Baie de San Francisco : l'IA au secours des baleines
Par un mardi ensoleillé dans la baie de San Francisco, le jet d'une baleine grise (Eschrichtius robustus) a jailli depuis les profondeurs, créant dans les airs un nuage de brume en forme de cœur. Mais juste derrière ce mammifère marin majestueux se trouvait un pétrolier aussi imposant qu'un immeuble, qui se rapprochait dangereusement.
C'est désormais un spectacle courant dans la baie. Face à la diminution de leurs ressources alimentaires dans l'Arctique, de plus en plus de baleines grises en migration font escale dans la baie de San Francisco pour se nourrir, ce qui les place directement sur le chemin des pétroliers, des ferrys, des bateaux de croisière et des cargos, entraînant des collisions mortelles pour les cétacés. Une étude récente a révélé qu'environ 18 % des baleines grises qui sont entrées dans la baie entre 2018 et 2025 y ont perdu la vie. Au moins sept baleines grises sont mortes dans la baie cette année et les experts estiment qu'au moins 40 % de ces décès ont été causés par des collisions avec des navires.
Toutefois, comme souvent à San Francisco, une nouvelle technologie a été mise au point pour remédier à ce problème. Le 19 mai dernier, des scientifiques locaux, des écologistes, des compagnies de ferrys et des représentants du gouvernement se sont réunis à Angel Island, une petite île au cœur de la baie qui surplombe la ligne d'horizon de la ville, afin de célébrer l'installation d'un dispositif de surveillance des baleines utilisant l'IA au sommet de son pic ouest.
Le dispositif, développé par WhaleSpotter, une entreprise spécialisée dans les technologies en lien avec les baleines, utilise l'imagerie thermique pour détecter les signatures thermiques des jets des baleines. Il permet de les localiser jusqu'à près de 6,5 kilomètres de distance.
Dès que l'intelligence artificielle de ce système détecte une baleine, un expert travaillant pour WhaleSpotter vérifie l'information et partage sa localisation sur le site Whale Safe, où elle peut être suivie par n'importe qui, notamment par les forces de l'ordre, le grand public et les capitaines de navires, qui peuvent accéder au site depuis leur tableau de bord. Les écologistes espèrent que cette nouvelle technologie aidera les capitaines de navires à éviter les baleines grises dans la baie de San Francisco et que le dispositif installé sur Angel Island sera le premier d'une longue série.
La technologie de détection thermique est déjà utilisée pour éviter les collisions avec les orques, difficiles à repérer, dans le Nord-Ouest du Pacifique et les scientifiques la testent actuellement sur la côte est des États-Unis, afin de déterminer si elle peut contribuer à réduire le nombre de collisions entre les navires et les baleines franches de l'Atlantique nord, une espèce en danger critique d'extinction.
UNE ZONE GRISE...
Voir une baleine grise sauter hors de l'eau sous le Golden Gate Bridge est sans aucun doute magnifique mais cette beauté cache une triste réalité : les baleines grises ne sont pas censées être dans la baie de San Francisco.
Les baleines grises sont les mammifères qui effectuent la plus longue migration : elles parcourent plus de 19 000 kilomètres aller-retour entre leurs aires d'alimentation dans l'Arctique et leurs aires de reproduction au large des côtes de la Basse-Californie. Dans l'Arctique, elles se gavent de crustacés benthiques qu'elles capturent en nageant sur le côté. Mais en dehors de l'Arctique, elles ne mangent que rarement. Leurs migrations sont presque entièrement alimentées par leurs réserves de graisses.
Cependant, le changement climatique a réduit la quantité de proies disponibles pour les baleines grises dans l'Arctique, les obligeant à entreprendre leurs longues migrations sans avoir suffisamment de réserves d'énergie. Ainsi, lorsqu'elles atteignent la baie de San Francisco, bon nombre d'entre elles sont affamées.
« À quoi ressemble le changement climatique ? Il ressemble à des baleines maigres qui entrent dans la baie à la recherche de nourriture », indique Douglas McCauley, directeur du Benioff Ocean Science Laboratory à l'université de Californie (UC), à Santa Barbara. Ce dernier, qui a contribué à la mise au point de Whale Safe, affirme qu'avant 2018, la présence occasionnelle d'une baleine grise dans la baie n'était pas nécessairement alarmante, mais les temps ont changé.
Depuis que les baleines grises ont été chassées de l'Atlantique par les humains au 18e siècle, seules deux populations de l'espèce survivent dans le Pacifique. La plus importante des deux populations a connu un déclin de près de 50 % au cours de la dernière décennie, passant d'un pic de près de 23 000 baleines à environ 13 000.
« Nous devons faire repartir chacune des baleines qui entre dans la baie » affirme Douglas McCauley. « S'il y a un moment où il faut faire des progrès, c'est bien maintenant ».
DES YEUX DANS LE CIEL
Les collisions avec des navires ne sont pas propres à la baie de San Francisco. Le long de la Côte Ouest des États-Unis, au moins 118 baleines ont été mortellement heurtées par des navires entre 2015 et 2024, et il ne s'agit là que des cas dont les scientifiques ont connaissance. Les navires peuvent mortellement toucher une baleine sans même que leurs passagers ne s'en rendent compte. De plus, de nombreuses baleines heurtées par des navires meurent des suites d'un traumatisme ou de lacérations causées par les hélices, coulant rapidement vers le fond pour disparaître à tout jamais.
Dans de nombreux endroits, on demande ou on impose aux navires de réduire leur vitesse à 10 nœuds, soit environ 18,5 kilomètres par heure, dans les zones où il y a des baleines. Les baleines grises nagent généralement à la moitié de cette vitesse. Cependant, cette seule mesure n'a pas suffi à empêcher les baleines d'être percutées par les navires. C'est pourquoi, à San Francisco, le Service de trafic maritime de la Garde côtière alerte souvent les capitaines par radio lorsqu'ils s'approchent d'une baleine. Néanmoins, leur réseau d'observateurs ne peut pas couvrir l'ensemble de la baie et ils ne travaillent que douze heures par jour. C'est là qu'intervient la nouvelle technologie.
Avoir un dispositif de détection des baleines au sommet d'Angel Island va changer la donne, selon Gary Reed, directeur du Service de trafic maritime de San Francisco. « C'est comme avoir une paire d'yeux supplémentaire... Nous faisions déjà du bon travail douze heures par jour mais à présent, nous pouvons le faire sur vingt-quatre heures ».
« C'est très prometteur », ajoute Anna Nisi, écologiste spécialisée dans la faune sauvage à l'université de Washington (UW), qui n'a pas participé à la mise au point de cette nouvelle technologie. Elle souligne que les caméras de détection de baleines ne doivent pas remplacer les mesures existantes, telles que les limitations de vitesse des navires, qui permettent d'éviter encore davantage de collisions. Cependant, « la technologie de détection des baleines est un nouvel outil vraiment utile à ajouter à notre arsenal ».
De retour sur Angel Island, quelques heures seulement après sa mise en service, la caméra thermique a détecté des dizaines de jets, dont un provenant de la baleine qui nageait près du pétrolier. En observant la scène depuis le WhaleSpotter installé au sommet d'Angel Island, Gary Reed a allumé sa radio et transmis la position de la baleine à son équipe, qui la connaissait déjà grâce à Whale Safe et avait déjà alerté le capitaine du pétrolier. Ils avaient également reçu une alerte d'un bateau d'observation de baleines local.
La baleine semble être entre de bonnes mains. Le navire et la baleine ont emprunté des chemins différents. Espérons qu'ils ne se croiseront plus jamais.