Des tombes anciennes révèlent un lien inattendu avec les peuples andins modernes

Mai 5, 2026 - 07:20
Des tombes anciennes révèlent un lien inattendu avec les peuples andins modernes

Par le passé, les archéologues ont souvent affirmé que les premiers habitants de la vallée pittoresque d'Uspallata, en Argentine, avaient disparu. Cependant, une étude récente publiée dans la revue Nature raconte une tout autre histoire : les peuples qui vivent aujourd'hui dans la vaste région sont non seulement apparentés aux fermiers enterrés dans la vallée il y a des centaines d'années, mais également aux chasseurs-cueilleurs qui occupaient la région bien avant eux. 

Des restes humains mis au jour sur plusieurs sites funéraires à travers la vallée racontent une histoire de lutte contre la famine et les maladies, ainsi que de collaboration en temps de crise. 

« Dans de nombreux endroits dans les Andes, on observe des traces de violence à cette époque, non seulement sur les ossements mais aussi dans l'architecture » indique Ramiro Barberena, explorateur National Geographic, qui a dirigé l'équipe de recherche. « À Uspallata, il n'y en a presque aucune ».

Au lieu d'affrontements violents liés à la raréfaction des ressources, l'étude révèle une histoire de résistance sociale et de solidarité, ainsi que celle d'une société dans laquelle les femmes auraient pu jouer un rôle de premier plan pour chercher de l'aide en cas de besoin. Elle renforce également la conviction des Huarpes, qui affirment que leur peuple a toujours vécu dans la vallée. 

 

FAMINE ET MALADIES

Ramiro Barberena, archéologue à l'Instituto Interdisciplinario de Ciencias Básicas à Mendoza, en Argentine, était depuis longtemps fasciné par un site funéraire vieux de 700 ans appelé Potrero las Colonias. Dans les années 1930, des archéologues qui y effectuaient des fouilles ont découvert les restes de plus d'une centaine de personnes. En 2018, Ramiro Barberena a enfin eu l'opportunité d'examiner les signatures chimiques présentes dans les vieux os et dents afin de déterminer qui étaient ces personnes et d'où elles venaient. Les résultats ont été plus que surprenants. 

« Sur 130 personnes, nous avons d'abord examiné les échantillons de sept corps », explique-t-il, « et ces sept personnes étaient toutes migrantes ». 

Son équipe est parvenue à cette conclusion en se basant sur les niveaux de différents types de strontium présents dans les os et dents, qui varient selon le lieu où une personne a grandi. Toutefois, c'est l'analyse de l'ADN des restes de trente-six personnes enterrées sur le site qui constitue la plus grande révélation.

Lorsque les chercheurs ont comparé cet ADN à celui de personnes enterrées sur plusieurs autres sites, ils ont découvert un lien évident avec des chasseurs-cueilleurs retrouvés sur un autre site dans la région, qui ont vécu il y a plus de 2 000 ans. Cela montre que ces premiers habitants n'ont pas été remplacés par des fermiers, comme on le suppose souvent, mais qu'ils se sont eux-mêmes lancés dans l'agriculture, leur permettant de s'installer et de subvenir aux besoins d'une population plus importante. Cette même analyse a aussi révélé que le peuple qui vit dans cette vaste région, dont l'ADN a été analysé précédemment, est toujours apparenté aux chasseurs-cueilleurs et aux anciens fermiers. 

La teneur en carbone des dents plus récentes montre que les gens consommaient beaucoup de maïs, ce qui pourrait expliquer les caries dentaires. Cependant, les rayures sur l'émail dentaire et l'os spongieux observés sur certains crânes, deux indicateurs de famine, suggèrent que la transition vers l'agriculture a peut-être aussi été un piège. Lorsque la région a été frappée par la sécheresse et que les canaux d'irrigation se sont asséchés et les plants de maïs, dont ils dépendaient, ont peut‑être dépéri. 

Cela a également rendu les populations plus vulnérables aux maladies : l'analyse de l'ADN a révélé que certaines personnes avaient été touchées par une souche de la bactérie de la tuberculose initialement découverte chez les phoques, selon Nicolás Rascovan, paléogénéticien à l'Institut Pasteur à Paris et auteur de la récente étude. « Nous ne savons pas encore comment elle a été transmise à l'Homme » indique-t-il. 

Il ajoute que le fait qu'elle soit arrivée à Uspallata suggère que même ces vallées montagneuses relativement isolées pourraient avoir été en contact avec le reste du monde et que les logements exigus où les voyageurs épuisés par la montagne cherchaient probablement refuge la nuit pourraient avoir été des foyers de maladies. 

Cependant, ni la famine ni les maladies n'ont semblé empêcher les habitants de la vallée d'accueillir des migrants. L'analyse de l'ADN prélevé sur plusieurs sites funéraires révèle que des migrants avaient été enterrés aux côtés des autochtones. Les chercheurs n'ont pas non plus trouvé de traces de traumatismes liés à des conflits sur les ossements, ce qui suggère que les migrants se sont installés pacifiquement. 

 

UN ESPRIT DE COMMUNAUTÉ

À Potrero las Colonias, bon nombre de ces migrants étaient des femmes et des enfants, une grand-mère, une mère et une fille ont notamment été retrouvées. Selon les chercheurs, cela indique que des familles entières migraient ensemble et que les femmes ouvraient souvent la voie, peut-être car elles jouaient un rôle de premier plan dans le maintien des relations entre les différentes colonies, comme c'est toujours le cas aujourd'hui au sein du peuple Huarpe, qui vit dans la vallée. 

« Un aspect de cette étude qui donne particulièrement matière à réflexion est la façon dont la combinaison de plusieurs sources de données met en lumière les dimensions sociales de la migration », explique Josefina Motti, anthropologue à la Universidad Nacional del Centro de la province de Buenos Aires en Argentine, qui a participé à plusieurs études sur l'histoire génétique de la région, mais pas à celle-ci. Elle souligne également « l'absence apparente de conflits dans l'intégration des migrants au sein des communautés locales » et ce que l'étude révèle quant au rôle des femmes dans le maintien de la cohésion sociale. 

« Nous pensons que cela montre que les peuples de la région se sentaient liés les uns aux autres, même s'ils avaient grandi à des kilomètres les uns des autres », explique Ramiro Barberena, « une attitude qui perdure encore aujourd'hui ».

Depuis qu'il a commencé à travailler dans la vallée, Ramiro Barberena collabore avec le peuple autochtone des Huarpes qui vit ici. Trois dirigeants communautaires figurent parmi les coauteurs de la nouvelle étude. Ils ont apporté leur point de vue et partagé les traditions orales de la communauté afin d'aider l'équipe de recherche à mieux comprendre les nouvelles découvertes. 

« Ma première réaction a été de me méfier », explique Claudia Herrera, cheffe de la communauté Huarpe de Guaytamari. « Pendant des années, nous avons été traités comme de simples objets d'étude scientifique et notre identité nous a été refusée. Mais nous avons compris que les temps avaient changé et que ce dialogue était une opportunité ».

Dans ce contexte, les preuves génétiques doivent être traitées avec prudence, avertit Nicolás Rascovan. « L'identité et les droits de tout habitant d'une région ou membre d'une communauté sont davantage définis par les liens sociaux et culturels que par la composition génétique, quelle qu'elle soit » ajoute-t-il. 

Toutefois, pour ceux qui ont toujours eu un fort sentiment d'appartenance avec ces terres, la présence de longue date des populations dans cette région prouvée par les découvertes récentes, résonne profondément. 

« L'histoire de ma communauté est longue et difficile, marquée par le travail forcé dans les fonderies par le passé et par le travail salarié dans des conditions insalubres dans des champs aspergés de produits chimiques aujourd'hui » explique Graciela Coz, de la communauté huarpe connue sous le nom de Llahué Xumec. « Il y a beaucoup de personnes handicapées dans ma communauté, y compris mes trois enfants. C'était intéressant d'en apprendre plus sur les maladies contre lesquelles nos ancêtres ont lutté ». 

La communauté huarpe et les chercheurs espèrent que les nouvelles découvertes contribueront à empêcher la mise en œuvre de projets d'extraction minière dans la région qui menaceraient les moyens de subsistance des habitants, ainsi que la survie de certains sites archéologiques précieux qui n'ont pas encore été découverts ni explorés. 

« Aujourd'hui, nous vivons également dans un système occidental qui fixe les politiques générales sur le territoire », affirme Matías Candito, représentant de la communauté Huarpe de Guaytamari. « La science peut être un outil qui nous aide à défendre notre identité ».