Santé : les symptômes invisibles de l’endométriose enfin reconnus

Avr 22, 2026 - 09:30
Santé : les symptômes invisibles de l’endométriose enfin reconnus

Julie Nash a eu ses premières règles à l'âge de quatorze ans. Elles étaient si douloureuses qu'elle en a vomi et est restée allongée dans son lit pendant des heures. Après plus de dix ans à souffrir de ces symptômes, on lui a finalement diagnostiqué une endométriose, une maladie dans laquelle des tissus similaires à la muqueuse utérine se développent en dehors de l'utérus sous la forme de lésions et de kystes. Ces dernières années, Julie Nash, aujourd'hui âgée de quarante ans et agent immobilier à Alvin, au Texas, a souffert d'une liste de symptômes supplémentaires étranges qui ne semblaient pas liés : fatigue intense, constipation, besoin constant d'uriner, sensation de brûlure dans l'estomac et douleurs dans les hanches, les jambes et le bas du dos. 

Pendant plusieurs années, « je vivais sur le canapé, je faisais le strict minimum pour mes enfants, prête à laisser tomber » se rappelle-t-elle. Prendre la pilule contraceptive en continu l'a aidée mais ce n'est qu'après une intervention chirurgicale complète l'année dernière qu'elle a pu laisser ses symptômes derrière elle. Le chirurgien a retiré des lésions pas seulement autour de son bassin mais également sur certaines parties de son côlon, ses muscles dorsaux, ses nerfs gastriques et d'autres parties de son corps. « Je ne me rendais pas compte que tous ces autres problèmes étaient dus à l'endométriose » indique Julie Nash.

Les médecins, les gynécologues et même les patients considèrent trop souvent l'endométriose comme une maladie liée à la reproduction qui ne justifie un traitement que lorsqu'une femme qui en est atteinte souhaite concevoir, explique Megan Wasson, chirurgienne gynécologue spécialisée en chirurgie mini-invasive à la Mayo Clinic à Phoenix, qui traite des patientes atteintes d'endométriose. Mais en salle d'opération, elle a retiré des lésions endométriales des poumons, des intestins, de la rate et même du péricarde autour du cœur.

« Le processus inflammatoire qu'est l'endométriose peut véritablement toucher tous les systèmes organiques », indique Megan Wasson. « Il peut provoquer une multitude de symptômes susceptibles d'avoir un impact considérable sur la qualité de vie et de rendre malheureuses les femmes qui en sont atteintes ».

L'année dernière, des études ont confirmé les témoignages des patientes, mettant en évidence une liste très longue de symptômes et de pathologies chez certaines femmes et étudiant certaines des répercussions les plus diverses de la maladie. Les chercheurs ont également découvert un éventail croissant de signaux moléculaires dans le sang et la salive. Toutes ces découvertes pourraient, à terme, permettre un diagnostic plus précoce et offrir une plus grande variété de traitements.

 

DES CENTAINES DE SYMPTÔMES

Dans le cadre d'une étude menée à l'université de Californie à San Francisco (UCSF), des scientifiques ont utilisé les dossiers médicaux électroniques anonymisés de près de 40 000 patientes issus de six systèmes de santé universitaires de tout l'État afin de comparer les symptômes et les pathologies chez les femmes ayant reçu un diagnostic d'endométriose à ceux de femmes du même âge n'ayant pas reçu ce diagnostic. 

Sans surprise, celles ayant reçu le diagnostic souffraient de règles abondantes, de kystes ovariens, d'infertilité et d'autres troubles gynécologiques. Cependant, les scientifiques ont également identifié de nombreux liens moins évidents, notamment avec l'asthme, les maladies auto-immunes, les migraines, les reflux gastro-œsophagiens et la carence en vitamine D. Finalement, le groupe a identifié plusieurs centaines de symptômes et de pathologies chez les femmes atteintes d'endométriose. 

Les mécanismes à l'origine de ces pathologies n'ont pas été étudiés mais les experts avancent différentes explications possibles. Certaines seraient le résultat d'une hypersensibilité à la douleur susceptible d'apparaître chez les personnes atteintes d'une affection chronique et douloureuse. D'autres découleraient de l'inflammation systémique ou de l'excès d'œstrogènes causé par les lésions endométriales. Les gènes sont également susceptibles d'être impliqués car près d'une douzaine d'autres pathologies douloureuses ou inflammatoires partagent des expressions génétiques avec l'endométriose. 

Ces recherches menées dans des conditions réelles montrent clairement que « l'endométriose est une maladie compliquée » qui entraîne de nombreuses choses dans tout le corps, affirme Marina Sirota, pédiatre et experte en mégadonnées à l'UCSF et autrice principale de l'étude. À titre d'exemple, des travaux indépendants non publiés menés par son laboratoire sur des cellules prélevées lors de biopsies sur des patientes montrent que la maladie peut perturber la communication entre les cellules immunitaires et également provoquer un dérèglement des voies nerveuses. 

À mesure que les laboratoires approfondissent leurs recherches sur les multiples impacts de l'endométriose, les résultats soulèvent de nouvelles questions. Une étude publiée l'été dernier dans la revue Hypertension a cherché à comprendre pourquoi elle s'accompagne d'un risque accru de maladies cardiovasculaires. La pression sanguine augmente généralement lorsqu'une personne est exposée à des facteurs de stress physique tels que des températures extrêmement froides mais, dans cette étude, elle a baissé. La façon dont cette réaction altérée pourrait contribuer aux risques de maladies cardiaques reste un mystère.

 

DE NOUVELLES APPROCHES POUR DES DIAGNOSTICS PLUS RAPIDES ?

Selon les estimations actuelles, l'endométriose touche environ deux millions de femmes en France mais il est probable que de nombreuses autres ne soient pas diagnostiquées, notamment car il faut souvent attendre jusqu'à dix ans avant d'obtenir un diagnostic. 

Selon Marina Sirota, identifier des pathologies qui semblent n'avoir aucun lien entre elles pourrait changer les choses en permettant de repérer plus tôt les femmes qui nécessiteraient des examens complémentaires. Si de futures études confirmaient les liens mis en évidence par ses recherches, un neurologue qui reçoit en consultation une femme souffrant de migraines qui est aussi atteinte de reflux gastro-œsophagiens et de douleurs pelviennes pourrait l'orienter vers des examens complémentaires pour détecter une endométriose. 

Aujourd'hui, le diagnostic de l'endométriose passe généralement par des examens radiologiques. Mais selon Linda Giudice, coautrice de l'étude sur la base de données et endocrinologue spécialisée dans la reproduction depuis de nombreuses années à l'UCSF. « Souffrir pendant des années sans savoir pourquoi, se faire ignorer comme c'est le cas pour beaucoup de femmes, et s'entendre dire que les crampes menstruelles sévères sont normales ou sont dans la tête, c'est vraiment démotivant » indique-t-elle.

À l'horizon, une douzaine de sociétés de biotechnologies développent actuellement des outils permettant de dépister voire de diagnostiquer la maladie. Ces tests recherchent dans la salive, le sang ou les pertes menstruelles les marqueurs systémiques que l'on sait liés à l'endométriose. L'un d'entre eux, par exemple, recherche de minuscules gènes régulateurs associés au développement de l'endométriose. Un autre recherche des protéines sanguines associées à la maladie. Un test salivaire est déjà disponible dans plusieurs centres en France, dans le cadre d’un essai clinique. 

Megan Wasson attend avec impatience le moment où ces tests, une fois leur efficacité démontrée, permettront de dépister les personnes qui subissent des symptômes qui passent aujourd'hui entre les mailles du filet. « Je pense que ce serait incroyable de mettre ces tests à la disposition des pédiatres et des médecins afin qu'ils aient accès à un outil supplémentaire leur permettant de soupçonner un problème » affirme Megan Wasson. 

 

UNE AMÉLIORATION POTENTIELLE DE LA GAMME DE TRAITEMENTS

Identifier des symptômes et des pathologies inhabituelles pourrait également un jour permettre d'améliorer les traitements, pas seulement pour l'endométriose mais aussi pour d'autres maladies, explique Linda Giudice. Elle précise que l'endométriose est mieux traitée dans le cadre d'une approche multidisciplinaire, où les gynécologues collaborent avec des neurologues, par exemple, lorsque les patientes souffrent à la fois d'endométriose et de migraines

Traiter l'inflammation systémique chez une patiente atteinte d'endométriose peut permettre une amélioration d'autres maladies d'origine inflammatoire. Comme cela a été le cas de Julie Nash, Megan Wasson a constaté que de nombreuses pathologies disparaissaient chez ses patientes une fois les lésions endométriales retirées. « Lorsque nous identifions la source de l'inflammation et que nous la traitons, le reste du corps est naturellement capable de se guérir lui-même » explique-t-elle. 

Les traitements prescrits pour d'autres maladies peuvent également aider à soulager les symptômes de l'endométriose. Selon les travaux non publiés de Marina Sirota, les statines, un traitement contre l'excès de cholestérol, et la primaquine, un médicament antipaludique, ont permis de soulager les douleurs liées à l'endométriose chez les animaux de laboratoire. 

Toute avancée dans la prise en charge de l'endométriose est cruciale car les traitements actuels sont largement insuffisants. La contraception hormonale est recommandée comme traitement de première intention contre la douleur mais elle est souvent négligée au profit d'antalgiques, d'anti-inflammatoires non stéroïdiens ou d'une hystérectomie chirurgicale. Cette dernière ne parvient souvent pas à soulager la douleur car des lésions peuvent se trouver en dehors de l'utérus. 

Les femmes atteintes par des formes avancées de la maladie ont besoin de la même intervention chirurgicale gynécologique mini-invasive subie par Julie Nash, l'exerèse des lésions d'endométriose. Elle « élimine l'endométriose à la racine, en retirant les cellules de l'abdomen, du pelvis, de la cavité thoracique, où qu'elles se trouvent » explique Megan Wasson, même si des cellules microscopiques peuvent passer inaperçues et déclencher de futures crises. Cette intervention chirurgicale est généralement pratiquée par des chirurgiens gynécologiques spécialisés en chirurgie mini-invasive, tandis que les gynécologues ont tendance à brûler ou à retirer les tissus. Retirer les lésions grâce à une intervention chirurgicale a plus de chances de réduire les douleurs chroniques.

Il reste encore beaucoup à faire pour comprendre pleinement les façons dont l'endométriose impacte le corps des femmes. Dans l'étude menée par l'UCSF, Linda Giudice se dit surprise d'avoir constaté des centaines de comorbidités. « Je m'attendais à en trouver peut-être dix ou quinze au maximum », indique-t-elle. « C'est intéressant du point de vue de la maladie, mais aussi parce que cela permet d'avoir une vision d'ensemble plutôt que de se focaliser sur un seul aspect ».