Santé : le cannabis brouille la frontière entre vrai et faux souvenirs
Nous sommes nombreux à voir le cannabis comme un produit qui brouille la mémoire. Mais de nouvelles recherches suggèrent qu’il peut accomplir quelque chose de plus surprenant : donner l’impression que de faux souvenirs sont réels.
On associe souvent le cannabis à l’oubli, mais une nouvelle étude suggère qu’une intoxication aiguë au cannabis peut également déformer subtilement la mémoire, influencer non seulement ce dont nous nous souvenons, mais aussi la précision de ces souvenirs. Ces résultats viennent enrichir des décennies de recherches sur le cannabis et la mémoire et mettent en évidence un effet plus complexe sur les systèmes cérébraux de la mémoire.
Pour comprendre pourquoi, des chercheurs examinent des aspects granulaires de la mémoire, comme les faux souvenirs, la mémoire de la source et la mémoire de l’ordre temporel, et la façon dont chacun de ces aspects réagit à une exposition au THC.
CE QUE LE CANNABIS FAIT À NOTRE MÉMOIRE
Bien que le THC puisse produire des effets recherchés, comme l’euphorie, le soulagement de la douleur et le contrôle des nausées, il est également susceptible de perturber d’autres processus, y compris la formation des souvenirs. Quand nous vivons une expérience (partir en randonnée, fêter un anniversaire), différentes régions du cerveau contribuent au traitement des pensées, des sensations et des émotions qui constituent ce moment. L’hippocampe aide à lier ces éléments en un souvenir qui pourra être récupéré plus tard.
Les scientifiques décrivent généralement la mémoire comme un processus en trois étapes : l’encodage (quand le cerveau assimile l’information pour la première fois), la consolidation (quand cette information est traitée et stockée) et la récupération (quand on y accède plus tard). « Vous activez certains réseaux neuronaux pour créer un souvenir », explique Carrie Cuttler, maîtresse de conférences et directrice du Laboratoire de santé et de cognition à l’Université d’État de Washington et co-autrice de l’étude publiée en 2026. « Et pour vous souvenir d’une chose, vous essayez de réactiver le même chemin. »
Mais on ne comprend pas totalement la façon dont le cannabis interagit avec ce processus, car « les drogues affectent différemment chacune des trois phases de la mémoire », explique Lilian Kloft-Heller, maîtresse de conférences en psychopharmacologie à l’Université de Maastricht.
La réponse réside en partie dans le système endocannabinoïde de l’organisme, un réseau de signalisation qui aide notre corps à réguler de nombreux processus. Ce système comprend des endocannabinoïdes naturellement produits, qui acheminent les signaux, et les récepteurs CB1, où le message est reçu. Le THC, la principale molécule psychoactive du cannabis, peut également se lier aux récepteurs CB1.
« Si vous saturez le système de THC, le THC prend le contrôle du système », rappelle Carrie Cuttler. Au lieu de s’activer selon un schéma contrôlé, vos récepteurs CB1 sont surstimulés ; davantage comme les Champs-Élysées une veille de premier de l’an que comme un champ de lucioles.
Dans l’étude de 2026, Carrie Cuttler et ses co-auteurs ont aléatoirement fait prendre à 120 consommateurs de cannabis soit un placebo, soit des doses de THC (20 ou 40 milligrammes), l’un et l’autre sous forme vaporisée. On a ensuite fait passer vingt-et-un tests aux participants, dont beaucoup n’avaient jamais été étudiés en association avec le cannabis.
Soixante-dix pour cent environ d’entre eux présentaient un certain niveau de troubles, notamment de la mémoire de l’ordre temporel (se souvenir de la séquence des événements) et de la mémoire de la source (identifier l’origine de l’information). Les faux souvenirs et la mémoire de la source étaient les paramètres les plus affectés par le cannabis.
COMMENT LES FAUX SOUVENIRS SE FORMENT
Les faux souvenirs ne viennent pas de nulle part, ils émergent quand le cerveau tente de donner du sens à des informations incomplètes. Quand l’encodage est perturbé, moins de détails sont enregistrés correctement. Plus tard, lors de la phase de récupération, le cerveau ne se contente pas de « rejouer » le souvenir, il le reconstruit.
Et quand l’information manque, il est susceptible de combler les trous avec des connaissances générales ou des schémas familiers. Par exemple, si vous avez l’habitude de commander un burrito quand vous sortez avec vos amis, mais que vous optez pour des tacos un soir, vous êtes susceptible plus tard de vous souvenir de votre choix habituel.
Les psychologues font souvent la distinction entre le souvenir, qui implique la remémoration des détails spécifiques d’un événement, et la familiarité, le sentiment plus général qu’une chose a déjà été vécue auparavant. Le THC semble modifier cet équilibre ; il affaiblit le souvenir détaillé tout en laissant la familiarité intacte.
Il peut également altérer la mémoire de la source, la capacité à se souvenir de l’origine de l’information. Vous pourriez vous souvenir d’un fait, par exemple, mais pas si vous l’avez lu dans un livre ou vu sur les réseaux sociaux. Dans l’étude de Carrie Cuttler, les participants sous l’empire du THC étaient nettement moins capables de déterminer si des éléments qu’on leur avait présentés provenaient d’images ou de mots imprimés.
Au niveau cérébral, ces effets sont liés à la façon dont le THC interagit avec l’hippocampe, une région cruciale pour la consolidation de la mémoire. Une étude de 2016 publiée dans la revue Nature est arrivée à la conclusion que le THC peut activer les récepteurs CB1 dans les cellules de l’hippocampe de manières qui perturbent les processus énergétiques dont les neurones ont besoin pour stabiliser les nouveaux souvenirs. Sans cette stabilité, les souvenirs sont susceptibles d’être enregistrés avec moins de précision.
Aux Pays-Bas, une étude de 2020 a montré que les consommateurs de cannabis étaient plus susceptibles de se « souvenir » de mots qu’ils n’avaient en fait jamais entendus. Les chercheurs ont décrit cela comme un changement de critère, ce qui signifie que les participants sont devenus beaucoup plus enclins à accepter une information comme vraie quand bien même elle ne l’était pas. L’étude de Carrie Cuttler a mis en évidence le même effet : les consommateurs avaient près de deux fois plus de faux souvenirs que ceux sous placebo.
CE QUE LES SCIENTIFIQUES NE SAVENT PAS ENCORE
Alors que les chercheurs explorent des types de mémoire spécifiques, de nombreuses questions demeurent, notamment autour de la façon dont des facteurs individuels influencent les effets du cannabis.
Par exemple, selon Lilian Kloft-Heller, certaines femmes réagissent différemment au cannabis. Certaines études suggèrent que la consommation de cannabis est plus fortement associée à des perturbations de la mémoire épisodique chez les femmes. Dans le même temps, les hommes peuvent être davantage touchés dans des domaines comme la prise de décisions, bien que les résultats soient contrastés et qu’ils continuent d’émerger.
Le mode de consommation pourrait aussi jouer un rôle. Les produits dérivés comestibles ont bien moins de chances d’induire des effets sur la mémoire que l’inhalation en raison de différences dans les voies métaboliques. Inhalé, le cannabis engendre un pic rapide du taux de THC, tandis que les produits comestibles au cannabis sont métabolisés plus lentement, ce qui produit un effet retardé mais qui dure plus longtemps. On ne comprend en revanche pas bien comment ces différences se traduisent sur la mémoire.
La bonne nouvelle est que les effets du cannabis sur la mémoire ne sont généralement pas spectaculaires. « L’intoxication alcoolique aiguë chahute généralement davantage la mémoire que le cannabis », explique Carrie Cuttler. Et si vous cherchez à améliorer votre mémoire, les effets du THC semblent s’estomper avec la sobriété. « Si une personne s’abstient de consommer du cannabis pendant un mois, nous nous attendons à un rétablissement complet », rassure-t-elle.