Valérie Ka : qui est la femme derrière Africa Fashion Up ?

Mai 21, 2026 - 10:50
Valérie Ka : qui est la femme derrière Africa Fashion Up ?
Biographie de Valérie Ka, fondatrice de Africa Fashion Up

À 14 ans, Valérie Ka défilait pour Alphadi à Abidjan. À 16, l’agence qui avait découvert Claudia Schiffer la signait. Aujourd’hui, c’est elle qui ouvre les portes du luxe parisien à une nouvelle génération de créateurs africains. La sixième édition d’Africa Fashion Up se tient le 26 juin 2026 au Musée du quai Branly. Derrière l’événement, une seule femme : Valérie Ka.

De Top Visage à l’agence Métropolitaine

L’histoire de Valérie Ka ne commence pas dans un atelier parisien mais dans un studio photo d’Abidjan, le mercredi après-midi. Le photographe Emmanuel Behi la fait poser pour le magazine Top Visage. Elle a une douzaine d’années, elle est sage, elle pose. Sa mère et sa tante étaient mannequins ; elle dira plus tard qu’elle est tombée dedans toute petite. Quand Alphadi, surnommé le Magicien du Désert, organise un défilé à Abidjan, c’est elle qu’il choisit pour grimper sur le podium. Direction le Cameroun, puis le Gabon. Une enfant qui apprend le métier en tournée, entre deux dictées d’école.

À Paris, deux ans plus tard, elle frappe à la porte de Metropolitan, l’agence qui révéla Claudia Schiffer. On lui dit qu’elle est trop jeune. Elle revient à 16 ans : signature immédiate. Suivront Yves Saint-Laurent, Jean-Paul Gaultier, Christian Lacroix, Dior, Vivienne Westwood. Chantal Thomas créera carrément une collection pensée pour elle. Côté campagnes, son visage circule pour L’Oréal, Black Up, Miss Sixty, Diesel, ou encore la marque Wax. Pendant un temps, son portrait géant tapisse les couloirs du métro parisien grâce à la pub Dop. Photo Africa Fashion Up

Mais cette belle carrière a un goût amer. « Il n’y a pas vraiment de marché en France pour les femmes noires », confiait-elle à Afrik.com dès 2003. « Et quand une marque cherche une femme noire, elle a tendance à la préférer métisse. » Sur 3 000 candidates pour 20 ou 30 places dans un défilé parisien, il lui arrivait d’être la seule mannequin noire. Ce constat, elle ne l’a jamais oublié. Il va finir par tout changer.

Hong Kong, le moment où tout bascule

Cap sur l’Asie, en 2015. Valérie Ka s’installe pour trois ans à Hong Kong. Elle y lance sa première marque de prêt-à-porter, baptisée d’abord « Je suis une Ka », puis renommée Studio Ka. C’est dans cette ville fourmillante qu’un détail finit par lui sauter aux yeux : il n’existe nulle part de « Fashion Show » africain de grande envergure. Aucune scène internationale réelle pour des créateurs venus de Lagos, Abidjan, Bamako ou Le Caire. Les défilés de mode africaine existent, certes, mais ils restent confinés au continent ou cantonnés à des événements de niche.

Le déclic se précise quand elle revient à Paris. Pourquoi continuer à seulement défiler quand on peut bâtir autre chose ? Plutôt qu’enchaîner les podiums, elle veut désormais ouvrir des passerelles. Faire en sorte que les jeunes créateurs africains accèdent enfin aux ateliers de Balenciaga, aux conseils de HEC, aux rayons des Galeries Lafayette. « La mode peut devenir l’un des piliers économiques de l’Afrique », répète-t-elle aux médias français. Pas un slogan : une feuille de route qu’elle va dérouler méthodiquement à partir de 2020.

Share Africa : une association, puis une fondation

L’association Share Africa naît en 2020. Sa mission tient en une ligne : valoriser les réussites de la jeunesse africaine, en commençant par la mode. L’année suivante, en 2021, Valérie Ka structure le tout en fondation et lance le programme Africa Fashion Up. Première édition, première surprise : 80 candidatures arrivent du continent et de la diaspora. Cinq créateurs sont sélectionnés et invités à Paris pour une semaine intensive. Masterclass, rencontres avec des dirigeants de maisons de luxe, visite des ateliers Balenciaga, formation en ligne de quatre mois, défilé final. photo Africa Fashion Up

Ce qui frappe les observateurs, c’est moins le format que le carnet d’adresses. Comment une fondation qui démarre obtient-elle dès sa naissance le soutien de Balenciaga, de HEC Paris, des Galeries Lafayette, de Guerlain ou de Business France Afrique ? La réponse tient à deux mots : crédibilité personnelle. Valérie Ka connaît ce milieu de l’intérieur depuis plus de vingt ans. Elle a défilé pour les plus grands. Elle parle leur langue. Et elle convainc.

Quatre ans plus tard, à l’édition 2024, le nombre de candidatures grimpe à 200. En 2026, pour la sixième édition, ce sont plus de 700 dossiers venus de 45 pays qui atterrissent sur le bureau du jury, un jury composé cette année de 23 personnalités du secteur. En cinq éditions, le programme a déjà accompagné plus de quarante créateurs issus de 24 pays africains. Ce n’est plus un concours. C’est devenu une rampe de lancement.

Comment elle a tissé sa toile dans le luxe

Le partenariat avec Balenciaga, signé dès la première édition, reste l’épine dorsale du dispositif. Les lauréats visitent les ateliers de la maison fondée par Cristóbal Balenciaga, échangent avec ses designers, bénéficient ensuite d’un mentorat personnalisé de quatre mois. Cédric Charbit, CEO de Balenciaga, l’a écrit noir sur blanc : son engagement aux côtés de Share Africa permet à la maison « d’accompagner des designers basés en Afrique et de la diaspora africaine dans le développement de leur marque ». Pour une maison du groupe Kering, ce n’est pas un détail.

HEC Paris se charge du volet entreprise : comment monter sa structure, gérer ses stocks, vendre. Les Galeries Lafayette offrent une vitrine, parfois littérale, sous la coupole du Boulevard Haussmann. En 2024, un pop-up store y a réuni sept créateurs distingués lors des éditions précédentes, Eric Raisina (Madagascar), Ibrahim Fernandez (Côte d’Ivoire), Kwaku Bediako (Ghana), Mina Binebine (Maroc) parmi d’autres. L’an dernier encore, l’école italienne Istituto Marangoni a rejoint le tour de table.

Le casting du conseil d’administration en dit long : Elisabeth Moreno, ex-ministre française déléguée chargée de l’Égalité, en assure la présidence. Vanessa Moungar, ancienne directrice diversité de LVMH, fait partie du jury. Yann Arthus-Bertrand a remis le prix « Designer Éco-Responsable » en 2024. Quand Valérie Ka décroche le téléphone, on répond.

L’édition 2026 et la Côte d’Ivoire en force

Le 26 juin 2026, le défilé final aura lieu au Musée du quai BranlyJacques Chirac, en pleine semaine de la Paris Fashion Week. Parmi les marques retenues figure Maison Kanty’s, le label ivoirien fondé à Abidjan en 2019 par Kouakou William Mackenzie et Bohui Aguy Thierry. Cette présence ivoirienne n’est pas un hasard : Valérie Ka revendique régulièrement ses racines abidjanaises et déplore que les autorités de son pays natal ne soutiennent pas davantage la mode. Elle l’a dit dans nos colonnes et ailleurs : la culture, c’est aussi une vitrine économique, et la Côte d’Ivoire « doit y mettre les moyens ».

L’édition 2026 se découpe en deux catégories distinctes : Fashion Young Leader, pour les talents émergents du continent et de la diaspora, et Best African Designer, ouverte aux créateurs déjà établis ayant une entreprise enregistrée. Une façon d’élargir la cible sans diluer le format. Le programme prévoit une semaine immersive à Paris pour les sélectionnés, avec masterclass, rencontres, visites guidées.

Valérie Ka : une femme qui a changé d’angle

Valérie Ka : qui est la femme derrière Africa Fashion Up ? - Afrique sur 7

Le parcours de l’ex-mannequin évoque quelque chose de plus grand que la simple aventure d’un événement parisien. C’est l’histoire d’une mannequin africaine qui a passé deux décennies à servir l’industrie du luxe européen avant de retourner la machine. Elle ne se contente plus des souvenir des grands défilés qu’elle a pris plaisir à faire ; elle décide qui défile en ouvrant la porte de son évènement, le grand de la africain de Paris, à de nombreux créateurs et mannequins. Et surtout, elle s’assure que ceux qu’elle pousse en avant ne repartent pas les mains vides : une formation, un carnet d’adresses, et, elle y tient, les outils pour vivre de leur métier.

Quand on lui demande ce qui caractérise les jeunes créateurs africains qu’elle accompagne, sa réponse est presque toujours la même : ils sont « décomplexés par rapport à l’Occident ». Une génération qui n’a plus envie d’attendre la validation parisienne pour exister. Africa Fashion Up est l’outil que Valérie Ka leur tend pour accélérer le mouvement et ceux qui l’ont le mieux compris sont les créateurs nigérians, sud-africains et ghanéens. Ils inondent, chaque année, de leurs candidatures les dossiers à trancher par les membres du jury.

Reste une question, qu’elle pose elle-même volontiers : pourquoi les sponsors continentaux sont-ils si rares ? La quasi-totalité de son tour de table reste française. Avant que la mode africaine ne devienne, comme elle le rêve, l’un des piliers économiques de l’Afrique, il faudra que des fortunes du continent investissent à leur tour. La femme derrière Africa Fashion Up le sait mieux que personne. Elle attend.

Sources principales :