Y a-t-il un lien entre les tatouages et le risque de développer un cancer ?
De nombreuses études ont établi ces dernières années un lien entre les tatouages - de plus en plus populaires - et un risque élevé de développer un cancer.
L'une de ces études, publiée dans la revue scientifique The Lancet en 2024, a mis en exergue le fait que les personnes tatouées ont un risque accru de 21 % de développer un lymphome ou de cancer touchant le système lymphatique, une partie importante du système immunitaire. Une autre étude, menée sur presque 2 700 jumeaux au Danemark, publiée dans la revue scientifique BMC Public Health en janvier 2025, montrait que les personnes tatouées avaient un risque accru de 62 % de développer un cancer de la peau et un risque presque trois fois plus élevé de développer un lymphome chez les personnes ayant de gros tatouages.
Ces études sont loin d'être concluantes. Bien qu'elles aient établi des corrélations entre les tatouages et des risques accrus de développer un cancer, elles n'ont pas prouvé l'existence d'un lien de causalité. De plus, il y a des éléments contradictoires : une étude publiée par le Journal of the National Cancer Institute en décembre 2025 a démontré que les personnes ayant trois gros tatouages ou plus avaient un risque de mélanome réduit de 74 %, l'un des types de cancer de la peau les plus graves, par rapport aux personnes qui ne sont pas tatouées.
Cependant, cette nouvelle recherche soulève des questions intéressantes quant à l'effet de l'encre une fois dans le corps et aux différents risques qui peuvent en découler.
« Les gens ne devraient pas paniquer, mais essayer de mieux comprendre la nature des encres de tatouage et des types de métaux lourds et autres substances cancérogènes qu'elles contiennent » souligne Christopher Bunick, professeur associé en dermatologie à la Yale School of Medicine.
Que vous ayez déjà un tatouage ou que vous envisagiez d'en faire un, voici ce que les scientifiques ont découvert à propos des effets à long terme de l'encre de tatouage sur le système immunitaire et de l'importance de la taille du tatouage.
DES MÉCANISMES MYSTÉRIEUX
Les experts ne comprennent pas totalement les mécanismes sous-jacents du lien entre les tatouages et le risque accru de développer un cancer, mais plusieurs théories sont largement acceptées.
D'une part, bien que les tatouages apparaissent sur la peau, ils sont plus que superficiels. Lorsque l'encre est injectée en profondeur dans la peau, de petites particules peuvent, avec le temps, entrer et circuler dans le système lymphatique et finir par s’accumuler dans les ganglions lymphatiques, pouvant causer une inflammation cachée.
« Votre corps identifie l'encre comme une substance étrangère et active le système immunitaire pour essayer de l'enlever » explique Christel Nielsen, coautrice de l'étude publiée par The Lancet et chercheuse dans le département de médecine du travail et environnementale à l'université de Lund, en Suède.
Dans une étude publiée par la revue PNAS en novembre 2025, des chercheurs ont tatoué les coussinets de souris avec des encres noires, rouges et vertes, et ont ensuite surveillé la manière dont l'encre circulait dans le système lymphatique et s'accumulait dans les ganglions. Ils ont découvert que l'encre était retenue dans certaines cellules immunitaires, les phagocytes, à l'intérieur des ganglions lymphatiques et qu'ensuite les phagocytes mouraient et déclenchaient une réaction immunitaire à long terme. De plus, lorsqu'ils administraient aux souris deux types de vaccins, contre la COVID-19 et la grippe, l'encre de tatouage sur la zone d'injection modifiait la réaction immunitaire aux vaccins.
D'autres facteurs entrent en jeu. D'une part, les encres de tatouage contiennent différents produits chimiques parmi lesquels figurent des produits cancérogènes, ce qui signifie qu'ils sont liés à l'apparition ou à l'augmentation du risque de développer un cancer. Par exemple, les encres noires peuvent contenir des hydrocarbures aromatiques polycycliques qui peuvent accroître le risque de cancer et l'encre rouge peut contenir des azocomposés qui peuvent se briser en composés pouvant causer un cancer lors d’une exposition aux UV, explique Matthew Cortese, spécialiste en lymphome au Roswell Park Comprehensive Cancer Center à Buffalo dans l'État de New York.
En outre, certaines encres de tatouage peuvent contenir des métaux lourds connus pour être toxiques tels que le plomb, le cadmium, le mercure, entre autres, ainsi que des solvants et autres additifs, le formaldéhyde et le phénol par exemple, liés à des risques de réaction allergique, précise Kelly Johnson-Arbor, physicienne et toxicologue au MedStar Georgetown University Hospital à Washington, D.C.
« Ce dépôt d'encre et de métaux déclenche trois réactions connues pour être des facteurs de risque de cancer : l'activation chronique du [système] immunitaire, le stress oxydatif et l'augmentation anormale du nombre de lymphocytes, des globules blancs » explique Joe K. Tung, directeur médical de Falk Dermatology à University of Pittsburgh Medical Center. Le stress oxydatif, qui peut être provoqué par l'introduction de substances étrangères dans la peau via l'encre de tatouage, peut endommager les tissus et accroître le risque de cancer. En revanche, lorsque les lymphocytes augmentent de manière incontrôlée, ils peuvent se transformer en cellules cancéreuses et former des tumeurs.
Certains effets peuvent être durables. Quand « des particules de pigments microscopiques et des contaminants métalliques circulent dans les canaux lymphatiques vers les ganglions lymphatiques, ils peuvent s'accumuler et y rester pendant des décennies » affirme Joe K. Tung.
Étant donné que l'encre et autres substances de tatouage peuvent s'installer à long terme dans les ganglions lymphatiques, elles peuvent avoir un effet cumulatif au fil du temps. Par exemple, l'étude publiée par The Lancet a découvert que le risque de développer un lymphome était en forme de U : le risque est plus élevé durant les deux ans suivant un tatouage, puis diminue entre la troisième et la dixième année pour augmenter de nouveau à partir de la onzième année.
Malheureusement, le risque de cancer ne semble pas être influencé par l'époque où le tatouage est réalisé. « L'encre utilisée de nos jours n'est pas plus sûre que celle utilisée auparavant, car les tatoueurs se fournissent auprès de sources très nombreuses, sans forcément de contrôle qualité clair ou de transparence en termes de composition » révèle Christopher Bunick.
Bien que les législations française et européenne encadrent l'utilisation des encres pour le tatouage, il revient aux personnes qui envisagent de se faire tatouer de chercher et de choisir un tatoueur réputé et de se renseigner sur la composition chimique des encres qu'il utilise. Et ce notamment à l'étranger où les réglementations peuvent différer.
La question de l'influence de la taille d'un tatouage sur le risque de cancer est un peu plus délicate. L'étude publiée par The Lancet en 2024 n'a pas trouvé de preuve indiquant que la taille d'un tatouage augmente le risque de développer un lymphome. Néanmoins, l'étude de 2025 suggère que les personnes ayant des tatouages plus grands que la paume de la main ont presque trois fois plus de risques de développer un lymphome que les personnes non tatouées.
« Selon notre étude, la taille semble avoir son importance. Une interprétation raisonnable est que les tatouages plus grands reflètent une exposition globale à l'encre plus importante » explique Signe Bedsted Clemmensen, coautrice de l'étude et scientifique dans l'unité de recherche en épidémiologie, biostatistiques et biodémographie au département de santé publique de l'université du Danemark du Sud. « Plus il y a d'encre qui entre dans le corps, plus le risque d'accumulation dans les ganglions lymphatiques et d'interaction prolongée avec le système immunitaire est important. »
Toutefois, Signe Bedsted Clemmensen ajoute que « la taille d'un tatouage n'est qu'un indicateur approximatif. Deux tatouages de la même taille peuvent grandement différer en termes de densité et de quantité d'encre qu'ils contiennent. »
DES MESURES DE PROTECTION
Malgré ces découvertes préoccupantes, il est important de se rappeler qu'un lien de corrélation n'est pas un lien de causalité. Il est nécessaire que plus de recherches soient réalisées afin de comprendre le rôle du tatouage dans ce contexte, affirment les experts.
« De nombreux facteurs de confusion de la vie réelle, notamment le mode de vie, l'exposition aux UV, les risques professionnels et le statut immunitaire peuvent influencer le risque de cancer » explique Joe K. Tung. « Comme pour de nombreuses expositions environnementales, le risque de cancer lié aux tatouages est probablement cumulatif et modifié par d'autres comportements qui peuvent faire augmenter ou réduire certains de ces risques. »
Une chose est sûre : faire retirer un tatouage n'est pas la solution. En fait, cela pourrait accroître le risque de cancer. Le détatouage au laser est la méthode la plus courante pour faire retirer un tatouage et « augmente la fragmentation des particules de pigments de l'encre et peut [favoriser] la migration de composés cancérogènes vers les ganglions lymphatiques » explique Christopher Bunick. En fait, l'étude publiée par The Lancet a révélé que les personnes ayant eu recours au détatouage au laser ont 2,5 fois plus de risque de développer un lymphome.
Une meilleure approche : adopter un mode de vie sain de manière proactive. Cela implique d'avoir une alimentation saine, d'éviter de fumer, de pratiquer une activité physique régulière, de limiter sa consommation d'alcool et de protéger sa peau.
« Il est particulièrement important pour les personnes tatouées de protéger leur peau du soleil, soit en utilisant une protection solaire soit en couvrant leur tatouage par des vêtements » précise Christel Nielsen. Joe K. Tung conseille de chercher une protection solaire à spectre large avec un SPF 30 ou plus.
Les personnes tatouées devraient également programmer des examens de la peau réguliers chez un dermatologue afin de chercher des signes possibles de cancer de la peau, car il peut parfois être difficile pour une personne lambda de détecter des excroissances de peau inquiétantes sur une peau tatouée.
De plus, veillez à consulter régulièrement votre médecin traitant. Soyez à l'affût de masses inhabituelles ou de ganglions lymphatiques gonflés et, le cas échéant, faites-les vérifier rapidement, rappelle Matthew Cortese. Lorsqu'ils sont détectés assez tôt, les cancers de la peau peuvent souvent être retirés et les lymphomes sont traitables et souvent guérissables.
Par-dessus tout, il est important de garder ces risques potentiels à leur juste mesure, précise Signe Bedsted Clemmensen. « Les lymphomes sont des cancers relativement rares et, même s'il y a un risque accru, le risque absolu pour chaque individu reste bas. » Certains peuvent considérer ce risque ajouté comme le petit prix à payer pour avoir un tatouage.