L’une des plus anciennes "disparitions" de l’humanité enfin élucidée ?

Juin 25, 2026 - 15:00
L’une des plus anciennes "disparitions" de l’humanité enfin élucidée ?

Debout sous le chandelier formé par les stalactites de la grotte de Nerja, en Espagne, vêtue d’une combinaison de protection biologique blanche avec masque et gants, l’exploratrice National Geographic Genevieve von Petzinger a davantage l’air d’une enquêtrice sur scène de crime que d’une paléoanthropologue.

C’est parce qu’elle travaille sur un cold case, une affaire vieille de dizaines de milliers d’années.

Plus tôt cette semaine, Genevieve von Petzinger s’est aventurée dans les profondeurs obscures de la grotte de Nerja afin d’analyser ses œuvres datant de la dernière période glaciaire : points rouges, empreintes de mains au pochoir et dessins de cerfs, de chevaux et d’autres animaux dont certains ont plus de 40 000 ans. L’expédition intervenait dans le cadre d’une mission audacieuse se déroulant sur plusieurs années et ayant pour objectif d’extraire de l’ADN ancien d’œuvres pariétales directement.

En cas de succès, ces signatures génétiques pourraient nous offrir un bien meilleur portrait des peintres préhistoriques que ce que les artefacts et restes squelettiques sont capables de révéler.

« Nous avons les pierres et les os […] mais nous essayons de reconstruire des mondes entiers à partir de ces petits indices », m’a expliqué Genevieve von Petzinger, spécialiste de l’art pariétal et membre de l’équipe internationale de recherche FIRST-ART, lors d’une discussion avant son départ. « Ce qui serait vraiment utile pour nous serait de savoir qui étaient ces artistes. »

De l’ADN prélevé sur des œuvres pariétales pourrait fournir des réponses directes à un tout un éventail de questions : d’où les artistes venaient-ils ? S’agissait-il d’hommes ou de femmes ? Appartenaient-ils à la même famille ? Et, question peut-être plus fascinante encore, appartenaient-ils à Homo sapiens ou étaient-ils néandertaliens ?

La réponse à cette dernière question pourrait contribuer à redéfinir nos idées préconçues sur les capacités créatives des Néandertaliens.

« Sur toutes ces choses, nous pouvons émettre des hypothèses, nous pouvons nous interroger, dit-elle. Mais tant qu’on n’a pas fait de prélèvement directement sur la paroi, impossible d’être certain. »

Genevieve von Petzinger reconnaît que son projet, financé par la National Geographic Society, « se situe à la limite du possible ».

Par le passé, des chercheurs ont déjà extrait de l’ADN ancien de la terre d’une grotte et même d’une dent de cerf portée en pendentif par une femme il y a 20 000 ans. Mais personne, pas même Genevieve von Petzinger, n’a réussi à prélever de l’ADN humain ancien directement sur des œuvres pariétales.

Tout d’abord, il faut que les artistes préhistoriques aient laissé de l’ADN derrière eux. Peut-être ont-ils déposé des cellules épithéliales en touchant leur toile de calcaire. Ou peut-être ont-ils utilisé une forme de « peinture aérosol » paléolithique pour réaliser des pochoirs de main : en plaçant la main sur la paroi rocheuse de la grotte, puis en soufflant un pigment avec la bouche ou à travers un os d’oiseau creux afin d’en tracer le contour, aspergeant par là la paroi de gouttelettes de salive.

Ensuite, la grotte elle-même doit avoir contribué au chef-d’œuvre. Au fil des années, il faut que de l’eau acide se soit infiltrée par les fissures dans la roche, dissolvant le calcaire et laissant une couche de calcite translucide sur la peinture, la scellant comme dans une capsule temporelle. Cette couche protectrice doit avoir, en théorie, protégé l’ADN de l’artiste contre la dégradation et la contamination au fil des millénaires.

« C’est comme du film plastique, comme un sac de congélation de la période glaciaire », illustre l’exploratrice.

La grotte de Nerja, ainsi que d’autres grottes calcaires d’Espagne, sont susceptibles de correspondre à ces critères.

J’ai demandé à l’explorateur National Geographic Maxime Aubert ce qu’il pense de la faisabilité de ces recherches. Archéologue et géochimiste à l’Université Griffith, en Australie, il est spécialisé dans la datation des roches et des restes humains. Plus tôt cette année, lui et ses collègues ont annoncé avoir découvert la plus ancienne œuvre pariétale connue dans une grotte en Indonésie, qu’ils estiment vieille de 67 800 ans.

Maxime Aubert m’apprend que son équipe essaie également depuis une dizaine d’années d’extraire de l’ADN d’œuvres pariétales indonésiennes. Celle-ci a testé des échantillons d’écailles de peintures issues de ces parois ainsi que des pigments scellés sous des concrétions, mais sans succès.

« Ceci étant dit, je n’exclurais pas totalement cette possibilité », m’a-t-il confié par e-mail.

L’Asie du Sud-Est est chaude et humide, ce qui est moins idéal pour préserver de l’ADN ancien. Mais les grottes européennes que Genevieve von Petzinger étudie, avec leurs environnements frais et stables, peuvent être plus prometteuses.

Mais même dans ce cas, il subsiste des obstacles qu’un chercheur devra surmonter. « La principale question n’est pas de savoir si l’extraction d’ADN est théoriquement possible », explique Maxime Aubert, mais plutôt de savoir s’il peut en rester suffisamment pour qu’on le distingue de la contamination et de l’ADN environnemental.

Pour cette raison, Genevieve von Petzinger et son équipe portent des équipements de protection individuels. « De cette manière, nous évitons de respirer dessus par inadvertance, d’y projeter de la salive, d’y laisser des cheveux ou de la sueur », explique-t-elle.

Tout aussi essentielle est la façon dont ils récupèrent ces échantillons d’ADN. À l’aide d’un scalpel stérilisé, ils découpent la couche de calcite en surface et recueillent de minuscules copeaux de la couche formée par l’œuvre pariétale située au-dessous. Ils scellent ensuite ces échantillons dans des tubes pour les envoyer à leurs collègues de l’Institut Max-Planck d’anthropologie évolutionniste, en Allemagne, pour qu’ils soient séquencés génétiquement.

Selon elle, les techniques d’analyse ADN sont assez sophistiquées pour distinguer l’ADN ancien des contaminants de l’équipe. « Si c’est vous qui avez laissé un cheveu, on va vous couvrir de honte », plaisante l’exploratrice.

La grotte de Nerja n’est que l’un des endroits qu’elle et ses collègues visitent lors de cette campagne. Le 17 juin, ils ont prélevé des échantillons sur des marques de doigts à Cueva Victoria et le 18 juin, ils étaient dans la grotte d’Ardales, que Genevieve von Petzinger décrit comme un « pays des merveilles hivernal » où le quartz se mêle à la calcite pour faire scintiller toute la grotte.

En plus de mener des recherches sur de l’ADN ancien, un autre objectif de cette expédition, selon elle, est de former d’autres scientifiques à une potentielle façon d’extraire de l’ADN sur des œuvres pariétales. Il existe 400 grottes peintes environ en Europe, dont beaucoup se trouvent en Espagne et en France. Dans le reste du monde, il en existe des centaines de plus.

Même si elle et ses collègues font chou blanc aujourd’hui, elle explique que la collecte des échantillons est cruciale, car il se pourrait qu’un jour on mette au point une technologie capable de décoder les identités de ces artistes anonymes de la période glaciaire.

Genevieve von Petzinger aimerait que les prélèvements d’ADN deviennent une pratique standard pour les scientifiques étudiant l’art rupestre et pariétal, une pratique aussi courante que la datation au carbone 14. Ce travail, ajoute-t-elle, est urgent. Les grottes peuvent s’effondrer et être inondées, et les œuvres qu’elles abritent pourraient être compromises.

« Nous ne pourrons peut-être jamais retourner dans cette petite capsule temporelle d’humanité ancienne, prévient-elle. Si nous prélevons des échantillons, même si nous perdons la grotte, nous avons tout de même des choses préservées pour des générations. » 

 

S’EXTIRPER DE LA BOUE BITUMINEUSE

Défenses de mastodontes, crânes de loups terribles (Aenocyon dirus) et crocs de félins à dents de sabre font partie des plus de 3,5 millions de fossiles extraits du gisement des Tar Pits de La Brea qui seront mis en stockage cet été. Le musée des Tar Pits fermera le 7 juillet pour une durée de deux ans, le temps qu’il faudra pour qu’il devienne le Centre mondial Samuel-Oschin pour la recherche sur la période glaciaire, une plateforme dédiée à l’étude des créatures piégées dans ces boues entre 50 000 ans et 11 000 ans avant le présent.

Heureusement pour l’équipe de déménageurs, les fossiles sont bien plus légers que ceux des dinosaures. Ceci est dû au fait qu’en tombant dans l’asphalte en ébullition, leurs restes ont mariné dans le pétrole au lieu d’être lithifiés par des minéraux.

« Ce sont des os, et non des pierres », explique Regan Dunn, paléobotaniste et conservatrice du musée des Tar Pits de La Brea. Cela les rend aussi beaucoup plus fragiles, précise-t-elle. Au total, l’équipe prévoit d’emballer près de 60 tonnes de spécimens, souvent dans des mousses de conservation spéciales, et de les expédier hors site jusqu’à la réouverture du musée juste à temps pour les Jeux olympiques d’été de 2028.

 

DANS LES PAS DES DÉTECTIVES QUI FONT PARLER LE VENTRE DES MOMIES

Le microbiome d’une momie est fascinant. Parmi les locataires découverts récemment dans l’estomac d’Ötzi, célèbre homme des glaces vieux de 5 300 ans, se trouvait une levure qui, on ne sait comment, a réussi à survivre aux températures négatives qui ont préservé son organisme depuis sa découverte en 1991. Des chercheurs ont cultivé de la levure pour fabriquer du levain et se demandent désormais s’ils pourraient l’utiliser pour faire fermenter de la bière.

Dans le numéro de juillet de National Geographic (États-Unis), nous nous intéressons à des détectives spécialistes des momies qui décodent nos intestins et excréments préhistoriques. Comme le formule l’autrice Nicola Willey, leur découverte « pourrait constituer une sorte de machine à remonter le temps, une façon d’entrevoir le microbiome humain ancien dans toute sa gloire ancestrale avant qu’il ne soit décimé par les ravages des régimes à base d’aliments ultra-transformés d’aujourd’hui ».

 

UN COCKTAIL VIEUX DE 66 MILLIONS D’ANNÉES

Cette semaine, j’ai bu un dinosaure.

Ryan Carney, explorateur National Geographic, paléontologue et « paléomixologue » amateur a fait un saut à Base Camp, lundi 15 juin, à l’occasion de notre festival annuel, l’Explorers Fest, et a concocté quelques-uns de ses cocktails inspirés par les dinosaures, dont un préparé avec un os de tricératops vieux de 66 millions d’années.

Ryan Carney a découvert le fossile, qui faisait partie de la collerette à trois cornes de l’animal, avec son collègue explorateur Tyler Lyson, dans un ranch du Dakota du Nord. L’os était « non scientifiquement important » et pouvait être consommé sans danger, a-t-il assuré aux personnes présentes à la dégustation, car il était essentiellement constitué d’oxyde de fer, que l’on utilise également comme colorant alimentaire.

Son cocktail, le Triquilatops, inclut de la liqueur de Chambord, du curaçao bleu et de la tequila Hornitos, le tout surmonté d’une pincée de poudre d’os qu’il conserve dans une petite fiole rangée à l’intérieur d’un crâne d’Archaeopteryx imprimé en 3D qu’il porte autour du cou. Le mien était un mocktail, mais mes collègues ont jugé la vraie version délicieuse !