Charlotte Brontë : une fin assombrie par le scandale
Deux semaines avant les fêtes de Pâques de 1855, très froides pour la saison, le nom de « Charlotte Nicolls », de sexe féminin, dont le « rang ou la profession » était « épouse », décédée à l’âge de 38 ans, fut ajouté au registre des décès d’une église paroissiale perchée au sommet d’une colline d’un petit village anglais. Charlotte avait été enterrée sans tarder dans le caveau familial, sous le pavement de l’église. En 48 heures, les vendeurs de journaux prétendaient avoir une information de dernière minute sur la défunte. Les unes des journaux titraient en grandes lettres : « Currer Bell est morte ». Currer Bell était le nom de plume de Charlotte Nicolls, plus connue sous son nom de jeune fille, Charlotte Brontë.
Au lendemain de sa mort subite, vraisemblablement causée par des nausées matinales sévères, les spéculations de l’opinion publique étaient nombreuses. Déterrant des rumeurs littéraires qui avaient fait les choux gras des tabloïds au cours des dix dernières années, les journalistes se demandaient, pour le plus grand plaisir de leurs lecteurs, qui était la vraie Charlotte Brontë ?
Les trois grands romans classiques qui firent d’elle l’un des auteurs les plus novateurs de sa génération firent également d’elle l’un des plus célèbres. La passion, la violence et la transgression sociale décrites dans Jane Eyre (1847) étaient suffisamment choquantes pour laisser penser aux nombreux lecteurs conservateurs de l’époque qu’il s’agissait d’une confession de l’autrice sur sa vie débauchée. Ceux-ci avaient des questions. Ils se demandaient quel genre de femme était l’autrice : s’agissait-il d’une pauvre servante, orpheline, se frayant un chemin jusque dans le lit d’hommes riches et mariés ? Était-elle l’amante adultère pour laquelle le romancier William Thackeray avait, si l’on en croyait la rumeur, enfermé son épouse ? Ou bien « Currer Bell » était-il un canular jouant des tours au monde littéraire ? Les spéculations allaient de bon train.
QUI ÉTAIT CHARLOTTE BRONTË ?
Pour ceux qui avaient connu personnellement Charlotte Brontë, la situation était difficile à supporter. Si le père de l’autrice, le révérend Patrick Brontë, et son époux devenu veuf, Arthur Nicholls, continuèrent à mener leur vie tranquillement et ignorèrent la presse, l’une des amies de longue date de Charlotte, une femme appelée Ellen Nussey, exigea qu’ils contredisent les rumeurs. Ce faisant, elle donna naissance à l’un des plus grands scandales littéraires du 19e siècle.
Huit semaines après l’enterrement, Ellen avait proposé à la romancière Elizabeth Gaskell, une autre amie et confidente de Charlotte Brontë, de prendre la plume pour prendre sa défense. Née à Londres, cette dernière était l’autrice à succès de romans tels que Mary Barton (1848), Ruth (1853) et Nord et Sud (1855), des livres qui exploraient la lutte des classes et les relations de travail dans une Angleterre divisée par les conséquences de la révolution industrielle. Elle connaissait Charlotte Brontë depuis six ans au moment de la mort de cette dernière, nouant des liens d’amitié avec l’autrice lorsque l’intérêt du public pour elle était à son paroxysme. Les deux femmes n’avaient que six ans d’écart et avaient donc beaucoup en commun. Toutes deux avaient grandi dans des familles catholiques et connu des deuils prématurés, s’étaient mariées à des ecclésiastiques et s’efforçaient de garder le contrôle sur leur célébrité littéraire en dissimulant leur véritable identité au public.
Si Elizabeth Gaskell se maria jeune, eut des enfants et développa un vaste réseau d’amis influents à Manchester, l’un des principaux centres industriels et créatifs d’Angleterre, le deuil laissa Charlotte Brontë plus socialement et émotionnellement isolée. Dernière survivante de six enfants talentueux, elle prenait soin de son père dans une ville industrielle ouvrière du Yorkshire et connut ses plus grandes réussites littéraires en l’espace de trois ans. Avec ses sœurs, Emily et Anne, elle publia une collection conjointe de poèmes avant les romans qui les rendirent immortelles ; Jane Eyre pour Charlotte, Les Hauts de Hurlevant pour Emily, sans oublier Agnes Grey et La recluse de Wildfell Hall pour Anne, avant qu’Emily et Anne ne meurent de la tuberculose à six mois d’intervalle.
L’HÉRITAGE ÉCORNÉ DE CHARLOTTE BRONTË
Au cours des années qui suivirent la mort d’Emily et Anne, les liens d’amitié qui unissaient Elizabeth et Charlotte se renforcèrent. Les deux femmes s’écrivaient fréquemment, fréquentaient le même cercle social, se rendaient visite chez l’une et l’autre et avaient de longues discussions. Elizabeth était captivée par les souvenirs que Charlotte avait de ses sœurs mortes jeunes, de leurs écrits et de leur créativité, de leur génie et de leur triste sort. En secret, elle prenait des notes et partageait les lettres confidentielles écrites par Charlotte à des amis avides d’en savoir plus sur sa vie personnelle.
Réfléchissant à tout cela un mois après la mort de son amie, Elizabeth émit l’idée d’écrire sur Charlotte auprès de l’éditeur de cette dernière. « Je publierai ce que je sais d’elle », lui avait-elle indiqué, « et le monde l’honorera autant qu’il a admiré l’écrivaine ». Une semaine plus tard, elle avait compilé deux lettres sur la vie de Charlotte Brontë qu’elle envoya à des amis, puis publia sous la forme d’un essai anonyme dans Sharpe’s Monthly, l’un des magazines les plus populaires d’Angleterre. Ignorant qu’Elizabeth en était l’autrice, Ellen Nussey considéra la publication comme une intrusion supplémentaire de la presse et demanda au père et au mari de Charlotte d’y mettre un terme, allant jusqu’à suggérer qu’Elizabeth Gaskell écrive la réponse en leur nom.
Bien qu’enthousiasmé par l’idée, le père de Charlotte imposa des limites ; il ainsi demanda à Elizabeth un portrait formel de la vie de sa fille s’inscrivant dans le cadre d’une évaluation de son œuvre. Mais l’autrice estimait que Charlotte méritait davantage. En les interrogeant en personne, elle sentit que Patrick Brontë et Arthur Nicholls lui cachaient des choses et tentaient de la manipuler. Ils se contredisaient l’un l’autre et eux-mêmes, jurant qu'ils n'avaient aucune lettre de Charlotte et que, de toute façon, il n’y avait pas beaucoup à dire. À leurs yeux, la vie de Charlotte avait pour seul but de se préparer calmement à une carrière de gouvernante puis une vie d'épouse. Les deux hommes ignoraient ce qu’Elizabeth Gaskell savait à leur sujet et sur la vie de Charlotte grâce aux discussions et aux lettres que les deux femmes échangeaient. Il s'avéra ultérieurement qu’Elizabeth avait eu raison concernant les deux hommes ; ces derniers détruisaient depuis quelque temps les lettres de Charlotte pour en envoyer des fragments à des fans en guise de souvenirs.
Les deux hommes la renvoyèrent vers Ellen Nussey, ce qui mena Elizabeth à un tournant décisif. Ellen lui confirma ses soupçons, à savoir que le père et le veuf de Charlotte protégeaient leur propre réputation de clercs en dissimulant leur implication dans les privations et les difficultés de Charlotte. Déterminée à mener l'enquête et décidée à transformer l'article proposé en une biographie complète, l’autrice interrogea toutes les personnes qui avaient connu Charlotte, retrouvant ses camarades de classe, ses domestiques, ses voisins, ses commerçants, et même des inconnus qu'elle n'avait rencontrés qu'une seule fois lors de soirées à Londres. Elle rassembla autant de lettres personnelles de Charlotte que ses amis lui permirent de voir et, faisant fi de leurs inquiétudes quant à la divulgation des pensées intimes de la romancière, copia tout, des confessions aux considérations purement commerciales des contrats d'édition. Elle alla enquêter là où Charlotte s’était rendue, à travers la Grande-Bretagne et même en Belgique dans le seul but d’interroger en personne un homme marié que Charlotte avait secrètement aimé lorsqu’elle avait une vingtaine d’années, alors qu'elle était élève dans une école de bonnes manières.
Mais les témoignages qu'elle recueillit étaient contradictoires. Certains de ses interlocuteurs se souvenaient de Charlotte comme d'une personne à la timidité maladive et encline à se replier sur elle-même en présence d'étrangers, d'autres la voyaient comme une personnalité tragique, détruite par le chagrin. D'autres encore la décrivaient comme d'une franchise, d'une sincérité et d'une ténacité déconcertantes. Il était alors évident qu’il faudrait trouver le juste milieu entre ces traits de caractère pour présenter la vraie Charlotte Brontë.
Convaincue que Charlotte avait été trahie par son entourage, Elizabeth décida de condamner tous ceux qui, selon elle, l'avaient maltraitée et exploitée. Elle voulait dénoncer publiquement les enseignants maltraitants qui dirigeaient l’école insalubre où les deux sœurs aînées de Charlotte avaient contracté la tuberculose qui les avait emportées alors qu'elles étaient encore enfants. Elle blâma les employeurs de l’autrice, identifia les éditeurs malhonnêtes qui avaient tenté d'escroquer ses jeunes sœurs Emily et Anne, et attribua la détérioration de l’état de santé de leur frère à la liaison qu’il entretenait avec la femme d'un propriétaire terrien local, qui était une prédatrice sexuelle. Plus problématique encore, Elizabeth révéla que le père de Charlotte, un vicaire austère et respectable en apparence, était en privé un narcissique, manipulateur et égoïste. La jeune femme avertit son éditeur de tenir ses avocats prêts à intervenir.
Publié en mars 1857, presque deux ans jour pour jour après la mort de Charlotte Brontë, le livre The Life of Charlotte Brontë connut un succès immédiat. Le public, intrigué par le mystère autour de Currer Bell, le dévora. Quant à ceux qu’Elizabeth Gaskell critiquait, leur réaction ne se fit pas attendre. Ils contestèrent tous sa version des faits, s'en plaignirent à la presse et menacèrent de la poursuivre, ainsi que son éditeur, pour diffamation.
Si Elizabeth avait insisté sur le fait que ses informations provenaient de sources variées et vérifiables se corroborant mutuellement, elle avait conscience qu’un examen juridique pourrait en rejeter une grande partie comme étant de simples rumeurs. Son éditeur savait qu’en cas de procès, ses témoins, dont beaucoup étaient des servantes ou d'autres femmes vulnérables, socialement et économiquement défavorisées, seraient appelés à la barre, et qu’ils risquaient d'en révéler davantage sur les plaignants que l’autrice ne l'avait déjà fait.
Refusant l’éventualité d'un procès, Elizabeth et son éditeur furent confrontés à un choix malheureux : proposer un arrangement coûteux ou désamorcer le scandale en demandant à Elizabeth de reconnaître son erreur (ce qui était humiliant et faux) et de promettre de supprimer toutes ses allégations des futures éditions du livre. Elle informa son éditeur qu'elle le ferait à condition qu'il comprenne que tout ce qu'on lui demandait de supprimer provenait de témoins oculaires de la vie de Charlotte ou de Charlotte elle-même. « Cependant, lui dit-elle trois mois après le début de la polémique, je me rends. »
Elizabeth n’avait plus le choix. Ses avocats publièrent une déclaration dans laquelle ils admettaient à tort qu'elle avait été mal informée et qu'elle avait eu tort de critiquer les opposants. Les menaces de poursuite furent abandonnées et, au cours des six mois suivants, l’autrice révisa deux autres éditions de The Life of Charlotte Brontë, supprimant tout le contenu offensant qu'elle affirmait être vrai.
Ceci eut des répercussions durables sur la réputation d’Elizabeth. La presse, qui considérait ses excuses publiques comme définitives, la présenta comme une mauvaise langue triomphalement réprimandée par les élites de l'aristocratie, de l'éducation et du clergé. À partir de là, les historiens considérèrent cette affaire comme étant close, reprenant les qualificatifs utilisés par la presse du 19e siècle et décrivant Elizabeth Gaskell comme une fantaisiste et une commère induite en erreur par d'autres femmes peu fiables. Cependant, l'examen des preuves manuscrites contenues dans les lettres de toutes les personnes impliquées démontre que cela est non seulement incorrect, mais aussi injuste.
Dans ses lettres, Elizabeth explique à ses amis qu'elle avait l'intention de faire de The Life of Charlotte Brontë un exposé sur les pouvoirs sociaux oppressifs dans l'éducation, la société et les structures familiales. Une fois que l'on comprend que les critiques persistantes ne sont pas le fruit de générations de réflexions académiques, mais une répétition non examinée de représailles défensives, Elizabeth apparaît sous des traits différents, ceux d'une lanceuse d’alerte féministe réduite au silence par les forces qu'elle tentait de dénoncer. L'une de ses témoins, une autre amie de longue date de Charlotte Brontë, exprima son regret face à la défaite d’Elizabeth : « Je le regrette. Tout était vrai dans la première édition, qu’elle soit diffamatoire ou non ».
Le moment est venu de réexaminer les preuves et de rétablir la vérité, pour Charlotte Brontë et Elizabeth Gaskell, en hommage à l'esprit de ces défenseuses de la vérité qui méritent d'être entendues longtemps après que leurs détracteurs se sont efforcés de les réduire au silence.