Pourquoi la thérapie par le cri connaît-elle un tel succès ?
La thérapie de gestion de la colère a commencé dans les années 1960 lorsque le psychologue Arthur Janov a mis au point la thérapie par le cri primal qui consiste essentiellement en un exutoire permettant d'exprimer des couches profondes de colère et de chagrin. De nombreuses personnes, en particulier les femmes, ont du mal à utiliser leur voix pour défendre leurs intérêts. Il s'agit donc pour ces personnes d'un moyen d'exprimer leur douleur et de libérer leur énergie.
Sarah Lane, coach somatique en Californie, explique en quoi la thérapie par le cri s’inscrit dans une remise en question plus large de la manière dont nous exprimons nos émotions.
EN QUOI CELA CONSISTE-IL ?
On ne se met pas tout de suite à crier, la séance suit un certain déroulement. Les vingt premières minutes sont consacrées à rassurer le corps, à entrer dans un état de méditation profond et paisible. J'invite ensuite à entrer en mouvement au son d'une musique forte et intense. Au plus fort de la rage, qui ne dure pas plus de cinq ou dix minutes afin de protéger les cordes vocales, les participants peuvent frapper des coussins, crier, hurler, grogner et taper des pieds. Nous ramenons ensuite le système nerveux au calme et nous nous réunissons en cercle pour réfléchir à ce que la rage nous a appris.
POURQUOI LA THÉRAPIE PAR LE CRI REFAIT-ELLE SURFACE AUJOURD'HUI ?
Il suffit de jeter un œil aux actualités pour que beaucoup d'entre nous se sentent en colère et stressés. Les guerres et les conflits peuvent engendrer un sentiment d'impuissance. La thérapie par le cri aide les gens à établir un lien avec cette colère et à la transformer en quelque chose de constructif, par exemple créer une entreprise venant en aide aux femmes victimes de violences domestiques ou fixer des limites au sein de leur famille.
Il est vrai que cela devient de plus en plus populaire. Mes retraites de rage affichent complet, les « scream clubs » (clubs de cri) sont des lieux de rencontre très populaires et les rituels de rage sont même apparus à la télévision en journée. Mais cela reste parfois perçu comme quelque chose d'étrange. Je m'en suis rendu compte pendant une retraite que j'organisais dans un quartier de banlieue. Vingt-trois femmes criaient dans le jardin et un voisin a appelé la police. Une fois que nous leur avons expliqué la situation, ils ont simplement ricané et sont repartis.
CERTAINS LIEUX SE PRÊTENT-ILS MIEUX À CETTE LIBÉRATION VOCALE ?
Absolument ! Les forêts procurent un sentiment d'ancrage, au milieu des arbres enracinés. En Californie et à Hawaï, le climat chaud contribue à l'activation du système parasympathique, ce qui permet d'atténuer le stress.
Les paysages volcaniques sont également porteurs d'une métaphore puissante : les volcans incarnent la colère de la Terre, une énergie qui jaillit de son cœur, tout comme les émotions humaines peuvent exploser. Dans la mythologie hawaïenne, la déesse Pélé a créé les îles. Ainsi, lorsque j'organise des retraites à Hawaï, nous travaillons en lui faisant des offrandes. C'est un lieu puissant où honorer notre propre pouvoir et notre propre rage.
OÙ PEUT-ON SUIVRE UNE THÉRAPIE PAR LE CRI ?
Il y a une sorcière auto-proclamée, Mia Magik, qui organise des rituels de rage en France, en Écosse, en Irlande et en Californie. Tout comme mes retraites, ces rituels consistent souvent pour les femmes à frapper le sol avec des bâtons et à crier pour se libérer.
Les scream clubs sont également populaires dans certains pays. Ils permettent aux gens de crier ensemble dans des lieux publics tels que les parcs et les plages. La tendance a commencé avec le Scream Club Chicago et s'est depuis étendue à des villes comme Austin et Londres.
Y A-T-IL UN LIEN ENTRE LA THÉRAPIE PAR LE CRI ET LES RAGE ROOMS ?
Elles se ressemblent en ce sens où elles permettent toutes les deux aux gens d'exprimer en toute sécurité des émotions intenses, ce qui peut procurer un sentiment de puissance, en particulier pour ceux qui sont prisonniers d'un comportement visant à constamment satisfaire les autres. La différence réside dans l'intention et le résultat. Les rage rooms permettent une libération rapide, tandis que la thérapie par le cri vise un changement durable. Plutôt que de simplement se défouler, la thérapie par le cri consiste davantage à écouter ce que notre colère exprime, puis à fixer des limites, à avoir une compréhension de nos émotions et à trouver une solution.
LA THÉRAPIE PAR LE CRI CONVIENT-ELLE À TOUT LE MONDE ?
Non. Elle peut même être délétère pour les personnes souffrant d'un trouble de stress post-traumatique (TSPT) car des cris forts et intenses peuvent réveiller un traumatisme. Les personnes qui ont tendance à dissocier facilement ou celles atteintes d'un trouble bipolaire en phase maniaque doivent également aborder cette approche thérapeutique avec précaution ou essayer des alternatives plus douces. De simples exercices vocaux, comme soupirer ou fredonner, peuvent permettre de relâcher la tension tout en favorisant la régulation émotionnelle.
QU'EST-CE QUE LES DÉBUTANTS DOIVENT SAVOIR ?
Commencez toujours par la respiration. Les cris sont guidés par la respiration et il est important que le son provienne du bas du ventre plutôt que de la poitrine, où nombre d'entre nous ont l'habitude de respirer. Une respiration adaptée aide le corps à se sentir en sécurité et permet à des émotions plus profondes de faire surface. Des exercices vocaux doux aident à ouvrir la gorge et apaisent.
CONSIDÉREZ-VOUS LA THÉRAPIE PAR LE CRI COMME UNE MODE ?
La thérapie par le cri est là pour durer. Elle reflète un changement culturel plus profond en termes de bien-être, qui s'oriente vers l'honnêteté émotionnelle et l'expression de soi.
Les générations précédentes se focalisaient sur la productivité mais le burn-out nous a poussé vers des pratiques axées sur le corps, comme le yoga, la thérapie sonore, la danse et les exercices de respiration. La thérapie par le cri s'inscrit dans un système plus large de thérapies somatiques axées sur l'expression.