morale et plus compatissante, Dorothy Height laissa derrière elle un modèle pour les générations futures d’activistes qui mèneront ce type de lutte.

« Nous, femmes afro-américaines, faisons rarement uniquement ce que nous voulons, mais toujours ce que nous devons faire », peut-on lire sur la médaille d’or du Congrès décernée à Dorothy Height. « Je suis reconnaissante d’avoir vécu à une époque et dans un lieu où j’ai pu apporter ma contribution à ce qui était nécessaire. »