On aurait sous-estimé de plusieurs millions d’années la présence des oiseaux de terreur sur Terre
Les oiseaux de terreur qui dominèrent jadis les savanes d’Amérique du Sud avec leurs becs géants et crochus et leurs pattes de sprinteurs survécurent peut-être plus longtemps qu’on ne le croyait.
Les chercheurs ont longtemps pensé que les plus grands de ces oiseaux s’étaient éteints en Amérique du Sud à la fin du Pliocène, il y a 2,58 millions d’années, et que les plus petits avaient disparu peu après. Mais récemment, des paléontologues d’un musée brésilien ont découvert des traces laissées par un minuscule oiseau de terreur ayant vécu il y a 25 000 ans seulement.
Cette découverte, celle du plus récent fossile d’oiseau de terreur à avoir pu être daté directement, s’ajoute à un corpus de preuves toujours plus grand montrant que les derniers survivants de ce groupe se maintinrent jusqu’au pic de la dernière période glaciaire.
« Un nouveau chapitre s’est ouvert », affirme Victor Hugo Machado, paléontologue indépendant du Musée des sciences naturelles de l’Université pontificale catholique du Minas Gerais, au Brésil, et auteur de la récente étude. « Cela montre que les espèces plus petites de cette famille ont survécu longtemps. »
Victor Hugo Machado a réalisé la découverte après avoir réexaminé un « pilon » fossilisé présent dans les collections du musée et après s’être rendu compte qu’il appartenait à un petit oiseau de terreur. Lui et ses collègues ont nommé cette nouvelle espèce Eschatornis aterradora, c’est-à-dire le « dernier oiseau de terreur ».
DES SUPERPRÉDATEURS EXTRÊMES
Pendant des millions d’années, ces oiseaux semèrent la terreur là où se trouve l’actuelle Amérique du Sud. Ils firent leur apparition il y a 43 millions d’années, mais étaient alors de taille relativement modeste. Au fil des millénaires, ils développèrent des proportions gigantesques, certains atteignant plus de trois mètres de hauteur pour plus de 300 kilogrammes et chassant des herbivores semblables à des cerfs.
Pour la plupart, ces oiseaux géants étaient incapables de voler. À la place, ils se servaient de leur vitesse pour chasser à terre. Ils maniaient leurs becs lourds et crochus à la manière de haches pour fracasser leurs victimes et utilisaient leurs énormes griffes pour piétiner ou frapper leurs proies.
« Ils dominaient en tant que superprédateurs », explique Victor Hugo Machado. Des espèces de différentes tailles s’en prenaient à des animaux placés en divers endroits de la chaîne alimentaire, chose qui conféra au monde post-dinosaurien un aspect évoquant le Crétacé.
Les oiseaux de terreur furent « le dernier soupir des dinosaures théropodes chez les oiseaux », souligne Tom LaBarge, doctorant en paléontologie à l’Université d’Indiana qui étudie les oiseaux de terreur mais n’a pas pris part à l’étude présentée ici. Leurs caractéristiques, ajoute-t-il, « trahissent toutes un prédateur assez extrême ».
L’OS DE LA TERREUR
La nouvelle découverte est venue d’une reclassification d’un os découvert dans les années 1980 par Cástor Cartelle, co-auteur de l’étude de Victor Hugo Machado, qui travaille au musée. Cástor Cartelle a réalisé des fouilles dans la grotte de Tocas dos Ossos, dans l’État de Bahia, au Brésil, et y a découvert de nombreux fossiles, dont beaucoup appartenaient à des mammifères.
Parmi ces restes se trouvait un tibiotarse gauche isolé ou, dit vulgairement, un « pilon ». En 2008, des chercheurs ont décrit cet os comme appartenant à une espèce de vautours, après quoi on l’a oublié. En 2024, Victor Hugo Machado a entrepris un réexamen de l’os et s’est immédiatement aperçu que tout en « ressemblant superficiellement à ceux des vautours », il possédait des caractéristiques correspondant davantage aux oiseaux de terreur.
La nouvelle espèce, E. aterradora, était relativement moins terrifiante que ses ancêtres, et ne pesait, selon les estimations, que six kilogrammes. Au moyen d’une datation au carbone 14, l’équipe a découvert que l’os avait 25 000 ans environ. Ils ont publié leurs résultats en mars dans la revue Papers in Paleontology.
Les auteurs précisent que ce résultat n’est pas le premier à présenter la découverte d’un os d’oiseau de terreur récent. D’autres chercheurs ont découvert des restes d’oiseaux de terreur en Uruguay, qui suggèrent qu’eux aussi se maintinrent jusqu’au Pléistocène supérieur, notamment un spécimen vieux de 96 000 ans et un autre possiblement vieux de 17 500 ans seulement. La datation du spécimen uruguayen le plus récent, qui est issu d’un genre d’oiseaux de terreur différent de celui découvert au Brésil, n’a cependant pas été effectuée sur l’os fossilisé de l’oiseau. La datation provient en fait de l’analyse d’une dent d’une espèce cousine d’éléphants éteinte, le Stegomastodon, découverte au sein du même dépôt sédimentaire.
Tom LaBarge dit être enthousiasmé par la découverte de Victor Hugo Machado et qualifie de « très solides » les données utilisées. Rapportée aux spécimens uruguayens, cette datation montre la persistance et la résilience de ces minuscules oiseaux de terreur. « Ils ne s’en sortaient pas si mal, même à cette époque très avancée », explique-t-il.
LA CHUTE DES OISEAUX DE TERREUR
La datation des oiseaux de terreur à des époques plus récentes pourrait signifier qu’ils évoluèrent un jour au contact des humains. Les estimations des premières dates de la colonisation humaine des Amériques sont encore contestées, mais des fouilles réalisées dans l’abri sous roche de Santa Elina, dans le sud du Brésil, ont par exemple révélé des outils et des pendentifs qui pourraient remonter à 25 000 ans.
Auparavant, la plupart des chercheurs croyaient que les oiseaux de terreur s’étaient éteints à la suite de la connexion de l’Amérique du Nord et de l’Amérique du Sud via l’isthme de Panama il y a trois millions d’années. Ce nouveau lien terrestre permit un échange massif d’espèces entre des continents jadis séparés.
« Cela a réellement conduit à une restructuration de l’écosystème à l’échelle continentale », rappelle Tom LaBarge.
Dans l’ensemble, les grands prédateurs d’Amérique du Sud furent du côté des perdants et se virent supplantés par des espèces plus généralistes comme les tigres à dents de sabre et les loups d’Amérique du Nord. Au moins une espèce d’oiseaux de terreur géants, Titanis walleri, se fraya un chemin vers le nord et atteignit le Texas et la Floride avant de disparaître il y a 1,8 million d’années environ. Mais les seuls qui semblent avoir survécu jusqu’au Pléistocène supérieur sont les plus petits, qui n’étaient pas en compétition directe avec les prédateurs nord-américains, comme l’explique Victor Hugo Machado.
Au lieu d’être supplantés, d’autres facteurs comme un changement climatique et la disparition des grandes savanes arborées provoquèrent selon lui la fin des paysages préhistoriques qu’ils avaient si longtemps dominés.