Cette croisade meurtrière signa la chute de Constantinople
La croisade des rois, mieux connue sous le nom de troisième croisade, fut une victoire tactique qui permit la conquête de villes clés mais qui échoua dans son objectif principal : reprendre possession de Jérusalem pour la rendre aux chrétiens. Toutefois, celle-ci permit une trêve avec le sultan Saladin et les Chrétiens purent accéder librement à Jérusalem. Néanmoins, la Ville sainte, conquise par Saladin en 1187, resta aux mains des musulmans. Dès 1198, le pape Innocent III appela à la quatrième croisade pour reprendre Jérusalem.
En novembre 1199, le comte Thibaut III de Champagne, noble puissant et magnat féodal, organisa un tournoi dans la ville d’Écry-sur-Aisne, actuelle Asfeld, dans le nord-est de la France. Inspiré par les prêches de Foulques de Neuilly dans toute la région et par l’appel à prendre la croix, un groupe de nobles d’Écry, conduit par Thibaut décida de lancer une nouvelle croisade pour récupérer Jérusalem. Parmi eux se trouvaient trois personnages éminents : Geoffroi de Villehardouin, qui deviendrait l’auteur de l’un des principaux récits de cette campagne, laquelle allait devenir, avec le temps, la quatrième croisade ; Boniface de Montferrat, qui prendrait la tête des croisés après la mort prématurée de Thibaut en 1201 ; et Simon de Montfort, qui jouerait un rôle important dans une autre croisade, celle des Albigeois, menée contre les Cathares.
DES CROISÉS AUX MERCENAIRES
Atteindre Jérusalem par voie de terre à cette époque était impensable, car les Balkans, sous domination byzantine, étaient bien trop instables. Les croisés envisagèrent de naviguer jusqu’en Égypte, puis de gagner la Terre sainte par la route à partir de là, mais ils ne disposaient pas des ressources suffisantes pour obtenir navires et provisions. Ils sollicitèrent donc l’aide des républiques marchandes prospères de Gênes et de Venise.
Bien que déjà vieux et aveugle, Enrico Dandolo, le rusé doge vénitien, conclut un accord avec les croisés en 1201 pour transporter leurs hommes, leurs chevaux et leurs provisions vers l’Égypte en échange de 85 000 marcs d’argent. Mais lorsque vint le moment pour les croisés d’embarquer, ils n’avaient pas réussi à réunir la somme et leur entreprise demeura en suspens jusqu’à ce qu’un nouvel accord soit trouvé.
Pressés de payer, les croisés décidèrent de modifier leur itinéraire et de faire route d’abord vers la cité dalmate de Zara (actuelle Zadar, en Croatie). Rivale commerciale de Venise sur l’Adriatique, Zadar faisait partie du royaume catholique de Hongrie. Le nouveau plan des croisés était de conquérir la cité prospère et de la remettre à Venise pour solder leur dette.
Le doge Dandolo cherchait depuis longtemps à contrôler le littoral dalmate, ce qui lui aurait conféré un pouvoir sur le commerce florissant qui se faisait à travers l’Adriatique. Les croisés étant ses débiteurs, Dandolo vit là l’occasion idéale de les utiliser pour exploiter leur potentiel et faire gagner Zara à Venise. En novembre 1202, les croisés attaquèrent Zara la catholique ; c’était la première fois qu’une croisade ciblait une communauté chrétienne. Cela rendit fou de rage le pape Innocent III, qui excommunia promptement l’expédition tout entière. Peu après, il leva cette excommunication pour tous, à l’exception des Vénitiens, qu’il jugeait responsables de cet outrage.
L’épisode de Zara portait peut-être en germe les événements d’avril 1204 à Constantinople, capitale de l’Empire byzantin. Quand la quatrième croisade débuta, Byzance était en plein chaos. Des années auparavant, l’empereur byzantin Isaac II avait été rendu aveugle et emprisonné par son frère Alexis III. Le fils d’Isaac, également prénommé Alexis, appela les croisés à l’aide. À Zara, il leur offrit 200 000 marcs d’argent, ainsi que des soldats et des provisions, s’ils le soutenaient face à Alexis III. Il promit également que tout l’Empire byzantin ferait allégeance au pape de Rome. Les croisés acceptèrent le marché et la quatrième croisade changea de nouveau de plan : hormis une poignée de chevaliers français qui poursuivirent leur chemin vers la Terre sainte pour accomplir leur mission originelle, la majorité des participants à la quatrième croisade firent route vers Constantinople, capitale de l’Empire byzantin.
Les croisés arrivèrent à Constantinople à la fin de juin 1203, avec Alexis, fils d’Isaac et futur empereur, dans leurs bagages. La capitale leur fit grande impression, comme l’écrit Geoffroi de Villehardouin : « Ils ne pouvaient se persuader qu’en tout le monde il y eût cité si belle et si riche : particulièrement quand ils aperçurent ses hautes murailles et ses belles tours, dont elle était revêtue et fermée tout à l’entour, et ses riches et superbes palais, et ses magnifiques églises, qui étaient en si grand nombre qu’à peine on se le pourrait imaginer si on ne les voyait de ses yeux, ensemble la belle assiette tant en longueur que largeur de cette capitale de l’Empire. […] Il n’y avait là cœur si assuré, ni si hardi qu’il ne frémît. »
En juillet, les croisés assiégèrent et attaquèrent la cité magnifique. Les Vénitiens parvinrent à percer les murs et Alexis III s’enfuit dans la terreur. Au début d’août 1203, Alexis IV fut couronné co-empereur aux côtés de son père Isaac II.
ASSAUT VICTORIEUX
Quelques mois plus tard, en février 1204, Alexis Doukas, gendre de l’empereur déposé Alexis III, parvint à faire emprisonner Alexis IV et à monter sur le trône impérial en tant qu’Alexis V, que l’on surnomma Murzuphle en raison de ses sourcils broussailleux. Alexis V avait déjà attisé l’opposition envers les occidentaux en général et s’en prenait violemment à Alexis IV pour les dettes qu’il avait contractées auprès des croisés et pour leur pacte visant à placer l’empire orthodoxe sous le contrôle de la Rome catholique.
Avec l’emprisonnement d’Alexis IV par Alexis V, les croisés se trouvèrent affaiblis et privés des fonds sur lesquels ils comptaient. Ils commencèrent à rencontrer des problèmes de ravitaillement également, car Alexis IV avait fermé les marchés de Constantinople aux croisés. Alexis V leva une armée pour attaquer leurs forces. Le patriarche de Constantinople accompagna les troupes de l’empereur, emportant avec lui une icône de la Vierge Marie et d’autres reliques révérées.
Bien que l’attaque surprise ait d’abord secoué les croisés, ils s’en remirent, attaquèrent le patriarche et lui confisquèrent ses reliques sacrées. Alexis V et ses hommes se trouvèrent plongés dans la confusion et s’enfuirent, abandonnant l’étendard impérial, ce qui, conjugué à la perte des reliques, constitua une immense humiliation. Dans son récit de témoin direct, le chevalier et chroniqueur français Robert de Clari en décrivit l’effet sur les troupes byzantines : « Ils ont une si grande foi dans cette icône qu’ils ont la certitude absolue que quiconque la porte au combat est invincible et nous croyons que c’est parce que [Murzuphle (Alexis V)] n’avait aucun droit de la porter qu’il fut vaincu. »
Alexis avait été humilié devant son propre peuple. Après diverses attaques ratées, il tenta de négocier avec Dandolo, le doge rusé de Venise, mais ne parvint à aucun accord. La guerre semblait désormais inévitable. Alexis V continuait de se sentir menacé par le jeune Alexis IV qu’il avait usurpé et fait emprisonner, mais qui avait encore le soutien des croisés. Alexis V fit donc assassiner Alexis IV, et le chaos s’empara de Constantinople. Avec la mort d’Alexis IV, les croisés venaient de perdre leur seul allié byzantin ainsi que les fonds qu’il leur avait promis. Ils ne virent d’autre choix que de prendre la ville par la force, et dès avril 1204, ils se préparèrent à prendre d’assaut les remparts imposants de Constantinople.
Les Vénitiens armèrent leurs navires et y stationnèrent des troupes en vue d’une attaque en mer, les équipèrent de pierriers (des engins de siège propulsant des pierres) et les couvrirent de peaux trempées dans le vinaigre pour qu’ils ne prennent pas feu. En haut des mâts, ils installèrent des « ponts volants » pour aider les soldats à atteindre le sommet des remparts de la ville. Les croisés français se concentrèrent sur l’offensive terrestre, préparant leurs propres machines de guerre et amassant les outils et armes nécessaires aux sapeurs (ingénieurs de combat) pour qu’ils ouvrent une brèche dans les défenses au sol.
De l’autre côté de la muraille, les armées byzantines se préparaient également au combat. Elles renforcèrent leurs défenses et installèrent des machines de guerre et des tours en bois au sommet des tours en pierre de la ville pour gagner en hauteur et en puissance de feu.
Les forces occidentales s’étaient entendues pour rassembler, en cas de succès, l’ensemble du butin à un seul endroit et le distribuer à partir de là. Les Vénitiens en recevraient les trois quarts, et les Français le reste. De cette manière, les croisés prévoyaient de régler leur dette envers Venise. Ils avaient également décidé de la façon dont ils nommeraient un empereur occidental à la tête de l’Empire byzantin : celui-ci serait élu par six Vénitiens et six Français.
L’attaque débuta aux petites heures le 9 avril et les Byzantins parvinrent d’abord à repousser leurs assaillants. Mais la fortune changea le 12 avril. Un vent soudainement favorable permit à l’un des doubles navires des croisés (deux navires joints pour accroître leur portée et leur puissance) de manœuvrer de telle sorte qu’il se retrouva à côté d’une tour du rempart de la ville, qu’il commença à attaquer. Pendant ce temps, le navire du seigneur Pierre d’Amiens se plaça le long d’une autre tour. Pierre mit ses hommes au travail sur l’une de ses portes latérales qui était murée par des briques. Ils réussirent à ouvrir une petite brèche assez large pour que l’on puisse s’y faufiler un soldat à la fois. Les défenseurs firent pleuvoir des projectiles sur les croisés : pierres, poissons bouillants et dispositifs incendiaires. Selon Robert de Clari, ce fut son propre frère, un clerc nommé Aleaumes de Clari, qui, pris d’une ferveur religieuse et nullement intimidé par le danger, se faufila le premier par la brèche, épée à la main.
Les assiégés, choqués par l’ouverture de cette brèche miraculeuse, s’enfuirent de terreur, suivis par Alexis V, qui prit la fuite à bord d’un bateau de pêche mais qui fut plus tard capturé par les croisés et tué. L’élite de Constantinople s’empressa d’élire un nouvel empereur, mais lui aussi prit la fuite. Alors, dans une ultime tentative d’empêcher le sac de leur ville, une délégation de dignitaires de l’Église vint offrir la reddition de la cité. Les croisés acceptèrent, mais mirent tout de même la ville à sac.
ASSAUT ET VENGEANCE
Geoffroi de Villehardouin rapporte les événements qui se produisirent une fois les croisés entrés dans la ville : « Alors s’ensuivit une scène de massacre et de pillage. De toutes parts, les Grecs étaient abattus […] Si grand était le nombre de tués et de blessés que nul ne pouvait les compter. » Avant la conquête, les croisés avaient juré de ne pas tuer, violer ou piller des églises, mais à partir du 13 avril, ces promesses furent ignorées. Les chroniqueurs croisés passèrent le chaos sous silence, mais l’historien byzantin Nicétas Choniatès ne se retint pas. Les croisés étaient des « hommes abominables », se comportant comme les « précurseurs de l’antéchrist, auteurs et hérauts de ses actes infâmes que nous attendons d’un moment à l’autre ».
Les églises richement ornées devinrent des cibles de choix pour les pillards. Nicolas Mésaritès, un autre chroniqueur byzantin, décrivit le pillage perpétré par des « hommes d’épée rendus fous par la guerre, respirant le meurtre, couverts de fer et portant des lances, porteurs d’épées et de piques, archers, cavaliers, autant de fanfarons sinistres, aboyant comme Cerbère et soufflant comme Charon, pillant les lieux de Dieu, piétinant les choses divines, se déchaînant sur les objets sacrés, jetant au sol les images saintes (des murs ou des panneaux) du Christ et de Sa sainte Mère et des saints qui, de toute éternité, ont plu au Seigneur Dieu. »
Le pillage dura plusieurs jours et s’accompagna de meurtres, de viols et d’enlèvements contre rançon. Comme le raconte Mésaritès : « Lamentations, gémissements et malheur étaient partout […] Ils massacrèrent les nouveau-nés, tuèrent [les matrones] prudentes, dépouillèrent les femmes âgées et outragèrent les vieilles dames ; ils torturèrent les moines, les frappèrent à coups de poing et leur donnèrent des coups de pied dans le ventre, flagellant et déchirant leurs corps vénérables à coups de fouet. Un sang de mort fut versé sur les autels sacrés, et sur chacun, en lieu et place de l’Agneau de Dieu sacrifié pour le salut de l’univers, beaucoup furent traînés comme des moutons et décapités. »
On pilla Sainte-Sophie, on la dépouilla de ses ornements, de ses objets liturgiques, de ses autels, de ses habits précieux et de tout ce qui était fait d’argent ou d’or. On saccagea également un autre édifice sacré, le monastère du Christ Pantocrator, dans le centre de la ville, où les trésors des monastères voisins avaient été apportés dans le but de les protéger des croisés. Des évêques et des clercs occidentaux prirent part au pillage et rapportèrent plus tard des trésors et des reliques dans leurs diocèses.
Les croisés avaient déjà accepté de réunir le butin dans une église de la ville et, l’ayant amassé là, ils furent stupéfaits par l’ampleur de la prise. Robert de Clari écrivit : « Depuis la création du monde, on n’a vu, ni acquis si grand trésor, si noble ou si riche, ni au temps d’Alexandre, ni au temps de Charlemagne, ni avant, ni ensuite. » Les Vénitiens prélevèrent les 150 000 marcs promis par Alexis IV et les chefs français en reçurent 50 000. Il était nécessaire de nommer un nouvel empereur, de préférence l’un des chefs de la croisade. Le soutien d’Enrico Dandolo fit pencher la balance du côté du comte de Flandres, qui fut couronné au mois de mai et devint Baudouin Ier. L’Empire latin de Constantinople venait de voir le jour et devait durer jusqu’en 1261.