La crémation est de plus en plus populaire : que retrouveront les archéologues du futur ?
« L'intérêt du squelette, c'est qu'il n'a pas d'intention, il ne ment pas. Il trahit le vécu de la personne et sa lignée », affirme Rozenn Colleter, archéoanthropologue à l'INRAP et au CNRS. Les ossements, plus précisément ceux d’Homo sapiens, sont son domaine d’expertise. Comme elle le souligne, un squelette peut nous renseigner sur l'âge, le sexe, l'état de santé, les carences, parfois l'origine géographique et la lignée du défunt. Autant d'informations précieuses pour reconstituer le passé et éclairer le présent. « L'archéologie, c'est l'histoire de tout le monde. Contrairement à l'Histoire qui est souvent écrite par quelques personnes et avec un objectif », ajoute-t-elle.
Selon une enquête Ipsos pour OGF, un opérateur funéraire, 46 % des obsèques tenues en France étaient des crémations en 2024, contre 1 % en 1980. La proportion a atteint environ 80 % au Royaume-Uni et 90 % en Suisse. En France, une proposition de loi a été déposée le 23 décembre 2025, visant à rendre effective la liberté des funérailles, à abroger l'obligation du cercueil et à reconnaître des méthodes alternatives, telles que la « terramation ». Autorisée dans treize États américains, en Suède et dans certains territoires allemands, cette pratique funéraire consiste à réduire le corps par biodégradation, autrement dit à transformer le corps en humus, la couche supérieure du sol, en un an environ.
L'évolution des pratiques funéraires soulève un nouvel enjeu pour l'archéologie. Si les squelettes sont voués à disparaître, que trouveront les archéoanthropologues du futur ?
FAIRE PARLER LES MORTS
Un archéoanthropologue moderne fait ses recherches en plusieurs temps. Celles-ci commencent sur le terrain, où la première mission consiste à restituer les pratiques funéraires. « On va regarder articulation par articulation, comment elles sont conservées, pour savoir s’il y avait un cercueil, si l'inhumé était enterré, habillé, […] sa position au moment du dépôt », explique Rozenn Colleter.
Puis vient le travail en laboratoire : « là, on va essayer de faire parler les squelettes ». Pour cela, l’archéoanthropologie a recours à des méthodes de médecine légale telles que l’observation de la maturité dentaire, l’examen de la croissance des os longs et l’analyse des surfaces articulaires. « On regarde par exemple les dents, leur maturité, [...] on regarde la croissance des os longs, si l'os est fini d'être formé ou pas », détaille Rozenn Colleter. Ces éléments permettent d'estimer l'âge au moment du décès.
L'analyse porte aussi sur l'état sanitaire et bucco-dentaire : « caries, tartre, hypoplasies, anémies, inflammations, traumatismes », liste-t-elle. « Tout ce qui aura touché l'os » est lisible, ce qui permet d'identifier des carences nutritionnelles, des maladies chroniques ou des accidents subis du vivant de l'individu. Sur les sujets adultes, l'observation du bassin permet de déterminer s'il s'agissait d'un homme ou une femme. Ces premières découvertes se font au niveau macroscopique.
Une étude microscopique vient les compléter, réalisée sur l'ADN ancien, qui permet « dans un groupe de sépultures, d'identifier des pathologies mais aussi des liens familiaux entre les individus » explique Rozenn Colleter, et sur les isotopes, ces atomes que l'organisme piège dans le collagène et l'émail.
Les isotopes du carbone et de l'azote indiquent ce que la personne avait l'habitude de manger et où elle se situait dans la chaîne alimentaire. « On peut travailler aussi sur d'autres isotopes comme le strontium, l'oxygène ou le soufre, et savoir à peu près d'où vient cette personne, si c'est une personne qui a toujours vécu là, ou si elle a migré », précise la chercheuse. Selon elle, les isotopes prélevés sur les os peuvent éclairer les dix dernières années de vie.
L'ensemble compose ce que Rozenn Colleter appelle « une carte d'identité de l'individu ».
PLURALITÉ DES PRATIQUES FUNÉRAIRES
Selon Rozenn Colleter, l'essentiel des trouvailles archéologiques en matière de squelettes datent du Moyen Âge, du fait de la domination de la religion chrétienne en Occident, qui imposait ses normes. « Les populations étaient toutes enterrées, la tête à l'ouest, sur le dos, les mains le long du corps ou en prière. Il y avait très peu de variantes », observe-t-elle. Cela étant, d'autres périodes ont connu une grande pluralité funéraire, à l'image de la fin de l'Empire romain et du début du Moyen Âge : « il y a plein de modes funéraires différents. En sarcophage, en plâtre, d'autres dans des caveaux maçonnés, d'autres dans des tuiles ».
La crémation elle-même n'est pas une nouveauté. « Les crémations aujourd'hui, ça revient un peu à la mode en France, mais en Inde elles sont majoritaires depuis longtemps, c'est très culturel. Les Romains privilégiaient la crémation. C'étaient les pratiques funéraires les plus [courantes] à l'époque, sans doute parce que ça avait des vertus hygiéniques ».
Les fouilles antiques livrent encore régulièrement des fragments d'os longs, de dents et de surfaces articulaires identifiables. « Quand on a de la chance et quand c'est assez bien conservé, on arrive à voir s'il y avait plusieurs individus sur le bûcher et comment ont été ramassées les cendres. Est-ce qu'on a d'abord ramassé le crâne, puis on a mis dedans les côtes, les phalanges, le bassin, les os longs des membres inférieurs. Et comme ça, on arrive à revoir une topographie » raconte-t-elle.
« En revanche, les techniques funéraires contemporaines, dans leur forme industrialisée, la crémation qui suppose l’usage d’un four et dans la loi française, de broyer les calcius [partie calcaire des os], posent de nouveaux défis » reconnaît Gaëlle Clavandier, sociologue et anthropologue, spécialiste des questions funéraires.
L’ARCHÉOLOGIE DE DEMAIN
Pour Rozenn Colleter, si l'urne est inhumée dans un caveau, ses caractéristiques permettent de la dater et de la situer socialement. « Rien que la forme de l'urne, sa matière, en céramique, en bois, en pierre, pourra nous renseigner sur l’individu qui est à l'intérieur. Peut-être que le poids des cendres fournira aussi des indications », avance-t-elle, citant les variations possibles selon la nature du bois du cercueil, ou si la personne était enceinte au moment du décès.
Sa discipline sait composer avec l'infiniment petit : « des archéologues ont travaillé sur les plages du débarquement en Normandie, et dans le sable ils sont arrivés à voir qu'il y a eu le débarquement parce qu'il y a eu davantage de feux, de bombes, du verre. On parle de plages anthropisées. » Selon elle, cette capacité à lire des traces ténues laisse entrevoir ce qui pourra être tiré, à l’avenir, des sites funéraires contemporains.
Gaëlle Clavandier nuance l'idée d'une disparition matérielle totale : « la crémation contemporaine n'implique pas l'absence de traces matérielles, en dehors du cas des fœtus et des mort-nés. C'est le devenir des cendres, en particulier lors d'une dispersion en pleine nature, qui peut avoir cet effet. »
Rozenn Colleter prédit quant à elle que la crémation, même si elle devenait majoritaire partout, ne fera pas disparaître toute la matière osseuse. « On aura des échantillons et des populations qui seront moins importantes, mais on aura quand même des échantillons. À la préhistoire ancienne, on avait aussi des crémations où on jetait les cendres. Mais il y avait quand même des gens qui ont été inhumés, donc on retrouve des corps humains. »
À ces vestiges s'ajouteront des sources d'informations d'une autre nature. « La question des lieux de recueillement et des épitaphes ou hommages, parfois sur des supports numériques, sera un défi pour les archéologues du funéraire et les archéoanthropologues de demain », relève Gaëlle Clavandier. « Les registres d'état civil et les tables de décès constitueront vraisemblablement des sources importantes car elles sont archivées. » Les archéoanthropologues du futur disposeront ainsi d'un appareil documentaire dont les archéologues actuels manquent pour les périodes les plus anciennes.
Rozenn Colleter mise aussi sur l'évolution des techniques archéologiques, et se montre confiante dans la capacité de sa discipline à s'adapter. « Je ne pense pas qu'on perdra complètement les informations. Quand on cherche, on trouve toujours quelque chose. »