Baisse de la fertilité masculine : démêler les causes réelles des idées reçues

Mar 11, 2026 - 19:00
Baisse de la fertilité masculine : démêler les causes réelles des idées reçues

Sur YouTube, un influenceur aux millions d’abonnés pose un diagnostic pour expliquer la chute de la fertilité chez les hommes. Selon lui, les responsables seraient les téléphones portables, surtout lorsqu’ils se trouvent dans la poche avant des pantalons. Un biohacker, suivi par des millions de personnes sur Instagram, désigne un autre coupable : « l’infertilité est surtout causée par les véhicules électriques. » Des millions de personnes visionnent et apprécient des vidéos comme celles-ci. Elles donnent l’impression que la fertilité masculine est mise à mal par la technologie moderne. Le secret pourrait donc frevenir à éviter de transporter son téléphone dans sa poche et de ne pas conduire ou monter dans une voiture électrique. La réalité est toutefois plus complexe que cela. Et les études en cours ne montrent aucun lien entre les téléphones portables, les véhicules électriques et la baisse de la fertilité.

Certes, les experts s’accordent généralement sur le fait que la fertilité masculine décline, mais les urologues et les épidémiologistes ne parviennent pas à isoler une cause unique. Les experts insistent également sur un point : on ignore encore si cette baisse partielle ou aussi grave que ce que les influenceurs dépeignent. Les études existantes pointent plusieurs causes potentielles, telles que de meilleures méthodes de dépistage, les effets environnementaux, comme l’exposition à la chaleur, la consommation d’alcool et l’obésité.

Si les réseaux sociaux ne tiennent pas compte de l’approche mesurée des experts face à la fertilité masculine, la vérité est bien plus complexe.

 

SPERMATOZOÏDES ET FERTILITÉ

Les discussions autour de la fertilité peuvent donner le tournis, mais le contexte est primordial. Dans le bureau d’un urologue, la fertilité masculine correspond à la capacité individuelle d’un homme à concevoir. Lorsque les démographes et les gouvernements se réfèrent au taux de fertilité, ils calculent le nombre de naissances et le comparent au nombre de femmes en âge de procréer. Ce calcul ne prend pas en compte la fertilité individuelle ou le désir d’un individu d'avoir des enfants.

La fertilité globale, le nombre de naissances, a chuté. Allan Pacey, doyen adjoint de la faculté de biologie, de médecine et de santé de l’université de Manchester, étudie la santé reproductive masculine depuis plus de trente ans. Pour lui, l’utilisation accrue des moyens de contraception, le fait que les hommes attendent plus longtemps avant d’avoir des enfants ou encore, que certains ne manifestent pas l’envie de devenir pères, pourrait en partie expliquer ce déclin.

Le nombre de spermatozoïdes et leur qualité sont, sont quant à eux affectés par d'autres facteurs. Quand on parle de fertilité masculine, et notamment en ligne, le nombre de spermatozoïdes et la fertilité sont des concepts souvent confondus. Les études sur le nombre de spermatozoïdes et leur qualité peuvent être complexes à analyser à cause de résultats contradictoires. Les experts du domaine ne sont pas parvenus à « convaincre le public qu’il s’agit d’une question importante », et cela fait partie du problème, estime Allan Pacey. « Par conséquent, nous sommes dans le brouillard et ne pouvons pas distinguer le vrai du faux. » Selon lui, le déclin de la fertilité masculine est le résultat d’une précision accrue des analyses de sperme.

« En améliorant les méthodes de dénombrement, on obtient des valeurs plus basses, car les mauvaises approches surestiment toujours le nombre [de spermatozoïdes] », explique le scientifique. Il avance que le nombre de spermatozoïdes ne baisse pas, mais que nous avons simplement « changé de lunettes » alors que la technologie, le niveau d’éducation et les contrôles qualité se sont améliorés.

Une méta-analyse largement diffusée en 2017 et publiée dans la revue scientifique Oxford Journals: Human Reproduction Update continue d’alimenter le débat actuel autour de la fertilité masculine. Cette étude avait annoncé que le nombre de spermatozoïdes dans les pays occidentaux avait diminué de presque 60 % à l’échelle mondiale depuis 1973. En 2023, une mise à jour fournie par les mêmes auteurs a confirmé cette découverte et un déclin de la fertilité masculine en Amérique du Sud, en Amérique Centrale, en Afrique et en Asie. L’épidémiologiste Hagai Levine, le principal auteur de cette étude, a averti que, si l’on ne faisait rien, cette tendance pourrait mener à l’extinction de l’humanité.

« C’est le canari dans une mine de charbon », dit-il. « Cela signifie que quelque chose ne va vraiment pas dans notre environnement actuel. La diminution du nombre de spermatozoïdes annonce la morbidité et la mortalité. »

Bien que son avertissement puisse sembler de mauvais augure, des études rétrospectives l’ont contredit. En 2025, la Cleveland Clinic a annoncé qu’il n’y avait aucune raison de paniquer après la publication d’une revue systématique montrant que le nombre de spermatozoïdes restait constant. Les scientifiques ont analysé des études publiées au cours des cinquante-trois dernières années. « Aucune preuve ne suggère que ce déclin est la cause d’une baisse drastique de nos capacités à enfanter », rassure Scott Lundy, urologue spécialisé en reproduction de la Cleveland Clinic et principal auteur de l’étude. « La plupart des hommes, même avec un nombre modeste de spermatozoïdes, ne rencontreront aucun problème à concevoir. »

Malgré ces découvertes, la prévalence du facteur de l’infertilité masculine, l’incapacité à concevoir, doit être reconnue, déclare Scott Lundy. Un couple sur six dans le monde est infertile. Et pour la moitié de ces couples, l’infertilité est masculine. Mais aucune preuve ne suggère qu'un déclin du nombre de spermatozoïdes mènerait à une baisse spectaculaire de notre capacité à concevoir.

Une méta-analyse, publiée dans la revue scientifique Andrology, ne rapporte aucun changement d’importance dans le taux de spermatozoïdes dans les pays d’Europe occidentale et aux États-Unis entre 1993 et 2018. Toutefois, ces découvertes n’ont pas attiré l’attention du public, comme l’a fait l’étude de Hagai Levine. Elles n’ont d’ailleurs pas été aussi diffusées.

Une grande partie des preuves attestant d’une crise de la fertilité masculine repose sur des études rétrospectives, comme le souligne Allan Pacey. Dans le cadre de telles études, des données préexistantes provenant de sources disparates sont combinées et analysées avant que les chercheurs ne tentent de « tracer une ligne » pour déterminer une tendance. Selon lui, c’est une approche « qui présente, par définition, des défauts » qui demande d’émettre des hypothèses sur les données.

Les études prospectives sur le nombre de spermatozoïdes sont plus rares, et plus onéreuses, car elles demandent de suivre des participants sur une durée souvent longue, au lieu d’analyser des données déjà existantes. Mais elles ont tout de même lieu. Des chercheurs danois ont conduit une étude prospective auprès de 6 000 jeunes hommes en 2018 et n’ont trouvé aucun changement important dans le nombre de spermatozoïdes. Allan Pacey affirme que plus d’études prospectives sont nécessaires pour le confirmer. Celles-ci permettraient de mieux comprendre l’ampleur et les causes de la baisse du nombre de spermatozoïdes.

« Malheureusement, notre domaine en général est rongé par les données de mauvaise qualité », déplore Scott Lundy. « Une partie de mon travail consiste à mener plus d’études de haute qualité pour répondre à ces questions. Ne pas avoir de réponses à apporter est une source de frustration pour nous tous. »

 

LES MICROPLASTIQUES, LA CIGARETTE ET LES TÉLÉPHONES SONT-ILS DANGEREUX ?

Les facteurs liés au mode de vie, comme la cigarette, la forte consommation d’alcool ou de marijuana, contribuent au déclin de la fertilité. Lorsqu’un patient est fumeur, Scott Lundy est capable d’identifier des cellules présentes dans ses échantillons de sperme ; un résultat direct d’inflammation due à la fumée de cigarette. Les médecins recommandent souvent de changer ses habitudes, d’arrêter de fumer, de faire du sport, de perdre du poids et de réduire sa consommation d’alcool, afin d’améliorer son niveau de fertilité. Évidemment, d’autres facteurs contribuent à la baisse de la fertilité, des facteurs environnementaux, par exemple, mais, comme avec beaucoup d’études menées dans ce domaine, les résultats varient.

Les réseaux sociaux citent souvent les microplastiques, car on en a bel et bien retrouvés dans les testicules, mais on ignore encore quels effets cela entraîne. Ces études inquiètent moins Scott Lundy, qui les décrit comme étant « limitées par leur méthodologie ». Récemment, les études montrant des microplastiques dans le corps humain, y compris dans les testicules, ont été remises en question en raison de faux positifs.

On a beaucoup plus de preuves que les perturbateurs endocriniens (PE) altèrent la fertilité masculine, continue Scott Lundy. Ces substances, que l’on trouve dans beaucoup de plastiques réutilisables et dans des produits jetables, sont associées à des altérations des spermatozoïdes. Les mécanismes et l’échelle des effets des PE sur la santé reproductive sont en cours d’étude.

En fin de compte, les facteurs environnementaux et génétiques « s’additionnent d’une manière synergétique » qui affecte la fertilité, déclare le scientifique.

Certains de ces mêmes influenceurs qui mettent en garde contre les risques engendrés par les téléphones portables sur le nombre de spermatozoïdes vantent également les mérites des thérapies de remplacement de la testostérone (TRT). Les thérapies de remplacement de la testostérone peuvent, en effet, traiter un grand nombre de symptômes, dont la dysfonction sexuelle. Toutefois, les hommes y ont de plus en plus accès via des vendeurs qui ne précisent pas toujours les effets que le traitement engendre sur la fertilité masculine.

Les hommes qui prennent de la testostérone ont, le plus souvent, un nombre de spermatozoïdes égal à zéro, explique Scott Lundy. La plupart des hommes dont le traitement est supervisé par un médecin peuvent récupérer une partie ou une majorité de leur production de spermatozoïdes s’ils arrêtent le traitement. Cependant, le nombre de spermatozoïdes pourrait ne jamais atteindre le niveau qu’il avait avant le début de la thérapie de remplacement de la testostérone.

Certains médecins ne connaissent pas les effets de la testostérone sur la fertilité. Un sondage, mené en 2012 auprès d’urologues, a montré que 25 % d’entre eux prescrivaient de la testostérone à un patient infertile qui tentait de concevoir. « Nous ignorons s’ils avaient bien lu le sondage ou s’ils étaient mal informés. Mais qu’un urologue déclare cela est, sans aucun doute, profondément problématique », déclare Scott Lundy.

« En tant qu’experts, nous devons mieux agir pour diffuser les bonnes informations et déterminer comment mieux les communiquer, à la fois aux prescripteurs et aux patients », affirme-t-il.

 

LES MYTHES SUR L'INFERTILITÉ

Certaines des idées reçues en rapport avec les problèmes de fertilité ne sont pas prouvées. « Le téléphone dans la poche est un exemple courant », explique Scott Lundy. Cela pourrait affecter la fertilité, mais aucune donnée ne l’atteste encore. Les obstacles à la fertilité masculine se résument souvent à un poids trop important et un mode de vie qui pourrait être plus sain. Scott Lundy croit qu’une baisse subtile du nombre de spermatozoïdes s’est produite au fil du temps, ce qui montre que « dans notre société, la santé générale empire ».

De façon similaire, « les inflammations systémiques, les infections ou les maladies peuvent entraîner des effets importants et profonds sur le statut actuel de la fertilité », explique Scott Lundy. Par exemple, le nombre de spermatozoïdes d’un homme qui a récemment souffert de la grippe ou du COVID sera beaucoup plus bas durant environ trois mois. C’est la durée nécessaire à la production de nouveaux spermatozoïdes. Au cours d’un épisode de fièvre, la température du corps augmente, y compris dans les testicules, ce qui peut affecter la production de spermatozoïdes.

« Parfois, nous rencontrons des hommes qui sortent d’une grippe et qui s’inquiètent de leur fertilité. Leurs résultats montrent des paramètres spermatiques médiocres », continue Scott Lundy. « Nous les réexaminons trois mois plus tard et tout est revenu à la normale. »

 

STIGMATES ET SOLUTIONS

Pour beaucoup d’hommes, exprimer son inquiétude quant à sa fertilité peut être complexe. « Ce qu’il se passe, c’est que nous décourageons les hommes à exprimer leur inquiétude et leur suggérons de garder pour eux leurs émotions et leurs sentiments », déplore Scott Lundy. Paradoxalement, remarque-t-il, le stress peut avoir des conséquences néfastes sur la fertilité. Mais des solutions existent pour évaluer et parler de l’infertilité masculine.

Avoir une conversation avec un urologue peut paraître inquiétant pour deux raisons. La première, c’est qu'on compte peu d’urologues spécialistes en reproduction avec ce niveau de connaissances à jour. La deuxième raison concerne le stigmate lié à la part masculine de l’infertilité.

Au lieu de cela, les hommes se tournent vers Internet pour des examens virtuels ou pour faire analyser leur sperme par correspondance. Scott Lundy ne critique pas ces options, car elles peuvent ouvrir le dialogue. Si les tests de sperme par correspondance ou les autres options à faire chez soi offrent discrétion et résultats rapides, ils ne prennent pas en compte la liste exhaustive des facteurs de santé spermatique qu’un urologue analyserait.

Pour les hommes souffrant d’infertilité, plusieurs voies de traitement sont possibles. La gonadotrophine chorionique humaine (HCG) est une injection qui « piège » les testicules et leur fait produire du sperme. Cela peut restaurer un degré de fertilité chez les patients suivant une thérapie de remplacement de la testostérone ou souffrant de certains maux, comme l'hypogonadisme hypergonadotrope. Les modulateurs sélectifs des récepteurs aux œstrogènes (SERM) sont des médicaments oraux utilisés pour traiter le cancer du sein et - souvent hors autorisation de mise sur le marché - pour traiter l’infertilité masculine et la faible production de testostérone, ou hypogonadisme.

Les inhibiteurs de l’aromatase, également développés pour traiter le cancer du sein, sont une autre forme de médication orale utilisée pour améliorer la fertilité masculine. Il y a environ 10 % de risques que les inhibiteurs de l’aromatase provoquent un déclin de la fertilité, avertit Scott Lundy. Et prédire qui subira les effets de cette réaction est aujourd’hui impossible. C’est pourquoi les hommes doivent suivre ce traitement sous contrôle médical.

La varicocélectomie est une opération commune que Scott Lundy effectue des centaines de fois par an. Lorsqu’un réseau de veines au-dessus des testicules, le plus souvent le gauche, se dilate au cours de la puberté, on appelle cela une varicocèle. Près de 15 % des hommes en ont une, et beaucoup ne manifestent aucun symptôme. Elle peut cependant entraîner une infertilité et certains ne découvrent leur varicocèle que lorsqu’ils ont des problèmes pour concevoir. En 2024, Scott Lundy et son équipe ont multiplié par 100 les chances de conception d’un couple en réparant une varicocèle bilatérale. Un bébé en bonne santé est né quelques mois après.

« Nous avons de nombreuses options. Je pense que nous aimerions tous avoir plus d’outils, mais nous avons la possibilité d’aider beaucoup d’hommes qui viennent en consultation », conclut Scott Lundy.