Découvrez l’Irlande en kayak… et de nuit !
L’obscurité n’est pas encore complète lorsque nous nous éloignons en flottant de Reen Pier, dans la baie de Castlehaven, tard en cette soirée d’été. Alors que le soleil se couche et que le rougeoiement du ciel s’atténue progressivement, un croissant de lune projette sur l’eau une trace argentée que nous suivons, éclairant la voie pour notre petit groupe de kayakistes qui se dirige vers l’inconnu.
Le ciel passe du bleu au noir tandis que nous pagayons, et les étoiles commencent à scintiller au-dessus de nos têtes. Très vite, la voûte céleste se pare d’une cape sombre parsemée de minuscules paillettes. Nous glissons dans la nuit et j’ai tout à coup l’impression que nous flottons, que nous franchissons un portail vers l’obscurité, vers un autre monde.
Ce n’est pas le cas, bien évidemment. Nous ne faisons que participer à une excursion en kayak de nuit avec Atlantic Sea Kayaking, dans la péninsule de West Cork, sur la côte sud de l’Irlande, le long de la Wild Atlantic Way. Cette sortie nous permet de faire quelque chose que peu de personnes ont l’occasion de faire : découvrir la mer de nuit. Les excursions nocturnes débutent en général une heure avant le coucher du soleil.
Avant de prendre la mer, nous apprenons que nous n’utiliserons pas de lampes torches. Ceci nous permettra d’utiliser notre vision nocturne, notre capacité naturelle à voir dans le noir. Nous n’utiliserons pas non plus nos appareils photo. L’idée est de profiter pleinement de l’instant présent (et de toute façon, les photos seraient sombres et floues). Il s’avérera que la chose la plus magique que nous verrons refusera tout simplement de se faire photographier.
UN MOMENT MAGIQUE SOUS LE CIEL ÉTOILÉ
Une fois sur l’eau et le rythme trouvé pour pagayer, nous n’avons plus qu’à nous connecter avec la nature et le monde nocturne.
Je remarque que l’air semble plus lourd la nuit. Le son est altéré : les hérons qui crient depuis la rive lointaine semblent plus proches qu’ils ne sont. Même le silence semble plus pesant. La douce odeur du chèvrefeuille flotte dans l’air. Nous apercevons une chauve-souris qui vole au-dessus de nos têtes. Jim Kennedy, notre guide, confie qu’il voit régulièrement des loutres, des phoques, des renards, des chouettes et des martins-pêcheurs.
La pratique du kayak en elle-même est douce ; nous n’avons pas une grande distance à parcourir à la force de nos bras. Nous écoutons des histoires sur les navires de l’Armada espagnole coulés ou capturés dans la baie lors de la bataille de Kinsale en 1601 ainsi que sur les pirates qui sévirent pendant longtemps dans la région.
Et puis, il y a les étoiles. Parmi les milliards qui scintillent au-dessus de nos têtes, nous distinguons également la lueur de deux planètes, Jupiter et Saturne. Nous apercevons une lumière vive qui traverse le ciel à toute vitesse ; il s’agit de la Station spatiale internationale. Nous voyons des satellites qui filent à toute allure à environ 300 kilomètres de nous et les confins de la Voie lactée, à des billions de kilomètres.
En plongeant ma main dans l’eau tandis que nous glissions sur sa surface, mes doigts laissèrent une traînée d’étincelles. C’était magnifique. C’était de la bioluminescence.
Bien qu’il y ait une explication scientifique à cela (il s’agit de la lumière produite par une réaction chimique causée par des organismes vivants), il y a quelque chose de magique à propos de la bioluminescence. À la proue du kayak, une vague scintillante en forme de V s’agrandit latéralement sous l’effet de notre avancée. J’avais apporté mon téléphone portable pour l’immortaliser, mais les photos et les vidéos sont toutes noires. Impossible de le saisir sur un écran, la vague restera gravée dans ma mémoire.
ÉVOLUER DANS LA PÉNOMBRE
Le guide Naoise Kennedy me confiera plus tard que même les nuits où le spectacle de la bioluminescence ne se produit pas (elle s’observe plus souvent à la fin de l’été, mais dépend aussi des conditions météorologiques et de la température de l’eau), le simple fait d’être dans le noir ou de voir le ciel étoilé est une expérience unique, en particulier pour les personnes qui vivent en zone urbaine.
« Certaines personnes que nous avons rencontrées au fil des années ne s’étaient jamais retrouvées dans l’obscurité totale. Aujourd’hui, nous vivons dans un monde visuel, avec des écrans partout ; nous ne pouvons pas y échapper », souligne-t-il.
« Nous demandons aux participants de laisser leur téléphone sur la côte pour s’échapper de tout ça. Au début, ça peut être difficile, mais une fois sur l’eau, c’est presque un soulagement qu’il n’y ait aucun écran. Nous essayons d’utiliser le moins de lumière possible. Nous utilisons des lumières rouges sur l’eau, ce qui fait fonctionner notre vision nocturne », ajoute le guide.
Notre groupe a également passé quelques minutes en silence sur l’eau. Nous avons alors fermé les yeux et écouté la nature. « Cette sensation de flottement sur l’eau, les yeux fermés, est presque hypnotique », décrit Naoise Kennedy. « C’est un peu un choc pour le système pour les personnes qui vivent dans des environnements très fréquentés. Nous sommes tous pris par le quotidien et très stressés la plupart du temps. Il est rare d’avoir la chance de s’arrêter et de ralentir », conclut-il.
VIRÉE DANS UNE RÉSERVE MARINE
Une virée nocturne en kayak sur le lac Lough Hyne dans le comté de West Cork est tout aussi spéciale. Lorsque nous nous sommes élancés au coucher du soleil, la forêt bordant le lac, qui est une réserve marine protégée, se reflétait parfaitement sur l’eau calme.
Notre guide, Pa Conway, a salué tout le monde en irlandais avant de nous raconter l’histoire du lac et de nous expliquer en quoi il était soumis aux marées. Nous avons entendu un âne braire et le bruissement d’une effraie des clochers prenant son envol. Sous l’eau, crevettes, crabes, oursins et coquilles Saint-Jacques vaquaient à leurs occupations. Depuis une falaise, un héron faisait un vacarme assourdissant pour marquer son territoire. « Nous l’avons surnommé le Ptérodactyle de West Cork », plaisanta le guide.
UNE FAUNE NOMBREUSE
Dans la baie de Glengarriff, dans le comté de West Cork, j’ai assisté au départ d’un groupe participant à une sortie en kayak de nuit. Alors que l’eau et le ciel s’assombrissaient, les embarcations orange et les vestes de sauvetage jaune scintillaient dans le noir. Enveloppées dans la pénombre, elles semblaient suspendues dans l’espace, entre la terre et le ciel.
« C’est vraiment quelque chose d’être dans l’obscurité et de s’imprégner de l’atmosphère », explique Nathan Kingerlee d’Outdoors Ireland, la société qui organise les excursions nocturnes en kayak sur la bioluminescence au départ de Glengarriff. « Lorsque l’automne arrive et que vous êtes dehors, dans le noir, entouré de lumières bioluminescentes, vous entendez les appels des loutres et des cerfs sika traverser la baie depuis la forêt. Mais ce qui est particulièrement magique, ce sont les poissons sous les kayaks, ces petites torpilles brillantes qui scintillent en dessous de vous », ajoute-t-il.
De temps à autre, un phoque jaillit hors de l’eau dans un nuage d’éclaboussures, ce qui crée des étincelles de bioluminescence. Lorsque la pluie ruisselle des bois voisins, les gouttes activent la bioluminescence dès qu’elles touchent la surface de l’eau. Pour Nathan Kingerlee, son moment favori de l’excursion est « le retour à la civilisation à la pagaie » vers minuit. Les lumières émanant de Glengarriff et de l’hôtel Eccles donnent l’impression « de pagayer sur une huile sur toile ».
LA SÉCURITÉ AVANT TOUT
Si être sur l’eau la nuit est si spécial, c’est en partie grâce au spectacle visuel et auditif qu’elle offre, mais aussi au simple fait de se trouver là. Les plans d’eau peuvent être dangereux et imprévisibles, même de jour. Dans l’obscurité, le danger est grand pour une petite embarcation non éclairée. Les personnes se perdent et sont désorientées dans le noir, elles ne voient pas le danger arriver et elles ne sont pas visibles par les bateaux en mouvement. Elles peuvent alors se retrouver en pleine mer ou, dans le cas du lac Lough Hyne, être aspirées par les rapides de marée.
Les guides qui encadrent ces excursions disposent de systèmes et de lumières de sécurité. Ils connaissent la météo et les marées, et utilisent principalement des kayaks doubles, connus pour leur stabilité. Ils savent également se déplacer dans la réserve marine et la protéger, tout en offrant la meilleure expérience possible aux clients. Tout le contraire des personnes qui éclairent l’eau à l’aide des phares de leur véhicule pour essayer de voir la bioluminescence, ce qui nuit à leurs chances (les lumières sont trop fortes et peuvent entraver la vision nocturne), mais aussi à celles des autres personnes dans les parages.
En Irlande, de nombreuses régions comme celle-ci présentent une faible pollution lumineuse (le pays compte trois réserves de ciel étoilé). Pour profiter de la magie du ciel étoilé, éteignez la lumière et laissez-vous guider.
COMMENT S’Y RENDRE
Atlantic Sea Kayaking propose des excursions nocturnes en kayak de deux heures et demie dans la baie de Castlehaven et sur le lac Lough Hyne à Cork d’avril à fin octobre (à partir de 16 ans). Les excursions nocturnes axées sur la bioluminescence d’Outdoors Ireland se déroulent du 1er mai au 31 octobre, au départ de la baie de Glengarriff à Cork. Les deux options incluent l’équipement et conviennent à tous les niveaux.