Les vagues de chaleur estivales bouleversent notre façon de voyager

Juin 3, 2026 - 10:10
Les vagues de chaleur estivales bouleversent notre façon de voyager

Pour Heike et Robert Taylor, voyageurs chevronnés, leur voyage en Ombrie à l'été 2022 a marqué un tournant. Leurs souvenirs d'un voyage stressant dans la vallée de la Loire en juillet 2019, lorsque la région étouffait sous 40 °C, étaient encore frais mais ils avaient tout de même persévéré et réservé une villa en Italie pour de grandes retrouvailles en famille. D'habitude, lorsqu'ils sont en vacances, Heike et Robert Taylor sont des explorateurs. Pourtant, la vague de chaleur qui a frappé le centre de l'Italie cet été-là était si intense qu'ils ont fini par ne presque plus sortir de la maison qu'ils avaient louée. « Ce qui était vraiment inquiétant, c'était d'être allongée au bord de la piscine et de voir au loin la fumée des feux de forêt et les hélicoptères qui survolaient la zone pour éteindre les flammes. Je pense que je n'oublierai jamais ça », se remémore Heike Taylor.

De retour chez eux, le couple s'est juré « plus jamais ça ». Désormais, ils passent la période du pic de l'été dans leur maison du Surrey, dans le sud de l'Angleterre, tandis qu'ils consacrent les mois d'intersaison, mai et septembre, à des séjours dans des destinations telles que la Sicile et la Corse. 

C'est un schéma de plus en plus courant chez les voyageurs, les vagues de chaleur étant passées du statut d'anomalies désagréables à celui d'événements très perturbateurs survenant presque chaque année. L'été 2022 a été particulièrement extrême : il a entraîné environ 60 000 décès liés à la chaleur en Europe, la Chine a fait face à une vague de chaleur sans précédent qui a duré soixante-dix jours et, en juillet, certaines régions du Royaume-Uni ont enregistré pour la première fois des températures supérieures à 40 °C. En juillet l'année suivante, près de 20 000 personnes, dont beaucoup de touristes, ont dû être évacuées de l'île grecque de Rhodes en raison d'incendies exacerbés par la canicule. 

Les vagues de chaleur s'étalent également sur une période de plus en plus longue. En mai 2022, l'Agencia Estatal de Meteorología (AEMET, l'Agence d'État de météorologie espagnole) a signalé une vague de chaleur d'une « intensité extraordinaire », avec des températures allant jusqu'à 15 °C au-dessus des normales saisonnières. En 2023, la canicule qui a touché la France s'est étendue jusqu'en septembre, perturbant le déroulement de la Coupe du monde de rugby. Plus tôt cette année, une grande partie du sud-ouest des États-Unis a été frappé par une canicule en plein mois de mars, avec des températures atteignant les 43 °C dans certaines régions d'Arizona. Comme l'a déclaré António Guterres, secrétaire général des Nations Unies, « les vagues de chaleur extrême ne sont plus un événement rare, elles sont devenues la nouvelle norme ».

Sur le plan statistique, il n'y a pas de définition universelle de la canicule, les variations des températures mondiales sont tout simplement trop importantes. Néanmoins, ce terme désigne une période de températures anormalement élevées pendant plusieurs jours consécutifs. Selon Météo France, le terme « canicule » désigne une période de chaleur intense et durable, de jour comme de nuit, sur une période prolongée (au moins 3 jours) pouvant constituer un risque sanitaire. Les seuils de températures devant être atteints pour que l'on puisse parler de canicule varient toutefois selon les départements. Par exemple, en Île-de-France, il faut que les températures atteignent au moins 21 °C la nuit et 31 °C la journée, tandis qu'en Haute-Garonne, le seuil est le même la nuit mais il doit faire au moins 36 °C la journée. 

Selon le Groupe d’experts intergouvernemental sur l’évolution du climat (GIEC) des Nations Unies, l'activité humaine étant « sans équivoque » à l'origine du réchauffement climatique et de l'augmentation de ces phénomènes météorologiques extrêmes, la situation ne fera qu'empirer. « Nous sommes pratiquement certains que pendant les prochaines décennies au moins, voire les prochains siècles, il fera de plus en plus chaud », affirme Alejandro Saez Reale, spécialiste des vagues de chaleur et de leurs conséquences à l'Organisation météorologique mondiale à Genève. « L'impact sur les pays qui dépendent du tourisme pourrait être considérable ».

L'Europe se trouve au cœur des défis touristiques liés aux vagues de chaleur. Selon l'Organisation météorologique mondiale, il s'agit du continent qui se réchauffe le plus rapidement sur Terre mais également du plus visité, la France, l'Espagne, l'Italie et la Grèce figurant systématiquement parmi les dix premières destinations mondiales. Le terme « coolcation », de plus en plus populaire, résume bien la tendance émergente chez les voyageurs de tout le continent qui cherchent des destinations aux températures plus douces. 

Selon un rapport de la Commission européenne du tourisme (ETC, European Travel Commission en anglais), les destinations d'Europe du nord et de l'est figurent parmi celles qui connaissent la plus forte croissance touristique. La Finlande, la Norvège, la Pologne et l'Islande enregistrent des croissances à deux chiffres du nombre de touristes étrangers. Une étude menée en 2025 par l'ETC a révélé que 81 % des Européens adaptent leurs habitudes de voyage en raison du changement climatique, 15 % recherchant activement des climats plus frais et 14 % évitant les destinations sujettes à la chaleur extrême. Des agences de voyage telles que TUI et Thomas Cook font également état d'une demande croissante pour les pays nordiques. 

Pourtant, selon l'ONU Tourisme, en 2025, la France et l'Espagne restaient les pays les plus visités au monde avec respectivement 102 millions et 96,8 millions de visiteurs ; l'Italie occupait quant à elle la cinquième place du classement. Si le rythme de croissance a peut-être ralenti, le nombre de visiteurs dans ces pays ne diminue pas. 

L'Association of British Travel Agents (ABTA, l'Association britannique des agents de voyage) doute que les vagues de chaleur puissent redessiner la carte du tourisme, au moins à court terme. « D'après les retours de nos membres, il semble que dans l'ensemble, les gens continuent de voyager comme ils l'ont toujours fait, appréciant les destinations méditerranéennes pendant les mois d'été », indique un porte-parole. « L'accroissement de l'intérêt pour les destinations un peu plus fraîches reste l'exception plutôt que la norme ».

Les destinations qui dépendent du tourisme ont tout intérêt à faire en sorte que les vagues de chaleur n'entraînent pas un exode des voyageurs. Cela stimule des innovations qui, à terme, pourraient se généraliser. Séville, située dans une région d'Espagne surnommée le « four ibérique » en raison des vents soufflant depuis l'Afrique du Nord, est l'épicentre de l'un des pays les plus touchés par des vagues de chaleur. Les Sévillans ont l'habitude de mettre en place des mesures pour atténuer la chaleur. Ces mesures comprennent des systèmes de brumisation alimentés par l'eau de pluie dans les zones très fréquentées, un réseau de chambres souterraines de type aqueducs qui permet de faire baisser les températures ambiantes dans la rue jusqu'à 9 °C, des auvents dans les rues, ainsi que des « îlots de fraîcheur urbains », des oasis de végétation dense implantées à Séville mais également à Los Angeles, à Singapour, à Paris et dans des dizaines d'autres grandes villes. 

Une autre mesure de bon sens mise en place par la ville de Séville consiste à ouvrir en soirée certains sites touristiques, l'Alcazar par exemple. Le concept de « noctourisme », la découverte d'une destination à la nuit tombée, en partie pour échapper aux températures élevées en journée, est adopté partout, du Colisée à Rome à l'Acropole d'Athènes, qui a dû fermer ses portes régulièrement en plein été en raison des vagues de chaleur. 

Arcas Travel Services, qui organise des circuits en Grèce, indique avoir commencé à proposer ses séjours sur le thème de l'archéologie pendant les saisons intermédiaires en raison des fermetures de sites majeurs en raison de la chaleur. Parallèlement, les circuits à vélo proposés par l'entreprise sont désormais organisés de manière à démarrer plus tôt et à se terminer plus tôt dans la journée. C'est souvent l'organisateur, plutôt que les voyageurs, qui prend l'initiative, ce qui met en évidence l'une des principales préoccupations : le manque de sensibilisation aux dangers que représentent les chaleurs extrêmes. 

La docteure Mehri Khosravi est spécialiste des épisodes de chaleur à l'université de Londres-Est (UEL) et a grandi à Téhéran, en Iran, où il n'est pas rare que les températures dépassent les 40 °C. Selon elle, le problème réside dans l'absence, chez les visiteurs des régions touchées par les vagues de chaleur, d'une « culture de la chaleur » : ces adaptations sociétales et comportementales qui englobent tout, des vêtements au rythme de la journée. « On considère encore que la chaleur est quelque chose de souhaitable », affirme-t-elle. « Les comportements, [dans le cadre du tourisme], vont devoir s'adapter et la clé pour y parvenir réside dans la communication sur les risques ».

La précision croissante des prévisions météorologiques à long terme constitue un atout considérable en matière d'alertes météorologiques. Selon Alejandro Saez Reale, il deviendra de plus en plus courant que les services météorologiques collaborent avec les organismes de tourisme au sujet des phénomènes météorologiques extrêmes, de la même manière qu'avec les autorités sanitaires actuellement. On prévoit également que les voyageurs effectuent leurs réservations plus tardivement et fassent preuve de flexibilité quant au lieu et à la date de leurs vacances. « La bonne nouvelle, c'est qu'il y a énormément de choses qui peuvent être faites », affirme-t-il. 

On peut certainement discerner des aspects positifs dans les changements des habitudes touristiques induits par les vagues de chaleur. L'un d'entre eux est la possibilité d'une répartition plus équitable des voyageurs, tant sur le plan géographique que saisonnier. Le tourisme exerce en effet une forte pression sur des ressources locales telles que l'eau et les soins de santé, en particulier lors des périodes de chaleur prolongées. Investir dans des infrastructures résistantes au climat afin de dissiper les inquiétudes des voyageurs présente un avantage net pour la population locale également. 

Toutefois, selon Jenny Southan, PDG de l'agence de prévisions des tendances touristiques Globetrender, le principal point positif réside peut-être dans les perspectives d'avenir. « Les voyageurs prennent davantage conscience des questions climatiques, même s'il existe une tension inhérente entre la volonté d'explorer et le coût environnemental des voyages. La pression climatique pourrait constituer le déclencheur d'une nouvelle ère du voyage plus réfléchie et intentionnelle ».

Pour Heike et Robert Taylor, convertis aux voyages hors été, les vagues de chaleur ont peut-être modifié l'organisation et le rythme de leur année mais pas nécessairement pour le pire. « En partant plus tôt ou plus tard dans l'année, plutôt qu'en plein été, on peut avoir un aperçu plus authentique de ce à quoi ressemble vraiment un endroit », explique Heike Taylor.