Animaux ivres : le chevreuil de Saône-et-Loire n’est pas un cas isolé
Un chevreuil tourne en rond dans un champ désert de la campagne française. Son attitude est de plus en plus incohérente, jusqu'à ce que l'animal s'effondre sur le sol. Ce comportement serait-il le résultat d'un état d'ivresse ?
C'est ce que les policiers ont immédiatement pensé en voyant la vidéo. La semaine dernière, la gendarmerie de Saône-et-Loire a posté un avertissement en ligne à l'intention des habitants, les invitant à faire attention, surtout au volant, aux comportements imprévisibles des animaux sauvages qui auraient consommé des fruits fermentés ou d'autres plantes.
Il est impossible de savoir avec certitude si le comportement de ce chevreuil est réellement un signe d'ivresse, et pas un signe de blessure, d'une maladie ou d'un trouble neurologique, rappellent les autorités. Mais l'ivresse n'est pas aussi rare qu'on le croit dans le monde animal.
En réalité, plusieurs espèces d'animaux sauvages s'enivrent naturellement, grâce aux coquelicots, aux champignons hallucinogènes ou aux raisins qui, une fois fermentés, se transforment en éthanol. Bien que l'on pense généralement que ce soit involontaire, des chercheurs soupçonnent que les chimpanzés pourraient même chercher à consommer l'équivalent de deux verres d'alcool par jour.
Des éléphants aux rennes, voici quelques exemples intrigants.
LES JASEURS D'AMÉRIQUE SE GAVENT DE BAIES
Connue pour son plumage saisissant caractérisé par une grande crète et un masque noir autour des yeux, cette espèce nord-américaine se distingue des autres oiseaux par sa capacité à se nourrir exclusivement de fruits pendant plusieurs mois. Ils constituent une excellente source d'énergie mais les fruits et les baies trop mûrs peuvent représenter une menace invisible pour les oiseaux.
Des levures naturelles commencent à faire fermenter les fruits mûrs, transformant les molécules de sucre en éthanol et en dioxyde de carbone. Si le fruit n'a pas commencé à pourrir, le manger est techniquement sans danger mais cela peut enivrer les oiseaux.
Tout comme les humains, les jaseurs ivres ont des réflexes plus lents et des capacités de prise de décisions altérées, ce qui peut les rendre plus vulnérables aux prédateurs, aux véhicules, et plus susceptibles de se cogner à des vitres.
« L'alcool est un neurodépresseur, il ralentit donc le système nerveux et les réflexes. Tout ce que l'on peut imaginer chez une personne ivre se produit également chez les animaux », explique Sara Wyckoff, vétérinaire spécialisée dans la faune sauvage pour le Texas Parks and Wildlife Department, une agence de l'État du Texas chargée de la conservation de la faune.
Dans une étude qu'il a menée en 2020, Piotr Tryjanowski, zoologiste à l'université des sciences de la vie de Poznań, a analysé des articles scientifiques et des vidéos YouTube qui répertoriaient cinquante-cinq espèces d'oiseaux consommant de l'alcool, y compris des animaux semi-sauvages et des animaux de compagnie. De nombreuses vidéos montraient des perroquets, des corvidés et d'autres espèces d'oiseaux considérées comme « intelligentes » sirotant des boissons destinées aux humains.
« Pourquoi font-ils cela ? Probablement pour la même raison que nous allons dans les bars », affirme Piotr Tryjanowski.
LES ÉLÉPHANTS D'AFRIQUE S'ENIVRENT EN MANGEANT DES FRUITS
Les rapports faisant état d'éléphants d'Afrique ivres après avoir consommé des fruits fermentés du marula abondent, tant dans la littérature grand public que dans la littérature scientifique. Certains scientifiques ont remis en question la validité de ces rapports, invoquant la grande taille des éléphants et les quantités considérables d'alcool qu'il leur faudrait pour s'enivrer.
Lorsqu'elle était étudiante à l'université de Calgary, au Canada, Mareike Janiak a étudié la façon dont différentes espèces métabolisent l'éthanol. Son étude, publiée en 2020 dans la revue Biology Letters, a mis en évidence une variation génétique importante dans la façon dont différentes espèces métabolisent l’éthanol grâce à l’alcool déshydrogénase, la principale enzyme impliquée dans la dégradation de l'éthanol.
Ce n'est peut-être pas surprenant, compte tenu de notre passion pour l'alcool, mais les humains disposent d'une très bonne capacité de dégradation de l'éthanol, ce qui fait qu'il est plus difficile de nous enivrer que, par exemple, les chevaux, les vaches et les cochons. Mareike Janiak a découvert que de nombreuses espèces frugivores sont capables de métaboliser très efficacement l'éthanol, peut-être en raison de la présence naturelle d'éthanol dans les fruits trop mûrs.
Cependant, les éléphants d'Afrique souffrent d'une mutation génétique qui rend plus difficile la métabolisation de l'alcool déshydrogénase, ce qui suggère que ces géants peuvent s'enivrer en mangeant des fruits de marula, explique Mareike Janiak. Elle ajoute qu'ils ne le font probablement pas par plaisir mais par faim.
« La production d'éthanol nécessite la présence de sucre, et le sucre est une source d'énergie » affirme Mareike Janiak. « La capacité à digérer l'éthanol pourrait permettre de consommer davantage de fruits techniquement pourris ou avariés ».
LES RENNES MANGENT DES CHAMPIGNONS HALLUCINOGÈNES
En Sibérie, les rennes partagent leur habitat avec le champignon hallucinogène Amanita muscaria, ou l'amanite tue-mouches. Ce champignon, avec son chapeau rouge tacheté de blanc, est aussi très apprécié des chamans sibériens qui le consomment pour ses effets « enivrants et hallucinogènes », selon une étude de 2018.
Des biologistes ont observé que les rennes se nourrissaient de ce champignon toxique mais nutritif, dont les toxines sont neutralisées par leur système digestif complexe.
On ne sait pas vraiment si l'ingestion de ce champignon provoque chez ces ongulés des nausées, des vomissements et une désorientation comme c'est le cas chez l'être humain.
LES SCANDENTIENS PRÉFÈRENT LE NECTAR ALCOOLISÉ
En Thaïlande, en Malaisie et à Bornéo, sept espèces de scandentiens se nourrissent principalement de nectar de palmiers du genre Eugeissona. Le nectar de ces arbres fermente rapidement, se transformant en un sirop sucré et alcoolisé contenant plus de 3 % d'alcool.
Selon une étude de 2008, contrairement aux jaseurs d'Amérique, les scandentiens ne semblent pas souffrir des effets néfastes de cette alimentation régulière et riche en alcool, et ils ne présentent aucun signe apparent d'ivresse.
En 2020, des chercheurs ont découvert que d'autres espèces de pollinisateurs de ces palmiers, notamment les écureuils et d'autres rongeurs, sont adaptées à la consommation importante d'alcool.
Même si les animaux pourraient ingérer ces plantes par plaisir, Piotr Tryjanowski pense que c'est leur valeur nutritionnelle qui importe pour eux.
« La consommation de ces aliments peut apporter du sucre et des vitamines, ainsi que de l'alcool », explique-t-il.