Notre personnalité est-elle déterminée avant même que nous ne venions au monde ?

Juin 5, 2026 - 14:50
Notre personnalité est-elle déterminée avant même que nous ne venions au monde ?

Dans des conditions de naissance comparables et dans des familles aimantes de même niveau social, deux nourrissons peuvent se révéler très différents dès leurs premières semaines de vie. Ce qui soulève chez beaucoup de jeunes parents la question suivante : dans quelle mesure notre personnalité est-elle déterminée dès la naissance ? 

« La personnalité est la manière habituelle de se comporter, de penser et de vivre des émotions », rappelle Michel Hansenne, professeur de psychologie à l’Université de Liège et auteur du manuel Psychologie de la personnalité. Si cette manière d'être au monde varie d'un individu à l'autre, cette variation s'explique toutefois par une statistique identifiée depuis les années 1980. « Il y a [en moyenne] 50 % liés aux gènes et 50 % liés à l'environnement », déclare Bernard Sablonnière, professeur honoraire de Biochimie à l'université de Lille et auteur de l'ouvrage Biologie de la personnalité. 

Ces éléments présentés ici par les chercheurs concernent une trajectoire ordinaire, celle d’une personne qui grandit dans une famille fonctionnelle et aimante, hors traumatismes lourds et hors troubles psychiatriques.

 

CE QUI EST DÉJÀ LÀ À LA NAISSANCE

Pour décrire ce que la naissance transmet, Bernard Sablonnière a recours à l’image de l’iceberg. Sous la ligne de flottaison se trouverait le tempérament, ce socle constitué avant la naissance, tandis que la partie émergée correspondrait au caractère, sensible aux expériences et aux relations. « La personnalité, c’est un mélange du tempérament et du caractère », résume-t-il, le premier donnant un cadre dès la venue au monde, le second le modulant ensuite.

Ce tempérament trouve des marqueurs génétiques jusque dans la chimie même du cerveau, par l’intermédiaire de ce que Bernard Sablonnière nomme les « clés chimiques », des neurotransmetteurs qui ouvrent des portes à l’influx nerveux dans différents territoires cérébraux. 

Le chercheur prend pour exemple les deux molécules les mieux documentées dans leur lien avec un trait de la personnalité. La dopamine commande l’envie d’agir, et ses variants génétiques se retrouvent associés à l’impulsivité. Dans le striatum, structure cérébrale qui déclenche le mouvement, ces variants font que certaines personnes décident sans réfléchir. La sérotonine, elle, gouverne la réaction aux émotions négatives, et une particularité de son récepteur produit des profils anxieux : « les névrotiques sont hypersensibles aux émotions négatives, donc ils sont un peu inhibés. Quand il y aura un danger, au lieu d’agir vite, ils vont plutôt être un peu prostrés ». 

Avant la naissance déjà, d’autres mécanismes peuvent infléchir ce tempérament. Le stress vécu par la mère pendant la grossesse pourrait modifier la réactivité émotionnelle du futur enfant, par des voies hormonales et épigénétiques que la recherche commence tout juste à élucider. Bernard Sablonnière se garde de toute affirmation : « cela relève vraiment de l'observation pour le moment, on ne peut pas en tirer encore de grandes conclusions ».

À Liège, Michel Hansenne décrit le même phénomène mais précise que « la notion de caractère, on ne l’utilise plus vraiment en psychologie de la personnalité, dans le sens où cela peut être connoté moralement comme bon ou mauvais. » Les deux chercheurs s’accordent toutefois sur cinq grandes dimensions, le modèle psychologique du Big Five, qui regroupe l’extraversion, le neuroticisme, l’agréabilité, la conscienciosité et l’ouverture.

Deux d’entre elles, l’extraversion et le neuroticisme, s’observent dès les premiers mois de la vie et restent fortement liées à la génétique. Ce sont, dans le vocabulaire de Michel Hansenne, les dimensions tempéramentales, celles que Bernard Sablonnière logerait sous la ligne de flottaison de son iceberg. Les trois autres se forment plus tard. « Elles apparaissent au milieu de l’adolescence, plus ou moins, et sont moins associées à des affects et des émotions », précise le psychologue. La conscienciosité, l’agréabilité, l’ouverture ne sont donc pas visibles chez un nourrisson, et se construisent au cours de la vie. 

Cependant, Michel Hansenne rappelle que le modèle a été bâti par la méthode lexicale, en regroupant les mots qu’une langue emploie pour décrire les gens, et que ces mots venaient des langues européennes et nord-américaines. Ainsi, les grandes dimensions de la personnalité ne sont pas tout à fait universelles, mais en partie filtrées par la langue qui les a nommées. 

 

COMMENT L'ENFANCE COMPOSE AVEC CE SOCLE

Si la base biologique est posée à la naissance, elle ne fige rien, « le cerveau n’est pas mature à la naissance, c’est-à-dire que les connexions cérébrales ne sont pas terminées », rappelle Bernard Sablonnière, et leur édification dépendra des stimulations, des apprentissages et de l’éducation reçus dans les années qui suivent. Cette plasticité cérébrale permet à l’enfant d’évoluer au-delà du cadre génétique. « Si vous avez un enfant extrêmement nerveux, extrêmement impulsif, par l’éducation […] on peut lui donner des limites et modifier considérablement ses traits de tempérament initiaux », assure le chercheur.

« Quand on dit que la personnalité est déterminée au niveau génétique, ce n'est pas comme la couleur des yeux » déclare Michel Hansenne. Avant d'ajouter : « ce n'est que 50 % d'influence en moyenne, autrement dit une personne a une prédisposition, par exemple, à être un peu plus anxieux, craintif. Une autre aura une prédisposition à être plus sociable, à aller vers les autres. Et ça, c'est des prédispositions que l'environnement va moduler vers le haut ou vers le bas ». 

D’après Michel Hansenne, les généticiens du comportement distinguent au sein de l'environnement le milieu partagé, ce que des frères et sœurs vivent en commun sous le même toit, et le milieu non-partagé, ce que chacun traverse seul, comme le professeur qui marque, l’ami croisé à huit ans, la maladie d’un proche. « Ce qui influence la personnalité majoritairement au niveau de l’environnement, c’est le non-partagé », souligne-t-il. « On regarde les différences entre des jumeaux monozygotes qui vivent ensemble et d’autres qui vivent séparément. La similarité de leur personnalité est quasi la même, ce qui veut dire que ce qui les rend semblables, c’est la génétique, et ce qui les différencie, c’est l’environnement non-partagé ».

Ce résultat ne remet pas pour autant en question la responsabilité parentale. Les parents transmettent des gènes, et ils créent les conditions matérielles et affectives dans lesquelles l’enfant fera ses propres expériences. Une famille aimante et fonctionnelle reste une condition favorable, car elle ouvre l’accès à des expériences variées, mais elle ne dessine pas trait pour trait l’adulte qui en sortira.

 

LES POINTS DE BASCULE À L’ÂGE ADULTE

Quand cesse-t-on de changer ? Pour Michel Hansenne, de quinze à dix-sept ans, la personnalité reste mouvante d’une mesure à l’autre. « À partir de l’âge adulte, on commence à avoir une meilleure stabilité, et c’est surtout jusqu’à vingt-cinq ou trente ans que la stabilité s’installe. Après, c’est beaucoup plus stable. »

Cette décennie charnière est celle des grands rôles sociaux. Le travail impose ses contraintes, et le psychologue les énumère du point de vue de celui qui débute : « si je travaille, je dois être à l’heure, je dois peut-être moins sortir, je dois vouloir bien réussir », ce qui accroît alors le trait de conscienciosité. La vie de couple agit de même sur l’agréabilité, « vous vous dites, je suis en couple, donc je dois faire plus attention à l’autre, être altruiste ou le plus généreux avec l’autre ». Les chercheurs appellent cette évolution vers davantage de sérieux, de stabilité et d’attention aux autres le « pattern normatif », une adaptation lente à ce que la société valorise.

La trentaine passée, la personnalité se stabilise sans pour autant se verrouiller, et une psychothérapie peut encore la moduler. Michel Hansenne le constate sur le neuroticisme : « après les prises en charge, les personnes se sentent plus confiantes, ont moins d’anxiété, et l’extraversion monte également, alors que ce n’est pas l'objectif de la prise en charge ». Un patient venu consulter pour ses angoisses peut ainsi se découvrir, des années plus tard, plus à l’aise en société, sans avoir cherché à l’être. « De manière indirecte, la personnalité a changé. » L’ouverture, en revanche, ce goût pour l’imaginaire et la nouveauté, traverse la vie presque immuablement.

« Tous les traits de personnalité sont influencés par des facteurs génétiques, mais ce n'est pas un déterminisme génétique », résume Michel Hansenne, et la personnalité varie d'individu en individu à l'image de la diversité des environnements dans lesquels nous vivons. 

Néanmoins, des questions persistent, car si on connaît la part globale de l’hérédité, on ne connaît presque aucun des gènes qui la composent. « On sait qu’il y a 50 % d’influence, mais on en a identifié peut-être 10 % », résume le psychologue, qui nomme cet écart l’héritabilité manquante. Bernard Sablonnière attend quant à lui beaucoup de l’imagerie cérébrale, qui commence à cartographier les connexions du cerveau humain. « J’espère que ça ne permettra pas de dire que tout est fixé dans le cerveau, mais de mieux comprendre comment s’établissent les façons de se comporter », conclut-il.