Ouganda: ils braconnaient les animaux sauvages, aujourd'hui ils les célèbrent
En Ouganda, par une matinée nuageuse du mois de septembre, trois Land Cruiser filent à travers le parc national de Murchison Falls ; à leur bord le biologiste de la conservation Tutilo Mudumba, plusieurs de ses collègues et dix-sept membres de l'Uganda Wildlife Authority. Leur mission : trouver et désarmer les collets métalliques utilisés pour tuer les animaux sauvages dans le nord-ouest du parc, où d'après un article récent les braconniers poseraient plus de pièges au kilomètre carré que partout ailleurs dans le monde.
La plupart des braconniers ciblent les antilopes, les buffles ou les phacochères pour leur viande mais il arrive également que des éléphants, des girafes ou d'autres animaux se retrouvent pris au piège. Les villages situés au nord du parc figurent parmi les plus pauvres de l'Ouganda et la plupart des collets sont posés par des locaux démunis en quête de nourriture riche en protéines pour eux-mêmes et leurs familles.
En fin de patrouille, ce sont près de 200 collets qui ont été ramassés par l'équipe sur une zone de 50 km², le bilan normal d'une excursion de 20 personnes pendant cinq heures d'après Mudumba.
Mudumba participe depuis 2015 aux opérations de retrait des pièges dans le parc en tant que codirecteur et cofondateur de Snare to Wares, une organisation à but non lucratif qui emploie les locaux pour transformer les collets en délicates sculptures à l'effigie de la faune africaine. En plus d'acquérir un savoir-faire, les employés de Snares to Wares perçoivent un revenu qui leur permet de se tourner vers d'autres sources de protéines et de subvenir à leurs besoins, notamment médicaux. À l'heure actuelle, ils sont 620 artisans à avoir rejoint le programme et plus de 800 sculptures sont vendues chaque mois, principalement à des clients américains.
« Il s'agit de diversifier les sources de nourriture mais aussi de rendre aux locaux une certaine autonomie, » explique Mudumba, un explorateur National Geographic qui a fondé et dirige l'organisation aux côtés de Robert Montgomery, écologiste à l'université d'État du Michigan qui soutient et finance l'initiative.
BOUCLE À PROBLÈMES
Simples de fabrication et d'utilisation, les collets sont la méthode de chasse privilégiée à Murchison Falls. La plupart du temps, les braconniers utilisent les câbles extraits de pneus abandonnés sur la route qui longe le parc et plus rarement des câbles électriques auxquels ils donnent une forme de boucle avant de les fixer sur un arbre ou une branche. Lorsqu'un animal marche dans la boucle, le collet se resserre autour de ses pattes et il meurt généralement de faim, de déshydratation ou après avoir perdu beaucoup de sang.
Snares to Wares collabore avec l'Uganda Wildlife Authority pour retirer les pièges du parc toutes les deux semaines environ. Les collets sont ensuite triés selon le matériau utilisé puis livrés aux artisans qui travaillent à distance en petits groupes plutôt que dans leur atelier de plein air depuis le début de la pandémie début mars.
D'après Juma Muhamed, adjoint au maintien de l'ordre et à la sécurité du parc rattaché à l'Uganda Wildlife Authority, même s'il est difficile de mesurer précisément l'impact du programme, il ne fait aucun doute que Snares to Wares a contribué à réduire le nombre de braconniers et de futurs braconniers à Murchison Falls. L'initiative montre aux plus jeunes que des alternatives à la chasse au collet existent.
« Nous verrons davantage de résultats positifs à l'avenir, nous en sommes convaincus » assure-t-il par e-mail. « La plupart des membres du groupe sont des jeunes et, avec le temps, ils influenceront les plus âgés qui ont pour habitude de les recruter pour en faire des braconniers.»
FIL DE FAUNE
Mudumba a commencé à s'intéresser au problème de la chasse au collet il y a une dizaine d'années, après avoir participé à une étude qui montrait que ces pièges étaient les principaux coupables du déclin de 40 % subi par les populations de lions du parc entre 2002 et 2009. Dans les années qui ont suivi, il s'est penché sur les façons de prévoir la distribution des collets dans le parc. Malgré ses multiples expéditions destinées à débarrasser le parc de ce fléau, il trouvait toujours plus de pièges. « Le problème semblait sans fin, » déclare-t-il.
En 2015, au début de son doctorat à l'université d'État du Michigan, il esquisse l'idée de Snares to Wares avec Montgomery comme un moyen de « servir la cause de l'incendie » selon les termes de Mudumba. Leur organisation a vu le jour plus tard cette année-là.
Au départ, les habitants de la région étaient sceptiques, témoigne-t-il. Ils n'imaginaient pas que les sculptures animalières puissent intéresser de potentiels acheteurs. Eux-mêmes éprouvaient peu d'affection pour la faune locale, car il n'est pas rare de voir les animaux franchir les frontières du parc et anéantir les cultures ou semer la terreur dans les villages.
Mudumba était surpris d'apprendre que certains participants n'avaient qu'une vague idée de l'apparence des animaux, car ils ne les avaient aperçus que lors de rencontres tendues à l'extérieur du parc. Sa première initiative a été d'organiser des expéditions à l'intérieur du parc pour que les artisans puissent étudier les animaux et commencer à les apprécier. Ils ont également découvert le travail des fils métalliques, notamment en les chauffant pour les rendre malléables.
Après la vente des premières œuvres, d'autres habitants ont voulu rejoindre le collectif. « Ils ont compris qu'ils pouvaient tirer profit du travail réalisé par les artisans, » explique-t-il.
Aujourd'hui, l'avenir s'annonce radieux pour Snares to Wares. Mudumba est persuadé que les résidents des environs continueront de délaisser le braconnage pour se tourner vers l'artisanat. Avec le temps, il espère étendre son modèle à d'autres régions.
Esther Ruth Mbabazi est une photographe documentaire basée à Kampala, en Ouganda. Retrouvez-la sur Instagram pour en savoir plus sur son travail.
Cet article a initialement paru sur le site nationalgeographic.com en langue anglaise.