4e mandat de Ouattara : ce qui a changé depuis l’investiture du 8 décembre
Six mois après avoir prêté serment, le 4e mandat de Ouattara Alassane peut afficher une feuille de route plutôt copieuse. Un nouveau gouvernement, un Plan national de développement de 114 838 milliards de FCFA voté à l’unanimité, une prime de fin d’année doublée pour les fonctionnaires. Reste à voir ce que ces chiffres signifient au quotidien pour les Ivoiriens et ce que cache ce démarrage en apparence ordonné.
Une investiture sous le regard d’une dizaine de chefs d’État
Le 8 décembre 2025, dans la salle d’apparat du Palais présidentiel d’Abidjan, Alassane Ouattara a juré « respecter et défendre fidèlement la Constitution, incarner l’unité nationale et accomplir consciencieusement les devoirs de sa charge ». La main droite levée, le visage grave, il a entamé pour la quatrième fois une présidence à laquelle l’opposition continue de contester le caractère constitutionnel.
Autour de lui, près d’une douzaine de chefs d’État africains avaient fait le déplacement. Les présidents de la Mauritanie, du Ghana, du Sénégal, du Liberia, de la Sierra Leone et des Comores comptaient parmi les invités. Une démonstration diplomatique pesée au gramme près, censée envoyer un message clair aux capitales africaines : le 4e mandat n’a rien d’un isolement régional, malgré les protestations du PDCI et du PPA-CI qui ont boycotté le scrutin du 25 octobre.
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Dans son discours d’investiture, Ouattara a annoncé un mandat de « transmission générationnelle ». La formule a fait sourire les analystes : à 83 ans, le président reste l’homme fort du RHDP, et la question de sa succession demeure suspendue. « Je resterai le président de tous les Ivoiriens, sans distinction », a-t-il ajouté. Le tout dans une cérémonie qui aura duré moins d’une heure.
Le gouvernement Mambé 2 : on garde la base, on ajoute un frère
Il aura fallu un peu plus de six semaines au président pour annoncer son équipe. Le 23 janvier 2026, par décret, Alassane Ouattara reconduit Robert Beugré Mambé à la Primature et nomme 34 ministres, dont quatre ministres délégués. La structure ressemble fort à celle de la précédente mandature. Jeune Afrique a résumé l’opération d’une formule devenue célèbre : « on prend (presque) les mêmes et on recommence ».
Cinq visages nouveaux font cependant leur entrée :
• Yacouba Hien Sié, Infrastructures et Entretien routier
• Djibril Ouattara, Transition numérique et Innovation technologique
• Abou Bamba, Environnement et Transition écologique
• deux autres entrants à des postes secondaires
Côté sortants, plusieurs poids lourds disparaissent de l’organigramme : Kobenan Kouassi Adjoumani (Agriculture), Bouaké Fofana (Hydraulique), Laurent Tchagba (Eaux et Forêts), Adom Kacou Léon. Ces départs ont alimenté les discussions de couloir à Abidjan, plusieurs cadres limogés étaient considérés comme proches du courant gbagboïste réconcilié.
La promotion qui pose question : Téné Birahima vice-PM
C’est la nouveauté la plus commentée du remaniement. Pour la première fois dans l’histoire institutionnelle ivoirienne, le poste de vice-Premier ministre a été créé. Et le titulaire choisi est Téné Birahima Ouattara, le frère cadet du président. Lui qui était déjà ministre de la Défense conserve ce portefeuille, mais grimpe d’un cran dans la hiérarchie. C’est la République de la Famille qu’à la président, c’est la nièce du Président qui lit les communiqués et son nom est Masséré Touré, épouse du Ministre Bruno Koné. Elle occupe la fonction de secrétaire générale de la présidence de la république.
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La promotion de Téné Birahima Ouattara est lue à deux niveaux. D’un côté, c’est la consécration administrative d’un homme qui détient en réalité les clefs du palais depuis 2012 : c’est lui qui supervise la trésorerie de la Présidence, les services rattachés, et c’est lui que les Ivoiriens surnomment « Photocopie » tant les frères se ressemblent. De l’autre, plusieurs observateurs y voient un signal envoyé sur l’après-Ouattara. Téné Birahima, 67 ans, devient mécaniquement l’un des deux hommes les mieux placés dans la course à la succession au côté du PM Mambé. Selon nos confrères de Linfodrome, le frère cadet « se démarque progressivement » dans cette course informelle.
Dans son discours d’installation, le nouveau vice-PM a tenté de désamorcer la polémique. « Cet honneur m’engage à travailler avec loyauté », a-t-il déclaré le 24 janvier 2026. Une formule humble, mais qui n’a pas empêché les éditorialistes de relever le caractère dynastique de cette ascension.
Le PND 2026-2030 : 114 838 milliards de FCFA pour cinq ans
C’est la pièce centrale du dispositif économique du 4e mandat. Le 14 avril 2026, à l’Assemblée nationale présidée par Patrick Jérôme Achi, 203 députés sur 255 ont voté pour l’adoption du Plan national de développement 2026-2030. L’unanimité s’explique par l’absence quasi-totale d’opposition dans l’hémicycle, conséquence directe du boycott des élections législatives par le PDCI et le PPA-CI.
Les chiffres donnent le vertige. L’enveloppe globale du plan atteint 114 838,5 milliards de FCFA, soit environ 175 milliards d’euros sur cinq ans. Le financement repose à 70,2 % sur le secteur privé et à 29,8 % sur le secteur public. L’objectif affiché par Abidjan : porter la croissance annuelle à 7,2 % et le revenu par habitant à 4 500 dollars à l’horizon 2030. Pour rappel, le PIB par habitant actuel tourne autour de 2 700 dollars.
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Le plan se décline en six piliers : industrialisation, développement des infrastructures, renforcement du capital humain, amélioration de la gouvernance, transition énergétique et inclusion sociale. Le Sénat l’a validé à son tour le 5 mai 2026. Sur le papier, c’est l’ambition la plus large jamais affichée par un exécutif ivoirien depuis l’indépendance.
Budget 2026 : 17 350 milliards et un coup de pouce aux fonctionnaires
En parallèle du PND, le budget de l’État pour 2026 a été voté avant la prise de fonctions du nouveau gouvernement. Montant : 17 350,2 milliards de FCFA, en hausse de 13,1 % par rapport à 2025. Quatre axes structurent ce budget : capital humain, énergie, agriculture et lutte contre la pauvreté.
La mesure sociale la plus visible concerne directement le portefeuille des Ivoiriens fonctionnaires. À partir de janvier 2026, la prime exceptionnelle de fin d’année des agents de l’État passe d’un tiers à deux tiers de leur salaire mensuel de base. Idem pour les retraités, dont la prime équivalente est calculée sur deux tiers de la pension mensuelle. Un geste qui, additionné, représente plusieurs dizaines de milliards de FCFA réinjectés dans la consommation et qui n’a pas échappé aux syndicats, traditionnellement les plus critiques sur les questions salariales.
L’annexe fiscale 2026 contient par ailleurs 41 mesures techniques, dont des incitations pour le logement rural, des dispositions environnementales et des allègements pour soutenir la compétitivité des entreprises. Plus discret mais important : un projet de loi sur l’économie sociale et solidaire, examiné en avril, vise à formaliser le secteur informel, qui pèse encore plus de 80 % de l’emploi national selon les estimations de la Banque mondiale.
Ce qui n’a pas avancé en six mois
Le bilan ne serait pas honnête sans pointer les chantiers en panne. Premier d’entre eux : le dialogue politique. Réclamé avec insistance par le PDCI depuis mars 2026, censé permettre une réforme du cadre électoral et clarifier les conditions du retour de Tidjane Thiam, il n’a toujours pas démarré. Le gouvernement renvoie la balle au camp d’en face. Le PDCI estime que c’est au pouvoir d’envoyer le premier signal. Statu quo.
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Du côté du PPA-CI de Laurent Gbagbo, on dénonce l’emprisonnement de plus de 1000 personnes accusées de menacer l’intégrité des institutions de la République. Blaise Lasm, Dahi Nestor, Lida Kouassi, Moïse Kosé Boubacar et autres sont accusés de vouloir troubler l’ordre public.
Deuxième dossier qui patine : la crise de l’eau dans plusieurs villes de l’intérieur. À Séguéla, dans le nord-ouest, les coupures se multiplient malgré les promesses gouvernementales d’un réseau renforcé, comme l’a documenté Koaci le 20 mai 2026. À Bouaké, un enfant est mort noyé la même semaine dans un trou abandonné par une entreprise de construction. Ces faits divers, isolés, racontent en creux la difficulté de transformer les milliards budgétés en services publics tangibles.
Troisième angle mort : la question de l’inflation alimentaire. Le ministre Kalil Konaté a dû communiquer en urgence le 21 mai sur les prix des moutons pour la Tabaski 2026 (entre 75 000 et plus de 450 000 FCFA selon la taille). Les prix de l’attiéké, de la viande de bœuf et de l’huile végétale grimpent sans qu’aucune mesure de plafonnement n’ait été annoncée. Sur ce terrain, le 4e mandat débute sur un pari : que la croissance ruisselle. Pour l’heure, elle se concentre encore en haut de l’échelle.
Et après ?
Le calendrier des prochains mois s’annonce dense. L’examen complet du PND par les ministères sectoriels doit produire, d’ici la fin de l’année, des feuilles de route opérationnelles. Le dossier de l’épidémie d’Ebola qui sévit en RDC, 159 décès recensés au 21 mai, impose un contrôle renforcé aux frontières que le gouvernement vient d’activer. Et la question de la succession, que le président lui-même a placée sur la table en parlant de « transmission générationnelle », va sans doute animer une bonne partie de la deuxième année du mandat.
Pour les Ivoiriens, le verdict des six premiers mois est probablement plus prosaïque. La paix institutionnelle tient. Le franc CFA aussi. Les bus circulent dans Abidjan, les écoles ouvrent leurs portes. Mais l’eau ne coule pas partout, et la viande coûte plus cher qu’il y a un an. C’est sans doute là, davantage que dans les 114 838 milliards du PND, que se jouera la note finale.