Tidjane Thiam : où en est son retour en Côte d’Ivoire après un an d’exil ?
Quatorze mois après son départ pour Paris, Tidjane Thiam dirige toujours le PDCI par visioconférence. Pourquoi le retour du successeur de feu Henri Konan Bédié en Côte d’Ivoire bute et ce que dit Abidjan.
Personne ne l’a vu poser le pied à l’aéroport Félix-Houphouët-Boigny depuis mars 2025. Quatorze mois plus tard, Tidjane Thiam continue d’animer la première formation d’opposition ivoirienne par visioconférence, depuis Paris. Le gouvernement ivoirien assure qu’il peut rentrer « quand il le souhaite ». Le PDCI réplique à cela qu’il rentrera « quand les conditions seront favorables ». Entre les deux, le flou. Petit point d’étape sur un dossier qui n’avance pas vraiment.
La renonciation qui change tout (mars 2025)
Le 19 mars 2025, Tidjane Thiam signe le document qui devait lui ouvrir la voie de la présidentielle d’octobre 2025 : il abandonne la nationalité française qu’il détenait depuis 1987. L’objectif est à ce moment-là très clair. La Constitution ivoirienne interdit aux binationaux de briguer la magistrature suprême ; l’ancien patron de Crédit Suisse veut couper le seul lien qui pourrait servir d’argument à ses adversaires. Quelques jours plus tard, il quitte Abidjan pour Paris. Officiellement, il s’agit d’un déplacement à l’étranger comme il en a toujours fait. Dans les faits, il ne reviendra plus.
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Ce départ intervient dans un contexte tendu. Depuis sa désignation comme candidat du PDCI-RDA fin 2023, Thiam multiplie les sorties publiques cinglantes contre le pouvoir. Plusieurs propos sont jugés à la limite par le camp Ouattara qui ne décolère pas contre sa personne. En interne au PDCI-RDA, plusieurs procédures sont engagées pour contester sa présidence. D’autres sont annoncées et certaines sont confirmées, d’autres simplement des rumeurs persistantes. Une ambiance qui fait planer au-dessus de sa gestion du parti une grande instabilité. Quitter le territoire devient, pour ses proches, une mesure de prudence.
22 avril 2025 : la radiation qui fait basculer la campagne
Un mois après son installation à Paris, la justice ivoirienne tranche. Le 22 avril 2025, le tribunal de première instance d’Abidjan ordonne sa radiation de la liste électorale. Motif évoqué : il aurait perdu sa nationalité ivoirienne en acquérant la française en 1987. Le juge s’appuie sur l’article 48 du code de nationalité de 1961, qui prévoit la perte de la nationalité ivoirienne quinze ans après l’acquisition volontaire d’une autre. Les avocats de Thiam plaident qu’il est né binational, donc non concerné par cette règle. Le tribunal rejette puisque ne devient pas ivoirien qui l’est déjà et c’est réciproque en France.
La réaction du candidat est immédiate. Depuis Paris, Thiam dénonce une « radiation politique » et accuse une « justice manipulée » par le régime. Le PDCI parle de coup de force. Quelques semaines plus tard, le parti assure que seul son champion portera ses couleurs sur la ligne de départ. Le A, B, C… est donc Tidjane Thiam.
Afrique Sur 7 avait interrogé un de ses anciens responsables de communication sur l’opportunité d’un séjour prolongé de Tidjane à l’étranger. Celui-ci répondait :
“Parce que de l’étranger, il peut mieux influencer les choses en Côte d’Ivoire. Il peut activer de nombreux leviers, chose impossible depuis Abidjan”.
L’effet de cette influence est toujours attendu. Même Emmanuel Macron, qui était présenté comme son plus grand soutien, a brillé par son silence dans les moments décisifs. À Paris, une source au Ministère des Affaires étrangères a répondu à Afrique-sur7 : “La nouvelle ligne de Paris est de ne plus intervenir dans les dossiers de pays indépendants…”
Le 12 mai 2025 : démission… pour mieux revenir ?
Le 12 mai 2025, Tidjane Thiam quitte la présidence du PDCI-RDA. La manœuvre est tactique : selon plusieurs cadres du parti, il s’agissait de purger les soupçons d’inéligibilité personnels et de se faire réélire ensuite, dans un cadre juridique « propre ». Une lecture que partagent plusieurs politologues qui suivent le dossier. D’autres y voient plutôt un sas de respiration imposé par la radiation.
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Quoi qu’il en soit, l’opération réussit : Thiam reste l’homme fort du PDCI, sans en occuper formellement la présidence pendant quelques semaines. Le 22 août 2025, il obtient officiellement la validation de son certificat de nationalité ivoirienne, après sa renonciation à la française. Le 24 août, le PDCI dépose une dernière fois sa candidature à la présidentielle du 25 octobre. Inutile sur le plan électoral car la liste ne sera pas révisée à temps, mais utile pour montrer que la bataille n’est pas terminée.
Cette radiation aurait pu passer inaperçue si la Commission Électorale Indépendante (CEI) n’avait pas prétexté un manque de temps pour annuler la révision de la liste électorale (RLE). Le budget pour financer l’opération existait et le temps nécessaire était bien là, mais l’institution, en ce temps de l’IA qui peut aider à réviser efficacement le fichier en un temps record, reste sur sa position. Tidjane Thiam, qui est automatiquement redevenu ivoirien, ne sera pas rééligible. La raison : son dossier est officiellement rejeté par le Conseil constitutionnel.
Il n’est pas d’accord et déclare depuis Paris, en meeting des militants du PDCI-RDA : “Nous avons 7 jours pour libérer notre pays…”
La justice aurait pris bonne note de ses propos et des manœuvres seraient en place pour l’entendre à son retour à Abidjan. À cette idée, l’ancien patron de Crédit Suisse préfère éviter la capitale économique ivoirienne d’où lui reviennent des rumeurs d’une menace sur sa sécurité.
Le 25 octobre 2025, Alassane Ouattara est réélu avec 89,77 % des voix, sans candidat PDCI ni PPA-CI de Laurent Gbagbo. Le taux de participation atteint à peine 50 %. Thiam, lui, regarde le scrutin depuis Paris.
Diriger un parti par visioconférence
Depuis quatorze mois maintenant, le quotidien politique de Thiam ressemble à celui d’un dirigeant d’entreprise délocalisé. Réunions du Bureau politique en Zoom ou Teams. Discours filmés diffusés sur les réseaux sociaux du parti. Communiqués envoyés à Abidjan, relayés ensuite par le porte-parole Brédoumy Soumaïla.
Le message de nouvel an de janvier 2026 a été enregistré dans un appartement parisien. C’est ce que titrait AfrikSoir à l’époque, en y voyant un exercice de « lecture stratégique » plus qu’un vœu protocolaire.
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Le système fonctionne, mais il a ses limites. Plusieurs cadres du parti, off the record, reconnaissent que la mobilisation des militants s’est essoufflée. Quand Tidjane Thiam appelle à manifester le 11 juin 2025, comme l’avait rapporté Koaci, le rassemblement reste en deçà des attentes. Diriger un parti à 5 000 kilomètres de distance, c’est tenir la barre. Ce n’est pas faire campagne.
« Libre d’aller et venir » : la formule de Coulibaly
Avril 2026. Le dossier est verrouillé sur le plan électoral, mais la question du retour de Thiam empoisonne toujours le débat ivoirien. Le 15 avril, à la sortie du Conseil des ministres, le porte-parole du gouvernement Amadou Coulibaly tente de clore la polémique :
« M. Tidjane Thiam est un citoyen ivoirien libre, comme tout autre. Il est libre d’aller et de venir. Il peut rentrer dans le pays quand il le souhaite et comme il le souhaite. »
La déclaration est forte. Elle a pourtant un défaut majeur : elle laisse intacte la question des éventuelles procédures judiciaires redoutées par l’intéressé. Or, le même Coulibaly avait répondu en 2025, interrogé sur le sujet :
« Je ne peux pas vous répondre parce que je n’ai pas de boule de cristal. La justice fait son travail. Elle fera son travail. Si la justice a ouvert une procédure, alors la procédure suivra son cours. »
Difficile, pour qui se souvient de cette phrase, d’y voir une garantie de non-poursuite.
C’est exactement ce que pointent les cadres du PDCI quand on les interroge. Selon eux, le « libre d’aller et venir » d’avril 2026 n’engage que la liberté de circulation. Pas l’immunité judiciaire. Tant qu’aucun document écrit ne garantit qu’aucune procédure ne sera lancée à l’atterrissage de son avion, Thiam ne montera pas à bord.
Pourquoi le PDCI exige des garanties écrites
Le porte-parole adjoint du parti, Brédoumy Soumaïla, l’avait formulé sans ambiguïté en février 2026 : le retour de Tidjane Thiam aura lieu « quand les conditions que nous estimons favorables seront réunies ». La formulation est diplomatique. Elle veut dire en pratique : pas de communiqué présidentiel, pas d’engagement écrit, pas de retour.
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Mais à qui cela profite-t-il vraiment ? Au parti au pouvoir ! Pourquoi diffuserait-il un tel communiqué qui va provoquer la saturation de l’espace politique avec ce retour d’un de ses plus redoutables adversaires ? Autant le dire tout de suite : Tidjane Thiam va durer à Paris, connaissant l’intransigeance qui caractérise le RHDP.
Mais la crainte du PDCI-RDA est compréhensible au regard des nombreux précédents. Laurent Gbagbo, lui-même président du PPA-CI, est rentré en 2021 après avoir été acquitté par la CPI, mais reste interdit de scrutin par une condamnation ivoirienne datant de 2018. Charles Blé Goudé, condamné lui aussi en 2019 à vingt ans de prison par contumace, a dû négocier longuement avant son retour. Pour le PDCI, l’expérience prouve qu’un climat politique apaisé ne suffit pas. Il faut du papier. Sauf qu’Alassane Ouattara n’est pas homme à agir sous quelconque pression que ce soit.
Le 13 mai 2026, le PDCI a réaffirmé son appel à des discussions formelles avec le pouvoir, sur deux dossiers indissociables : la réforme du cadre électoral (avec la création d’un organe vraiment indépendant) et les conditions concrètes du retour de son leader. À ce jour, le gouvernement n’a pas répondu officiellement.
2030 en ligne de mire
Reste la question que personne n’ose poser frontalement à Abidjan : à quoi sert un retour aujourd’hui ? La présidentielle de 2030 paraît loin. Mais elle structure déjà les calculs. Si Thiam veut être candidat dans quatre ans, il aura besoin de plusieurs mois sur le terrain pour reconstruire ce qu’il a perdu en exil. Il aura besoin de réoccuper l’espace médiatique ivoirien. Il aura besoin, surtout, d’avoir gagné juridiquement la bataille sur sa nationalité et son éligibilité.
Le calendrier le plus probable, selon les observateurs, ressemble à ceci : retour courant 2027 si un dialogue politique aboutit, en 2028 ou 2029 à défaut. Avec un risque que Thiam, qui aura alors 67 ou 68 ans, voie passer son tour au profit d’un autre cadre du PDCI : Jean-Louis Billon Eugène, par exemple, qui a recueilli plus de 129 000 voix en 2025 en candidature indépendante.
En attendant, l’ancien CEO de Crédit Suisse continue d’enregistrer ses interventions depuis Paris. Il participe aux conseils, rédige les lignes politiques, valide les communiqués. La diaspora ivoirienne le suit sur les réseaux. Les militants à Abidjan attendent. Et la question revient, chaque semaine ou presque, dans les colonnes des journaux : à quand le retour ?
Personne, pour l’instant, n’a la réponse.