La découverte des restes d'un spinosaure ravive un vieux débat : était-il capable de nager ?
Lors d’une campagne de fouilles au Niger, sous le soleil du centre du Sahara, le paléontologue Daniel Vidal a aperçu un os mystérieux qui dépassait du sol. Celui-ci ressemblait de prime abord à une vertèbre de dinosaure. Mais en l’inspectant de plus près, les chercheurs se sont rendus compte qu’il comportait une crête courbée évoquant une épée, vraisemblablement autrefois fixée au crâne de l’un des dinosaures les plus excentriques qui fût, le spinosaure, un véritable prédateur à voile dorsale.
« C’était extraordinaire, se souvient Daniel Vidal, chercheur à l’Université de Chicago. C’était comme une licorne. »
En 2022, lorsqu’il est tombé sur cet os étrange, il faisait partie d’une équipe dirigée par l’explorateur National Geographic Paul Sereno, paléontologue à l’Université de Chicago, qui fouillait un site fossilifère reculé appelé Jenguebi.
Les chercheurs affirment aujourd’hui que cette crête appartenait en fait à Spinosaurus mirabilis, une espèce complètement inconnue jusqu’alors qui évoluait dans l’ancien écosystème fluvial de la région il y a 95 millions d’années, au Crétacé supérieur. Ils ont publié leur découverte le 19 février dans la revue Science. Cette nouvelle espèce alimente un débat déjà animé concernant la façon dont ces dinosaures déroutants (et populaires) vivaient et chassaient dans l’eau.
UN SPINOSAURE SAHARIEN
De nos jours, Jenguebi est sèche et désertique, les arbres y sont rares et le sable s’étend à perte de vue. La communauté touarègue qui vit là appelle la zone où les fossiles ont été mis au jour Sirig Taghat, nom qui signifie « Pas d’eau, pas de chèvres ».
Paul Sereno a été attiré par le Sahara en raison d’un rapport effectué par le géologue français Hugues Faure dans les années 1950 sur une dent de dinosaure qu’il avait découverte au Niger ; il souhaitait découvrir des sites similaires.
« Je savais que c’était l’aiguille dans la botte de foin », déclare Paul Sereno au sujet du site fossilifère reculé. « Il aurait facilement pu être englouti par les sables. »
Menés par un guide local nommé Abdul Nasser, traversant le désert sur une mobylette, Paul Sereno et Daniel Vidal ont repéré le site pour la première fois en 2019 et y ont découvert une mâchoire de Spinosaurus et quelques autres fossiles. En y retournant, en 2022, ils ont finalement identifié des os de trois spécimens de S. mirabilis, ainsi qu’un autre prédateur nommé Carcharodontosaurus, deux dinosaures sauropodes à long cou, des crocodiles, des tortues et une espèce de poisson d’eau douce qui pouvait mesurer jusqu’à près de quatre mètres de long.
Il est rare de découvrir autant de squelettes partiels de cette période en Afrique. Le site est donc à lui seul « une chose qui a vraiment, mais vraiment de quoi enthousiasmer », se réjouit Matt Lamanna, explorateur National Geographic et paléontologue au Musée Carnegie d’histoire naturelle de Pittsburgh, en Pennsylvanie, qui n’a pas pris part aux présentes recherches.
UN COUVRE-CHEF UNIQUE
Si d’autres spinosaures avaient des crêtes sur le crâne, aucune n’était aussi spectaculaire que celle de S. mirabilis, que l’équipe compare à un cimeterre, c’est-à-dire à une lame courbée. Couverte par une gaine de kératine, elle dépassait peut-être même encore plus que ne le suggère la reconstitution du crâne faite par l’équipe, ce qui devait produire une silhouette frappante étant donnée la voile dorsale couverte de piquants de l’animal.
« Le rivage est un lieu peu commun d’où l’on peut voir jusqu’à 400 mètres en contrebas », explique Paul Sereno. Peut-être que ces traits distinctifs, similaires à la crête crânienne de l’actuelle pintade de Numidie (Numida meleagris), signalaient quelque chose à de potentiels partenaires ou rivaux. Selon les chercheurs, on ne sait toutefois toujours pas vraiment s’il existait des différences entre les mâles et les femelles de l’espèce S. mirabilis.
Matt Lamanna et d’autres spécialistes extérieurs s’accordent à dire qu’une parade, quelle que soit sa forme, constitue la justification vraisemblable de l’existence de cette crête. « C’est une forme de signal adressé aux autres membres de l’espèce, qu’il s’agisse de dire : “Eh, je ferais un super partenaire.” ou “Dégage de mon territoire. Je suis le plus grand et le plus dangereux dans le coin” », explique le chercheur et explorateur.
La découverte d’os de mâchoires supérieures et inférieures ayant appartenu à des spécimens de cette espèce tout juste découverte confirme que Spinosaurus avait des dents coniques imbriquées que l’on retrouve chez les crocodiles actuels et chez d’anciens reptiles aquatiques, comme les plésiosaures. Quand l’animal attrapait un poisson, la dent transperçait la proie glissante et l’immobilisait.
« Chez les dinosaures, seul Spinosaurus possède un piège à poissons », révèle Daniel Vidal en utilisant le terme dédié pour désigner ce type de dentition spécialisée.
Ce « piège à poissons » n’est que l’un des nombreux traits qui alimentent un débat de longue date sur ce que faisait Spinosaurus dans ses environnements aquatiques. « Nous savons que ce machin aimait l’eau. Nous savons qu’il aimait manger du poisson, déclare Matt Lamanna. Désormais, nous tentons de déterminer exactement comment il s’y prenait, et cela devient très, très difficile. »
HÉRON OU CROCODILE ?
On perçoit généralement les dinosaures comme des animaux terrestres, voire comme des marins d’eau douce. Mais lorsque les chercheurs ont annoncé la découverte de fossiles de Spinosaurus aegyptiacus vieux de 97 millions d’années dans les gisements de fossiles des Kem Kem, au Maroc, en 2014, l’équipe a avancé que l’espèce passait le plus clair de son temps dans l’eau, et qu’il s’agissait peut-être du premier dinosaure nageur à avoir été découvert.
L’hypothèse est controversée, et l’étrange mélange de caractéristiques de Spinosaurus complique toute conclusion définitive. En plus de sa dentition particulière, il possédait un long museau, des pattes courtes pour un dinosaure théropode, une voile de près deux mètres sur la longueur du dos et une longue queue surmontée d’un éventail d’épines ressemblant à une nageoire ou à une pagaie. Mesurant plus de 15 mètres de long, il était également plus grand que le T. rex.
« Nous avons à l’évidence affaire à un animal qui possède tout un tas d’adaptations très particulières, dont bon nombre n’ont absolument aucun sens », s’étonne encore Nizar Ibrahim, explorateur National Geographic, paléontologue à l’Université de Portsmouth, au Royaume-Uni, et auteur principal de l’étude de 2014 sur Spinosaurus.
Les chercheurs interprètent ce mélange déroutant de caractéristiques de plusieurs manières et cherchent à savoir si l’animal était prédisposé à la nage, au plongeon ou au pataugeage, s’il tendait des embuscades à ses proies, s’il les pourchassait ou bien s’il avait un comportement de charognard. Tandis que certains chercheurs voient Spinosaurus comme un préhistorique crocodile du Nil (Crocodylus niloticus), immergé et à l’affût de ses proies, d’autres pensent qu’il chassait davantage tel un héron monstrueux, avançant le long des rives et plongeant la tête sous la surface pour attraper sa pitance.
Nizar Ibrahim et ses collègues ont suggéré que les os lourds de S. aegyptiacus étaient optimisés pour la flottaison, comme chez le lamantin ou le manchot, et que sa queue aurait pu propulser l’animal à la poursuite de ses proies sous l’eau. Paul Sereno et d’autres ont collaboré à la publication d’articles scientifiques qui contestent ces interprétations.
LE BOURBIER DE LA CONTROVERSE
En quoi le spécimen de Spinosaurus récemment découvert alimente-t-il la controverse ?
Située à des centaines de kilomètres de ce qui aurait été l’océan le plus proche, Jenguebi est également la contrée la plus reculée où l’on ait découvert un spinosaure. D’après l’équipe, la découverte de cette nouvelle espèce dans des sédiments en bord de fleuve suggère qu’il vivait dans les forêts qui bordaient les rives, aux côtés des dinosaures à long cou. Selon eux, cela vient étayer l’idée qui veut qu’ils pataugeaient dans l’eau.
D’autres fossiles de spinosaures proviennent d’écosystèmes de deltas fluviaux tropicaux plus proches du littoral, mais Nizar Ibrahim fait observer que ces environnements n’étaient probablement pas drastiquement différents de ceux du fleuve intérieur.
Paul Sereno et son équipe ont également comparé le crâne, le cou et la patte arrière de la nouvelle espèce et de ses cousines à une multitude de dinosaures, d’oiseaux, de crocodiles et d’autres reptiles, et ont chercher à déceler des schémas dans les comportements alimentaires de ces animaux. Leur analyse suggère que les deux espèces de Spinosaurus se rapprochaient davantage des échassiers, comme les hérons et les cigognes, que des crocodiles.
« Je pense que l’argument se précise, tant sur le plan fonctionnel qu’au vu du travail de terrain, qui montre qu’il s’agissait d’animaux géants semblables à des hérons qui paradaient et attrapaient des poissons », explique Paul Sereno.
Mais Nizar Ibrahim n’est pas convaincu.
« Ces échassiers ont des jambes extrêmement longues. Ils ont un corps vraiment grand, qui est à l’opposé complet de ce que nous observons chez Spinosaurus », affirme-t-il.
Le fait d’avoir de longues jambes permet aux oiseaux d’éviter les éclaboussements et de surprendre les proies, choses qui auraient été difficiles pour un dinosaure pesant près de 6 000 kg. La faible densité osseuse permet aux oiseaux de marcher plus délicatement. Et selon Nizar Ibrahim, le sujet du tissu osseux est « un peu le dinosaure au milieu de la pièce, si j’ose dire ».
La taille de Spinosaurus signifie également qu’il ne pouvait probablement pas se montrer trop sélectif dans ses stratégies de chasse s’il voulait capturer suffisamment de proies pour survivre. Quand on fait cette taille, « dans une certaine mesure, on doit faire preuve d’opportunisme », explique Thomas Holtz Jr., paléontologue de l’Université du Maryland à College Park, qui n’est pas affilié à l’étude.
Des analyses chimiques des dents montrent que Spinosaurus se nourrissait principalement de poissons, mais qu’il chassait également d’autres dinosaures. Bien que cela puisse indiquer des tendances plus terrestres, cela pourrait également être le signe d’un prédateur fluvial chassant des animaux terrestres essayant de travers le cours d’eau ou y venant pour se désaltérer.
Matt Lamanna est précautionneux : « Et s’il faisait les deux ? Peut-être qu’il pataugeait parfois ? Et que parfois il s’aventurait dans l’eau et nageait un peu ? Le dénominateur commun est l’embuscade, que ce soit depuis la rive ou depuis l’eau. »
Bien que sceptique quant au fait qu’il pouvait nager rapidement, le fait de pourchasser des proies sous l’eau sur de courtes distances n’est pas selon lui impossible. « Je ne crois pas que qui que ce soit croie vraiment que Spinosaurus était l’équivalent chez les dinosaures d’un dauphin ou d’un thon, poursuit-il. En tout cas, pas moi. »
UN DÉBAT QUI SE POURSUIT
Spinosaurus était-il un « héros tout droit sorti des enfers » ou un « monstre fluvial » ? Seuls de nouveaux ossements permettront de trancher. Jusqu’à ce que des paléontologues découvrent un squelette plus complet allant du museau à la queue, dans l’idéal n’appartenant qu’à un seul individu, « je pense que nous allons continuer à être surpris par les détails de Spinosaurus », affirme Thomas Holtz Jr.
Spinosaurus pâtit depuis longtemps d’une image incomplète. Découverts dans les années 1910, les premiers fossiles que les paléontologues mirent au jour furent détruits quand les Alliés bombardèrent Munich lors de la Seconde Guerre mondiale.
De nouvelles découvertes se profilent. Paul Sereno affirme avoir découvert un spinosauridé non identifié au Brésil. Dans le même temps, Nizar Ibrahim laisse entendre que son équipe est en train d’analyser de nouveaux fossiles de Spinosaurus qui suggèrent que « l’animal était en fait encore plus aquatique que ce que l’on pensait ».
Idéalement, la découverte de nouveaux ossements permettrait de mieux cerner les membres antérieurs de l’animal et d’éclairer leur rôle dans ses mouvements et dans la capture des proies. La découverte d’un jeune spécimen de spinosaure pourrait également révéler comment les caractéristiques étranges de l’animal ont évolué au cours de sa vie.
Pour l’instant Thomas Holtz Jr. compare les tentatives des paléontologues de déchiffrer le mode de vie de ces dinosaures en s’appuyant sur des indices épars à une célèbre fable indienne dans laquelle des érudits aveugles rencontrent un éléphant pour la première fois. L’un touche la trompe et décrète qu’il s’agit d’un serpent. Un autre touche une jambe et affirme que c’est un tronc d’arbre. « Sauf qu’ici, l’éléphant a été pulvérisé en mille morceaux », conclut le chercheur.