La mer d’Aral, asséchée par l’obsession soviétique pour l’or blanc
La majestueuse mer intérieure agonise désormais, prise au piège d’une chimie diabolique tandis que ses eaux sèchent jusqu’au sel et qu’un souffle soulève une poussière nocive qui s’en va frapper les habitants de maladie et de mort.
Jamais auparavant, en l’espace d’une seule génération, on n’avait vu disparaître une telle étendue d’eau ; mais la mer d’Aral, en Union soviétique, autrefois d’une superficie supérieure à tous les Grands Lacs américains à l’exception du lac Supérieur, est en train de s’effacer de la surface de la Terre. Alors que ses eaux continuent de reculer, la destruction finale d’Aral (67 000 km² en 1960) pourrait survenir d’ici trente ans.
La dessiccation se produit non seulement à un rythme soutenu mais également avec une certaine discrétion et dans le silence : à la manière d’un étalon qui plonge son museau dans un seau d’eau et le vide d’un trait. L’inquiétude a mis du temps à se généraliser et n’arrive que maintenant qu’il ne reste presque plus rien à faire pour sauver la mer.
Avant l’ascension de Mikhaïl Gorbatchev à la tête du gouvernement soviétique et avant sa politique de transparence, la glasnost, on ne traitait, ni n’abordait cette catastrophe en Union soviétique. Bien plutôt, la myopie des précédents régimes la dissimulait aux yeux du grand public. L’écologie n’était pas une préoccupation majeure. La santé d’une étendue d’eau importante située dans les étendues désertiques des républiques soviétiques d’Asie centrale de l’Ouzbékistan et du Kazakhstan était subordonnée à l’intérêt de l’État, à la réussite de l’exécution des plans et des quotas.
Ainsi, l’on décréta en 1918 que les eaux des deux grands fleuves alimentant la mer d’Aral seraient détournées pour irriguer des millions d’hectares destinés à la production de coton. Il existait alors une obsession soviétique pour l’autosuffisance en coton. En 1937, l’Union soviétique devint exportatrice nette de ce que les planificateurs en étaient venus à appeler « l’or blanc ».
Mais le coût de cette souveraineté et des profits réalisés grâce aux exportations ne serait rien de moins que l’une des violations environnementales les plus extraordinaires de l’époque contemporaine.
« Je doute qu’il y ait déjà eu un problème environnemental de cette ampleur », déclare Philip P. Micklin, éminent spécialiste de la mer d’Aral et professeur de géographie à l’Université de l’Ouest du Michigan. « Assurément, comme problème régional touchant 35 millions de personnes, il est sans précédent. »
Depuis dix mille ans, la mer d’Aral tire sa vie de ces deux fleuves : l’Amou-Daria, long de 2 580 km, et le Syr-Daria, long de 2 212 km. Dans l’Antiquité, on les appelait Oxus et Iaxartes, mais quel que soit le nom qu’on leur donne, ce sont des cours d’eau puissants et de caractère, célébrés en poésie et dans la riche histoire de l’époque où les cavaliers tatars parcouraient les steppes arides.
Les fleuves descendent des chaînes de montagnes du sud-est, s’écoulant vers le nord, vers l’Aral, et les parcours qu’ils suivent à travers les déserts du Kyzylkoum et du Karakoum sont comme des liens vitaux auxquels s’accrochent des millions de personnes. Les eaux de ces fleuves irriguent des cultures de melons et des champs de céréales, mais surtout 90 % de l’ensemble du coton cultivé en Union soviétique.
Les grandes rivières servent également à laver en partie le désespoir de l’âme d’un peuple, les Ouzbeks, majoritairement musulmans, pour qui l’égalité en leur propre pays est hors d’atteinte. Ils meurent de cancer de la gorge dans les poussières de la mer qui s’assèche et donnent naissance à des enfants criblés de maladies en tous genres liées au sacrifice de l’Aral au profit de la culture du coton. Dans le nord-ouest de l’Ouzbékistan, la mortalité infantile est la plus élevée de toute l’Union soviétique.
Le sort de la mer d’Aral est aujourd’hui largement déploré en Union soviétique, car les activistes environnementaux en ont fait une cause célèbre. Mais c’est en Ouzbékistan que l’on s’en soucie le plus. Suffisamment pour ériger de grands panneaux dans les rues, comme celui de la ville de Nukus, qui clame : « L’Aral vivra de nouveau ». Et pour jeter des mots à la craie sur la coque rouillée d’un grand bateau de pêche reposant désormais sur le lit asséché de la mer : « Pardonne-nous, Aral. Reviens, s’il te plaît. »
De tels sentiments ne suffisent toutefois pas à une personne habitée par le feu de la contestation sociale. « On ne peut pas remplir l’Aral de larmes, soupire Muhammad Solih, jeune poète qui vit à Tachkent, la capitale ouzbèke. Les mesures prises par le gouvernement pour corriger le problème sont insuffisantes. Tout d’abord, le gouvernement devrait reconnaître que le coton est la raison derrière ce qui est arrivé à la mer d’Aral. Cela fait, ils pourront commencer à concevoir des propositions concrètes pour faire tout ce qui peut être fait. »
Muhammad Solih est assis dans un bureau dans le bâtiment du Syndicat des écrivains ouzbeks, sous un portrait d’un obscur poète soviétique qui, m’explique-t-il, « a souffert de l’oppression de Staline ». En tant que membre d’un comité de scientifiques et d’écrivains organisés pour œuvrer à la survie de la mer d’Aral, il consacre le plus clair de son temps à prendre la parole et à écrire au sujet de la tragédie.
« Le simple fait de pouvoir faire cela, c’est déjà quelque chose, me confie-t-il. Avant, il était presque impossible de parler publiquement du problème, mais tout le monde était au courant. Certains disent que rien n’a été fait à cause de la discrimination, car cela se passe dans l’Ouzbékistan musulman. Je ne peux pas dire si cela est vrai, mais il y a sans aucun doute un manque d’intérêt officiel. Par exemple, je n’arrive pas à comprendre pourquoi il est si difficile pour les journalistes étrangers d’obtenir la permission de se rendre à la mer [d’Aral]. »
Après plusieurs mois à attendre une autorisation, une équipe de National Geographic a obtenu la permission de voyager jusqu’à la mer d’Aral. Nous y sommes arrivés par le sud, en passant par l’ancien centre de pêche de Mouïnak, désormais ville désolée, sans débouché maritime, située à plus de 30 km dans les terres. Il y a moins de vingt-cinq ans, Mouïnak était au bord de la mer.
Depuis les années 1960, période à laquelle apparurent les premiers symptômes du problème, la mer d’Aral a perdu 40 % environ de sa superficie, soit près de 29 000 km² de ce qui n’est plus qu’une vaste étendue aride et incrustée de sel. Parfois, la lumière du soleil joue sur le sel de telle sorte que ce qui fut la mer semble enveloppé de lamé. Et cela s’étire à l’infini, laissant à l’imagination la tâche de se la figurer telle qu’elle était, vaste et claire et regorgeant de poissons.
Il s’est écoulé assez de temps pour qu’une certaine végétation pousse sur le fond asséché de la mer, mais le chlorure de sodium et le sulfate de sodium présents là sont trop toxiques pour qu’y pousse autre chose qu’une petite plante buissonneuse, la solianka. Celle-ci possède des fleurs rouge vif, et le contraste de cette couleur avec le décor est saisissant, comme une rougeur sur les joues grises d’un cadavre.
Le lit de l’Amou-Daria est sec à l’endroit où il atteint la mer ; l’eau a été captée en amont à des fins d’irrigation. Son plus grand détournement est le canal d’irrigation de Karakoum, à plus de 800 km de là. Il s’agit d’une infrastructure massive qui s’étire sur plus de 1 350 km parallèlement aux frontières de l’Afghanistan et de l’Iran.
Les eaux de l’Amou-Daria commencèrent à couler dans le canal, le plus long du monde, en 1956. Mais ce n’est que dans les années 1960 que l’équilibre délicat entre l’apport d’eau et l’évaporation de la mer (l’Aral n’ayant que cette dernière pour tout exutoire) s’effondra. Depuis lors, la production de coton a doublé.
Finalement, certains responsables du parti en Ouzbékistan et à Moscou furent impliqués dans une escroquerie visant à gonfler les chiffres de production et à détourner des paiements gouvernementaux pour du coton déclaré mais inexistant. Parmi les inculpés figurait notamment Iouri Mikhailovitch Tchourbanov, premier vice-ministre de l’Intérieur et gendre de l’ancien dirigeant soviétique Léonid Ilitch Brejnev. Il est aujourd’hui en prison, condamné pour avoir accepté l’équivalent d’un million de dollars en pots-de-vin (soit 2,5 millions d’euros environ aujourd’hui).
Entre 1926 et 1960, les deux fleuves déversaient en moyenne 55 km3 d’eau dans la mer chaque année, suffisamment pour remplir 219 000 milliards de verres de 25 cL. Désormais, seule une fraction de cela y parvient. Et parfois il s’y déverse à peine un filet de salive.
Peu de vols desservent Mouïnak désormais, et le panneau terni du terminal de l’aéroport n’est lu que par ceux qui arrivent par charter, secoués tant par la vue depuis les airs de la mer mourante que par leur vol dans une relique légendaire, l’Antonov 2, un biplan. Le panneau annonce : « La ville des pêcheurs vous souhaite la bienvenue. » Autrefois, 10 000 pêcheurs travaillaient à Mouïnak, capturant dans la mer d’Aral des brochets, des perches et brèmes aussi grasses que des porcelets. La ville assurait 3 % des prises annuelles de l’Union soviétique. Il y avait vingt-quatre espèces indigènes de poissons dans l’Aral. Aujourd’hui, il n’y en a plus aucune, et le secteur de la pêche commerciale est mort.
« Nous avons tenté d’empêcher ce qui se passait ici, mais on n’a pas fait attention nous, déplore Koshkarbai Aitniiazov. L’eau a continué de s’en aller tandis que la salinité a augmenté. La météo a empiré et les étés sont devenus plus chauds et les hivers plus froids. Les gens ont du sel sur les lèvres et dans les yeux en permanence. Cela devient dur d’ouvrir ne serait-ce que les yeux ici. »
Koshkarbai Aitniiazov est le maire de Mouïnak. Il en fut aussi le dernier capitaine de port. Il explique qu’à mesure que la mer rétrécissait, on a creusé un canal pour relier le port à la pleine mer. « Mais nous ne pouvions pas tenir le rythme », concède-t-il.
Dzhetpisbai Ibragimov, âgé de 66 ans, se souvient de la façon dont c’était autrefois. Il a passé sa vie en tant que pêcheur sur la mer d’Aral : « Jusqu’à ce que la mer parte, et alors j’ai dû prendre une retraite anticipée. »
Il vit désormais dans le village d’Uchsay, non loin de Mouïnak. Un millier de familles vécurent là jusqu’au milieu des années 1970 ; désormais, on n’en dénombre pas plus de 200. Le sable a progressé et s’est accumulé jusqu’à ceindre le village de dunes. Dzhetpisbai Ibragimov et moi-même nous sommes rendus jusqu’aux bateaux de pêche ensablés. C’était la première fois qu’il les voyait comme cela, et lorsque je lui ai demandé à quoi il pensait, il m’a répondu : « Je suis un vieil homme. Je ne peux pas exprimer ce que je ressens. » Alors, il a reconnu un bateau qu’il avait dirigé. « J’étais ka-pi-tan », a-t-il crié en se hissant par-dessus le bastingage.
Debout sur le pont, avec sa médaille de la Seconde Guerre mondiale, l’Ordre de la grande guerre patriotique, frappée par un rayon de soleil, il était de nouveau, quoique pour un bref instant, seul maître du bateau de 17 mètres. Puis il a semblé content d’en avoir fini. Il ne naviguerait plus, ni ne verrait plus la mer d’Aral.
Bien que l’Aral ait abandonné Mouïnak, la petite ville demeure dépendante du poisson. L’usine de traitement reste ouverte et emploie 900 personnes. Pour arriver à cela, les planificateurs soviétiques ont mis en place un système excluant le profit pour le bien de la survie d’une communauté.
Le poisson qui devait être traité ce jour-là venait du port de Mourmansk, sur la mer de Barents, à 2 800 kilomètres de là. Ils sont expédiés congelés dans des trains réfrigérés. « On ne sait pas si cette opération va se poursuivre, me confie Daulbai Berdshev, directeur général de l’usine. Mais il est possible que des digues soient construites sur le fond sec de la mer d’Aral et que des zones soient inondées, ce qui créerait une série de lacs pour les poissons. Ainsi, l’usine récupérerait sa propre réserve de poissons. »
Pendant ce temps, les habitants de Mouïnak continuent de réagir avec incrédulité devant ce qui s’est produit. Le vent et la poussière, surtout, les rappellent à la réalité du désastre. « Avant cela, il y avait des périodes de vent et des périodes de calme, m’a affirmé un responsable gouvernemental de la ville. Désormais, il n’y a plus que le vent. »
Selon certaines estimations, 43 millions de tonnes de poussière saline sont soulevées chaque année du fond asséché de la mer et emportées par le vent pour aller nuire aux habitants et à la terre. On a signalé des traces de sels jusqu’au littoral soviétique de l’océan Arctique. À Mouïnak même, la poussière est abrasive et épaisse et bouche les carburateurs des voitures.
Dans tout l’Ouzbékistan, mais plus particulièrement en république du Karakalpakstan, on a constaté une augmentation abrupte de l’incidence de certains types de maladies. Le nombre de cancers a par exemple bondi. « Il y a eu plusieurs augmentations marquées des maladies respiratoires et oculaires », m’a révélé Khadisha Alimbetova, directrice adjointe de l’hôpital de Mouïnak. « De cela, on peut affirmer avec certitude que la cause est le sel et les autres matériaux balayés du fond asséché. »
Mais il y a d’autres coupables encore. On a tant imbibé les champs de coton de pesticides pendant des décennies que la terre est en grande partie impropre à toute autre culture. Selon certains témoignages, le DDT et d’autres pesticides nocifs continuent d’être utilisés en dépit des interdictions officielles, et un produit chimique, le Butifos, lui aussi interdit, continuerait d’être parfois utilisé pour défolier les plants de coton afin d’en faciliter la récolte.
Les réserves d’eau potable sont devenues polluées, et ce sur une vaste zone. À Nukus, près de 200 km au sud de la mer d’Aral, la pénurie d’eau potable a paralysé la vie. La construction d’un pipeline de 200 km de long pour acheminer de l’eau à partir d’un réservoir est actuellement menée au pas de course. Mais tant qu’il ne sera pas achevé et tant que l’on ne fait rien pour empêcher la poussière saline d’être soulevée de l’ancien fond marin, on ne verra vraisemblablement aucune évolution dans la mortalité infantile dans la région de Nukus ; celle-ci est de soixante morts pour mille naissances.
« Les effets de la tragédie de la mer d’Aral sont éprouvés par tout le monde, des nourrissons aux personnes âgées », note Mels Kabulov. Ce dernier est associé à un institut de recherche médicale de Nukus. « Exemple, il y a eu soixante-quatorze cas de cancers de la gorge traités ici dans notre clinique en 1959. L’an dernier, nous avons eu 366 cas, soit cinq fois plus. Mais la population n’a été multipliée que par deux et demi durant cette période. »
Selon le Dr Kabulov, on a pour la première fois découvert des traces de pesticides dans du lait maternel de femmes de la région en 1975, et le nombre de cas de ce type a continué d’augmenter. « Nous approchons d’une urgence médicale. » Les ramasseuses de coton dans les champs de la ferme d’État de Khalkabad, près de Nukus, connaissent mal les causes de leurs affections. Elles font partie du segment le plus pauvre des pauvres d’Ouzbékistan, une république où le revenu annuel moyen est inférieur de moitié environ à celui des autres régions de l’Union soviétique.
Trois quarts environ des près de 4 500 hectares de la ferme sont dédiés au coton. Mais la terre est fatiguée. En de nombreux endroits, de vastes zones sont encroûtées de sel et de résidus de pesticides.
« Notre mission cette année est de produire 6 130 tonnes de coton », m’annonce Perdebaï Kurbanazarov, premier secrétaire du parti pour la ferme. En suivant les nouvelles directives, nous réduirons notre production de coton afin qu’elle n’occupe pas plus de 60 % des terres. »
Ce n’est pas seulement que le coton soit chéri en Union soviétique car les habits en coton sont confortables. Le coton exporté est une source majeure de devises fortes.
Perdebaï Kurbanazarov me conduit vers un agréable refuge au sein de la ferme, un vallon ombragé près d’un ruisseau où passent de vieux hommes à dos d’ânes. Quand il est prêt à s’en aller, je lui dis que je vais rester un peu et, une fois parti, je m’assois sous un tilleul et déguste un melon chapardé sur une parcelle voisine. C’était un joyau de melon à la chair dorée et il n’en est pas moins sucré pour n’avoir pas réussi à être mis sur le marché pour atteindre le quota de melons de 1989.
La décision de réduire la superficie des cultures de coton satisfait des directives adoptées par le Politburo du Parti communiste en septembre 1988 et visant à endiguer l’épuisement de la mer d’Aral. Il a été décidé que les systèmes d’irrigation seraient rendus plus efficaces en doublant de plastique et de béton les fosses qui, pendant de nombreuses années, n’étaient que des entailles dans le sol. En outre, de nouveaux canaux de collecte doivent être construits pour envoyer une partie des eaux d’irrigation usées directement dans la mer.
« Avec des améliorations du système d’irrigation, nous pouvons rendre à l’Aral 21 km3 d’eau par an dès 2005. C’est le mieux que nous puissions faire », affirme Viktor Dukhovnyi, directeur de l’Institut de recherche scientifique d’Asie centrale pour l’irrigation. « Nous avons besoin d’eau non seulement pour la population et les fermes mais également pour le développement industriel. Les intellectuels assis à des bureaux comprennent les slogans écologiques, mais ne comprennent pas les besoins des personnes travaillant dans les exploitations. »
Les voix éminentes sur la question de la mer d’Aral ont eu tendance, ces dernières années, soit à être durement conservatrices et très traditionnalistes, soit à exprimer de la colère et à exiger des réformes. Si Viktor Dukhovnyi s’exprime avec ces premières, Raushan Touliagakov, romancier et membre du Comité pour le sauvetage de la mer d’Aral, et Nikolai Aladin, de l’Institut zoologique de Leningrad, s’expriment, eux, avec ces dernières.
« Nous connaissions le problème dès les années 1960, mais nous n’avions pas le droit de nous exprimer. Quand nous l’avons fait, les bureaucrates nous ont crucifiés », affirme Raushan Touliagakov. Et le Dr Aladin, qui effectue des recherches sur la réintroduction des crustacés en mer d’Aral d’ajouter : « Dès que nous aurons détruit le complexe actuel de gestion de l’eau, nous progresserons sur le sujet de la mer d’Aral. »
À défaut d’autre chose, tous conviennent que si elle doit être stabilisée à son niveau actuel, la mer d’Aral aura besoin d’une moitié en plus des 21 km3 d’eau par an devant être récupérés d’ici à 2005. La quantité ne sera pas obtenue à partir des fleuves, à moins que décision ne soit prise de réduire de moitié les 7,3 millions d’hectares aujourd’hui irrigués dans le bassin.
« Nous pourrions le faire aujourd’hui, réduire de moitié. Mais nous devons penser aux personnes dont le travail dépend de l’irrigation. Que feront-ils alors ? Que mangeront-ils ? »
Polad A. Polad-Zade s’assoit dans son bureau de Moscou et dresse l’inventaire de toutes les eaux fluviales. En tant que vice-ministre au ministère des Projets de construction pour la gestion de l’eau, il occupe une position d’autorité.
En discutant avec lui et Viktor Dukhovnyi, il est apparu qu’ils ont l’intention d’œuvrer à une solution donnant la priorité aux personnes qui dépendent de l’irrigation. Ils savent que l’Aral ne redeviendra probablement jamais ce qu’elle fut, et qu’ils peuvent au mieux prétendre à une forme de stabilisation de la mer et à la survie des deltas des deux fleuves.
Philip Micklin, spécialiste de la mer d’Aral, a lui aussi l’impression que le prix à payer pour restaurer la mer pourrait être trop élevé. « Sa simple stabilisation nécessiterait une injection immédiate de 30 à 35 km3 d’eau. Je peux comprendre le sentiment que l’attention doive se porter sur les deltas. »
Le fait de sauver les lacs des deltas et de restaurer certains de ceux qui ont désormais disparu pourrait renouveler l’activité de pêche commerciale et conduire au retour d’animaux tels que le rat musqué. Ces labyrinthes aquatiques abritaient autrefois d’importantes populations de sangliers et de cerfs. Mais la plupart des animaux sont désormais partis, y compris les aigrettes, qui applaudissaient le spectacle de grands battements d’ailes.
On discute encore d’un grand projet pour faire revenir l’eau dans la mer d’Aral en détournant l’Ob et l’Irtych, un fleuve et une rivière, respectivement, en Sibérie, à 2 400 km de là. Les défenseurs de la cause environnementale sont, en Union soviétique, pour la plupart opposés à la modification des cours d’eau et affirment que cela ne peut qu’aggraver les problèmes environnementaux.
Ainsi l’Aral continue de se donner au soleil et ne récupère pas grand-chose en retour. Le professeur Micklin porte le regard au-delà de l’an 2000 où, si rien n’est fait, la mer verra sa fin.
« Cela ne veut pas dire qu’il ne restera rien du tout, précise-t-il. Dans le pire des cas, l’Aral rétrécirait probablement pour atteindre une superficie de 4 000 à 5 000 km², contre 40 000 actuellement. Deux lacs resteraient dans le sud, tous deux quatre à cinq fois plus salins que l’océan. Tous deux seraient morts, comme, eh bien… la mer Morte. »
Qui alors, avec une mer dans un tel état, voudra s’en souvenir en poésie, comme l’a fait Matthew Arnold dans son œuvre épique Sorhab et Rostam :
Oxus [l’Amou-Daria], amputé, morcelé, à la peine se fraie un chemin,
À travers des bancs de sable et des îles emmêlées bordées de roseaux,
Oxus, oubliant son grand élan d’autrefois
Dans son berceau d’altitude au Pamir,
Vagabond tortueux, contrarié :
Mais le voilà,
Le fracas tant attendu des vagues se fait entendre, et s’ouvre
Sa lumineuse demeure d’eaux,
Claire et tranquille,
Du fond de laquelle les étoiles, lavées,
Émergent et brillent sur la mer d’Aral.
Ah, Matthew, si tu voyais cela…