Le Détroit d’Ormuz, une merveille géologique au cœur de la guerre

Avr 9, 2026 - 15:20
Le Détroit d’Ormuz, une merveille géologique au cœur de la guerre

Environ un quart du commerce mondial du pétrole assuré par la mer passe par le détroit d’Ormuz, une voie navigable d’environ 50 kilomètres de large reliant le golfe Persique au golfe d’Oman. Ce passage étroit est l’un des goulets d’étranglement maritimes les plus importants au monde. En raison du volume élevé de pétrole qui transite par cette voie de navigation, l’économie mondiale peut fortement pâtir de toute perturbation sur le détroit, comme c’est le cas depuis fin février en raison du conflit au Moyen-Orient.

C’est également une merveille géologique, l’un des rares lieux sur Terre où il est possible d’observer la collision de deux continents, comme l’explique Mike Searle, professeur en sciences de la Terre au Worcester College de l’université d’Oxford.

Ce phénomène est visible dans la géologie de toute la région, des monts Zagros dans le sud de l’Iran au point le plus étroit du détroit d’Ormuz, où la péninsule du Musandam d’Oman s’avance au nord sur l’Iran tel un poignard.

Avec ses spectaculaires falaises abruptes de roche noire et sa côte dentelée jalonnée d’abers, un type d’estuaire qui se forme lorsque la vallée d’un fleuve est envahie par la mer, la péninsule du Musandam est également l’un des rares lieux sur Terre où les ophiolites, des roches habituellement enfouies profondément dans la croûte océanique, sont « incroyablement bien exposées », précise Mike Searle. « Il s’agit, de loin, du plus grand et le plus beau complexe ophiolitique au monde ».

Ce processus géologique, qui donne sa singularité au détroit d’Ormuz, l’a néanmoins rendu vulnérable.

 

COMMENT S’EST FORMÉ LE DÉTROIT D’ORMUZ ?

La plupart des goulets d’étranglement maritimes mondiaux sont des détroits, d’étroites étendues d’eau reliant deux plans d’eau plus grands. Ceux-ci se sont formés naturellement sur des millions d’années par le ballet des plaques tectoniques et l’élévation du niveau de la mer causée par la fonte des calottes glaciaires. Pendant des siècles, les marins ont tiré parti de ces raccourcis géographiques qui permettent de se déplacer plus rapidement qu’en contournant les continents en haute mer.

En ce qui concerne le détroit d’Ormuz, ce processus a commencé il y a environ 35 millions d’années, lorsque deux plaques continentales sont entrées en collision : la plaque arabique au sud et la plaque eurasienne au nord.

À l’époque, les deux continents étaient séparés par la Téthys, un paléo-océan qui tient son nom de la Titanide de la mer de la mythologie grecque. Lorsque la plaque arabique a commencé à remonter sous la plaque eurasienne, un processus appelé subduction, les deux plaques et leurs masses terrestres n’ont fait plus qu’une et la Téthys a fini par disparaître, explique Mark Allen, directeur du département des sciences de la Terre à l’université de Durham, au Royaume-Uni, qui a étudié la collision entre ces deux plaques.

« Et ce qui est génial avec les collisions continentales, c’est qu’elles ne se produisent pas en un claquement de doigts », poursuit-il. « Les forces profondes qui font bouger ces plaques peuvent encore être en action après avoir fait se rejoindre les continents pendant des dizaines de millions d’années ».

À mesure que la plaque arabique a continué à se frayer un chemin sous l’Eurasie, les deux plaques ont fini par commencer à rétrécir et à s’épaissir, « un peu comme si deux voitures se rentraient dedans », décrit Mark Allen. Elles ont alors formé les monts Zagros en Iran.

Ce mouvement tectonique a également créé les conditions propices à la formation du détroit d’Ormuz. Selon Mark Allen, la plaque arabique ressemble à une règle flexible. Lorsque vous placez quelque chose de lourd sur l’une de ses extrémités, comme une chaîne montagneuse, la règle commence à s’abaisser et à former une dépression. Dans le cas de la plaque arabique, cette dépression a formé le golfe Persique et le détroit d’Ormuz.

Entre ensuite en jeu la montée du niveau de la mer. Il y a environ 20 000 ans, lors du dernier maximum glaciaire, le niveau de l’eau dans le golfe Persique était si bas qu’il aurait été possible de le traverser à certains endroits. Mais avec la fonte des calottes glaciaires, le niveau de la mer à l’échelle mondiale a augmenté de façon substantielle (environ 100 mètres en 15 000 ans). « C’est plutôt rapide en géologie », souligne Mark Allen. Avec le temps, de l’eau a envahi la côte est du territoire actuel de l’Irak et a submergé le golfe Persique. Enfin, de l’eau provenant des fleuves du Tigre et de l’Euphrate a rempli le détroit d’Ormuz.

 

UNE RÉGION PRÉCIEUSE, MAIS VULNÉRABLE

Si vous observez le détroit d’Ormuz ou que vous vous baladez d’un côté ou l’autre de cette étendue d’eau, vous apercevrez des traces incroyables de la collision continentale.

Au nord, les forces tectoniques qui ont provoqué le raccourcissement et l’épaississement des croûtes des plaques en collision ont « créé l’un des plus beaux paysages au monde dans les monts Zagros, dans le sud de l’Iran », indique Mark Allen. Cette chaîne montagneuse est constituée de plusieurs couches de roche sédimentaire, notamment du grès, du schiste et de la roche calcaire. Cette dernière est d’ailleurs particulièrement dure et résistante à l’érosion, explique le directeur du département des sciences de la Terre à l’université de Durham. Il est donc possible de marcher sur une seule couche de roche calcaire pendant des kilomètres.

« Les monts Zagros sont considérés depuis longtemps comme le paradis des géologues structuralistes, lesquels s’intéressent à la manière et aux raisons pour lesquelles les roches se forment, car il est possible de marcher sur ces immenses structures et de les étudier à partir d’images satellites », explique Mark Allen avant d’ajouter : « C’est l’un des paysages géologiques les plus incroyables sur Terre ».

La région est également connue pour ses glaciers et dômes de sel, qui se sont formés lorsque le sel enfoui dans les profondeurs de la Terre est remonté dans les plis créés par la collision continentale. « À certains endroits, il s’écoule le long des collines comme un glacier rocheux », décrit Mark Allen.

Au sud, la péninsule du Musandam fait partie des monts Hajar à Oman, lesquels bordent toute la côte nord-est de la péninsule arabique. Comme le précise Mike Searle, ces montagnes sont principalement constituées d’ophiolites, des blocs de la croûte et du manteau océaniques de la Téthys qui s’est enfoncé dans la péninsule arabique lors d’une collision continentale survenue entre 95 et 60 millions d’années, lors du Crétacé supérieur. Les mêmes forces géologiques qui ont formé le détroit d’Ormuz sont également responsables de l’inclinaison de la péninsule du Musandam vers l’est, là où le détroit se rétrécit.

Étonnamment, cette collision continentale est aussi derrière les immenses réserves en pétrole de la région.

Comme l’indique Mark Allen, la plaque arabique s’est située juste en dessous du niveau de la mer pendant des centaines de millions d’années avant qu’elle n’entre en collision avec la plaque eurasiatique. Ceci a permis l’accumulation de toutes sortes de roches nécessaires pour constituer des réserves de pétrole et de gaz. Avec le temps, la collision des plaques a emprisonné ces poches de pétrole et de gaz sous les roches situées à l’extrémité nord de la plaque arabique (les territoires actuels de l’Iran et de l’Irak et de certaines régions de la Syrie).

« Ce qui rend le Moyen-Orient si unique, c’est l’ampleur du phénomène », souligne Mark Allen. « Tout ceci s’est produit sur une vaste région, sur une longue période. Les trapps sont immenses, si bien que d’un point de vue économique, vous ne dépensez pas tout votre argent pour forer dans un réservoir qui s’épuisera au bout de quelques années. Les gisements sont exploitables pendant plusieurs décennies ».

L’acheminement de tout ce pétrole et tout ce gaz au reste du monde nécessite toutefois de passer par le détroit d’Ormuz, et notamment la saillie de la péninsule du Musandam.

Cette dernière se déplace par ailleurs activement, quoiqu’à un rythme géologique. Dans une étude parue en 2014 et réalisée par Mike Searle et ses collègues, il est ainsi démontré que la péninsule avance en direction du nord, vers les monts Zagros.

« Le détroit d’Ormuz finira à terme par se refermer », observe Mike Searle. Mais ceci ne devrait vraisemblablement pas se produire avant au moins 10 millions d’années.