D'Artagnan : des tests ADN feront-ils parler le squelette du quatrième mousquetaire ?
La découverte plus tôt cette année de restes squelettiques qui pourraient être ceux du mousquetaire d’Artagnan a bien sûr captivé la France, mais aussi les Pays-Bas, où les ossements ont été mis au jour.
« Si cette découverte venait à être confirmée, ce serait un événement historique majeur », déclare Alina Goebel, conservatrice du musée d’Artagnan de Lupiac, dans le Gers.
Hors de France, d’Artagnan a surtout été popularisé par le cinéma comme légendaire « quatrième mousquetaire ». Mais le protagoniste du roman de 1844 Les Trois Mousquetaires, héros romantique bretteur combinant bravoure et panache, occupe une place de choix dans les mythes nationaux français.
Cependant, on ignore encore beaucoup de choses sur le véritable d’Artagnan, notamment son apparence physique, comme l’explique Alina Goebel : « Grâce aux progrès de la science contemporaine, nous avons peut-être une occasion unique de lever une partie du voile sur ces questions anciennes. »
Le squelette, que certains pensent être le sien, a été découvert sous le sol de l’église Saint-Pierre-et-Saint-Paul, dans le quartier de Wolder, à Maastricht, bien qu’il provienne d’une église antérieure située sur le même emplacement. Les restes ont été mis au jour lors de réparations effectuées sur un sol carrelé qui s’était en partie effondré. Lors de la découverte, un diacre du diocèse catholique de la ville, Jos Valke, a d’abord alerté un archéologue retraité de la ville, Wim Dijkman, qui a ensuite informé d’autres experts. Wim Dijkman est depuis longtemps persuadé que d’Artagnan, le vrai, fut enterré dans l’église après avoir été tué non loin de là en 1673.
Mais la vérification génétique visant à prouver que le squelette est bien celui de d’Artagnan se heurte à des problèmes de bureaucratie (il pourrait y avoir eu des irrégularités dans les fouilles) ainsi qu’à des obstacles scientifiques qui jettent le doute sur le fait que l’on puisse jamais identifier les ossements.
Mais si l’on parvient à attribuer les restes à d’Artagnan, cela pourrait être « la première fois dans l’Histoire qu’un héros de fiction est en quelque sorte devenu réel », s’amuse Julien Wilmart, historien du Centre Roland-Mousnier, une institution historique parisienne. « Cette découverte nous permettrait enfin de mettre en lumière le vrai d’Artagnan, et non son homologue de fiction, et de revenir à la véritable histoire. »
TOUS POUR UN, UN POUR TOUS
Il existe deux d’Artagnan. L’un est le personnage de littérature créé par le romancier Alexandre Dumas et par son collaborateur Auguste Maquet, et l’autre est le d’Artagnan historique duquel le personnage est inspiré.
« Le d’Artagnan de Dumas a presque complètement éclipsé le vrai d’Artagnan », observe Julien Wilmart. Dumas le comparait à Don Quichotte et les critiques voyaient en lui une incarnation de la loyauté, de l’esprit de chevalerie et de la camaraderie : « Tous pour un, un pour tous. »
Le d’Artagnan de Dumas, cependant, s’inspire en partie d’un soldat français bien réel : Charles de Batz de Castelmore, sieur d’Artagnan. Il avait emprunté ce titre à la famille de sa mère, issue d’une noblesse plus élevée. Certains de ses descendants prirent ensuite le titre de comte d’Artagnan.
Charles de Batz de Castelmore avait été un mousquetaire distingué de la garde royale, qui se composait de cavaliers formés au maniement des armes à feu et fins ferrailleurs. Mais ce dernier fut mousquetaire sous Louis XIV et non sous son père, Louis XIII, comme dans le roman. Il servit en outre à l’époque du cardinal Mazarin, un ami dévoué, plutôt que le cardinal Richelieu, son ennemi littéraire.
OBSTACLES À UNE IDENTIFICATION
Dumas écrit que d’Artagnan est né en Gascogne, près de la frontière avec l’Espagne, une région « rustique » qui conférait à son protagoniste une naïveté provinciale séduisante. Cela fait écho à Charles de Batz de Castelmore, qui vit le jour en 1611 dans le village gascon de Lupiac, situé à 145 kilomètres au sud-est de Bordeaux. C’est aujourd’hui un village médiéval pittoresque perché sur une colline qui célèbre la réalité historique de d’Artagnan ainsi que son héritage littéraire.
Le d’Artagnan de fiction aussi bien que le vrai meurent le 25 juin 1673, durant le siège de Maastricht par les Français (Dumas se servit de cet événement historique pour asseoir sa fiction). De plus, les restes squelettiques qui viennent d’être découverts cadrent avec l’Histoire : le véritable d’Artagnan fut tué par une balle de mousquet qui lui transperça la gorge ; la tombe contient d’ailleurs des fragments de balle de mousquet près de la poitrine du squelette. La théorie que Wim Dijkman défend veut que les Français aient enterré d’Artagnan dans l’église, qui était alors sous leur contrôle, de sorte que Louis XIV, qui dirigeait le siège, puisse assister aux obsèques.
Mais si l’archéologie cadre avec ce que l’on sait du d’Artagnan de chair et d’os, aucune vérification scientifique n’a eu lieu à ce jour.
Selon des articles de presse, des scientifiques analysaient l’ADN des restes dans un laboratoire en Allemagne et prévoyaient de le comparer à celui de deux parents vivants de d’Artagnan en France. Leurs noms n’ont toutefois pas encore été rendus publics. Il est probable qu’il s’agisse d’hommes descendant directement de d’Artagnan, de son père ou de ses nombreux frères, car ils partageraient le même chromosome Y, transmis par les pères à leurs fils.
On rapporte par ailleurs que les premiers échantillons recueillis sur le squelette sont trop dégradés pour pouvoir être utilisés. Pour ne rien arranger, la municipalité de Maastricht a repris le projet à Wim Dijkman et à ses collègues. Celle-ci avance que les fouilles initiales étaient irrégulières. En vertu du droit néerlandais, l’église est un site patrimonial. « La municipalité, en sa capacité d’autorité compétente, est intervenue pour faire en sorte que la situation soit gérée conformément aux standards archéologiques applicables », explique sa porte-parole, Leentje Sourbon.
Selon De Limburger, journal régional néerlandais, la municipalité de Maastricht a indiqué que tout travail effectué par le laboratoire allemand devra désormais être validé par un laboratoire néerlandais. Et même si l’on peut extraire de l’ADN, il est susceptible d’être si dégradé qu’une correspondance précise pourrait s’avérer impossible. Un autre problème potentiel est que les descendants vivants dont l’ADN sera testé pour identifier le squelette pourraient ne pas être liés aux héros vieux de 350 ans de la manière dont ils le pensent.
Jos Valke, le diacre qui a vu les restes dans l’église et alerté Wim Dijkman, craint que les tests ADN échouent mais pense que d’autres tests pourraient permettre d’attribuer les restes humains à d’Artagnan. Une datation au carbone 14 pourrait par exemple confirmer leur âge, et des isotopes de strontium pourraient permettre de savoir où l’individu a grandi.
Bien qu’il ne fasse plus partie du projet, Wim Dijkman se dit fier de la découverte : « Sans moi, personne n’aurait jamais rien trouvé dans l’église de Wolder. »