L’Allemagne a beaucoup à nous apprendre sur l’art de vieillir en bonne santé
Nous sommes à la mi-octobre dans la petite ville de Burladingen, dans le sud de l'Allemagne, et la récolte du jour est celle des pommes. Leur épluchage et leur découpe nécessitent la participation de tout le monde. Sur de grandes tables près d'une cuisine où flotte un parfum d'épices hivernales, les couteaux claquent contre les planches à découper dans un rythme régulier. Le bruit des enfants qui jouent dans le salon non loin se mêle aux conversations animées des employés.
Ce n'est pas une scène que l'on voit souvent en maison de retraite. Mais ici, nous ne sommes pas dans une maison de retraite ordinaire. Il s'agit de Haus Fehlatal, l'un des trente établissements appartenant à la société allemande BeneVit. Pour les résidents, travailler ensemble et se sentir utiles est un soin en soi.
Pour le fondateur, Kaspar Pfister, la révolution a commencé dans une cuisine. Après une carrière dans la fonction publique, il a occupé un poste à la tête d'une organisation religieuse qui supervisait des maisons de retraite, des « mini-hôpitaux » remplis de personnes « couchées dans leur lit en attendant la mort », comme il le décrit. Dans l'un des établissements, un résident atteint de démence essayait régulièrement de s'introduire dans la cuisine, qui lui était interdite d'accès. Le personnel était de plus en plus désespéré.
Sa suggestion : ouvrir la porte. C'est ce qu'ils ont fait, le résident est entré dans la cuisine, a pris une pomme et est parti. Ce moment a tout changé. « Dans quel système sommes-nous quand les personnes âgées ne sont pas autorisées à entrer dans une cuisine ? » s'est-il dit. « C'est là que nous avons commencé à penser différemment. »
À Haus Fehlatal, le travail quotidien des résidents leur rappelle qu'ils vivent dans une communauté et qu'ils ne sont pas seuls, explique Kaspar Pfister. Pour la majorité d'entre eux, c'est le dernier endroit où ils vivront mais « ils n'ont pas le temps d'y penser » affirme-t-il. « Ils ont des choses à faire. »
Avant 1995, la prise en charge des personnes âgées en Allemagne ressemblait beaucoup à la prise en charge française : la qualité était très inégale, tant dans les maisons de retraite que dans les structures de soins à domicile, et beaucoup de gens n'en avaient pas les moyens. Cette année-là, le pays a mis en place une assurance dépendance universelle de longue durée, appelée Pflegeversicherung, après que les prévisionnistes ont commencé à prédire une tendance mondiale de vieillissement démographique aux proportions considérables.
Aujourd'hui, alors que l'Allemagne fait face aux mêmes changements démographiques, pénuries de main-d'œuvre et pressions financières que le reste de l'Europe, son système de prise en charge des personnes âgées a permis d'améliorer les résultats sur des mesures clés. La majorité des services de prise en charge des personnes âgées en Allemagne reflètent les dernières avancées scientifiques en matière de vieillissement en bonne santé. Ce n'est pas que vieillir soit facile en Allemagne mais cela ne représente pas une menace de ruine économique comme pour de nombreuses familles françaises.
BeneVit n'est qu'une des nombreuses entreprises qui innovent dans le domaine créé par Pflegeversicherung. Des établissements dans tout le pays, ainsi que des programmes conçus pour éviter que les personnes n'en aient besoin, offrent des enseignements au reste du monde sur la manière de faire face à la vague croissante du vieillissement de la population.
« LES ALLEMANDS AIMENT S'ORGANISER À L'AVANCE »
Des décennies de progrès médicaux ont permis d'allonger l'espérance de vie. Cela entraîne des changements dans la dynamique démographique mondiale. Au cours du prochain quart de siècle, la part la plus âgée de la population mondiale (plus de quatre-vingts ans) devrait tripler. Cette évolution, combinée à de faibles taux de fécondité, signifie que la plupart des pays compteront bientôt plus de personnes âgées nécessitant des soins que de jeunes actifs pouvant les prodiguer. Les coûts liés à la prise en charge des personnes âgées augmentent fortement.
Ces changements et leurs conséquences économiques étaient prévisibles, affirme Benjamin Veghte, chercheur en politiques sociales qui a étudié les programmes d'assurance de soins longue durée de l'Allemagne et des États-Unis. « Les Allemands aiment planifier » explique-t-il et, dès les années 1990, « ils ont vu venir les changements démographiques. »
L'essence de Pflegeversicherung est l'obligation pour tous les résidents allemands d'être couverts par une forme d'assurance afin de payer l'aide dont ils pourraient avoir besoin en raison de leur âge ou d'un handicap. Les personnes qui travaillent versent 3 à 4 % de leur salaire à la caisse d'assurance qui verse ensuite des prestations mensuelles aux résidents qui en ont besoin, calculées en fonction de leur niveau d'invalidité. Environ 90 % de la population est couverte par le régime du gouvernement, quelques personnes ont une assurance privée.
Les prestations de l'assurance à long terme peuvent être versées directement au bénéficiaire et servir à rémunérer un membre de la famille ou un employé embauché pour prodiguer des soins à domicile. Elles peuvent autrement être versées à l'établissement où réside le bénéficiaire afin de prendre en charge les frais liés à ses soins.
Ce système n'est pas parfait. La prestation couvre rarement tous les soins dont une personne a besoin mais il fournit un cadre pour l'itération, l'innovation et l'amélioration, indique Benjamin Veghte. « C'est infiniment mieux que le système américain ». De plus, le système allemand encourage les prestataires à se faire concurrence pour attirer les clients en garantissant les mêmes prestations pour toutes les personnes qui ont besoin d'un certain niveau de soins. Sans la nécessité de se faire concurrence sur les coûts, ils le font sur les services et les offres liés au mode de vie.
Prenez l'exemple de BeneVit qui attire sa clientèle majoritairement rurale en intégrant les tâches ménagères et la famille dans la vie quotidienne. Chacune des maisons de retraite de l'entreprise est conçue à l'image d'une résidence étudiante, explique Kaspar Pfister, avec quatre ailes abritant chacune quatorze chambres privées. Dans chaque aile, les chambres convergent vers une cuisine ouverte donnant sur une salle à manger avec de grandes tables rondes. Chacune dispose également d'un salon où les résidents peuvent se détendre et regarder le feu crépiter derrière la vitre d'un poêle à bois. Les familles peuvent participer aux soins de leurs proches qui vivent dans la résidence en échange d'une remise considérable. Kaspar Pfister appelle ça « Stanbulant » un mot associant les termes allemands signifiant « hospitalisé » et « ambulatoire. »
Encourager l'implication des familles a des effets positifs sur la qualité de vie des résidents. Des études suggèrent que, dans le monde entier, les résidents de maisons de retraite atteints de démence modérée souffrent moins, ont une vie sociale plus active et voient même leurs capacités cognitives s'améliorer lorsque leurs familles leur rendent visite régulièrement. Une étude indépendante réalisée en 2023 a démontré que les résidents de l'une des maisons de retraite BeneVit estimaient se sentir plus autonomes et avoir une meilleure qualité de vie que ceux qui vivent dans des maisons de retraite traditionnelles.
RÉDUIRE LE BESOIN DE SOINS DE LONGUE DURÉE
L'un des meilleurs moyens de réduire les coûts des soins aux personnes âgées consiste à réduire le nombre de personnes qui en ont besoin.
Comme de nombreux pays, l'Allemagne donne la priorité à des stratégies visant à retarder le déclin et à prolonger l'indépendance. Cela consiste généralement à prévenir l'apparition de maladies chroniques et à les traiter de manière agressive lorsqu'elles apparaissent. Dans ce modèle, les hypocholestérolémiants sont une mesure préventive, de même que l'exercice physique.
Cependant, en Allemagne, les mesures préventives apparaissent sous d'autres formes moins évidentes, dont beaucoup visent à réduire ou retarder le besoin de recourir aux fonds de Pflegeversicherung.
Dans un bâtiment situé dans la banlieue de Francfort, Frédéric Lauscher me guide à travers une grande pièce lumineuse pleine de rangées de chaises alignées devant des tables de café groupées et une bibliothèque murale remplie de jeux de société et de livres. Nous sommes dans un centre communautaire géré par le Frankfurter Verband für Altenhilfe (Association de Francfort pour les personnes âgées), une organisation à but non lucratif dirigée par Frédéric Lauscher qui gère des maisons de retraite, des programmes de jour et des services de soins à domicile pour les personnes âgées.
« C'est de la prévention » explique Frédéric Lauscher. Il ne s'agit pas d'une dose de médicaments ou d'exercices physiques mais d'une communauté de personnes facilement accessible, et des activités pour stimuler le corps et l'esprit. C'est un lieu qui donne aux gens des raisons de sortir de chez eux. Frédéric Lauscher cite le gériatre et psychologue autrichien Erwin Böhm : « Il faut bouger son esprit avant de bouger ses jambes. »
La structure où nous sommes est l'un des trente centres similaires répartis dans Francfort, qui proposent ensemble 120 programmes quotidiens allant du yoga aux échecs en passant par des ciné-clubs et des cours de langues. Ils proposent également un service d'aide et de conseil aux membres de la communauté pour les aider à s'y retrouver dans la partie administrative du système de soins pour les personnes âgées du pays.
Les centres sont tous conçus pour être particulièrement accueillants pour les personnes âgées et situés à quelques pas des maisons de retraite de l'organisation mais les programmes sont ouverts aux résidents de tout âge. « La maison de retraite c'est un peu un ghetto pour les personnes âgées qui ont des problèmes » explique Frédéric Lauscher. Les environnements qui isolent les personnes âgées sont souvent à l'opposé d'une vie normale et ne leur permettent pas de rencontres fortuites et de conversations avec leurs voisins. La vie normale est stimulante, ce qui n'est pas vraiment le cas de la vie dans une maison de retraite classique, affirme Frédéric Lauscher.
Les recherches appuient ses affirmations : des études sur les programmes intergénérationnels montrent que des activités qui mettent en contact les personnes âgées et plus jeunes, qu'il s'agisse de jardinage, d'ateliers de compétences numériques ou de cours de danse, améliorent la santé et le bien-être général. De plus, les personnes âgées comme les jeunes adultes qui ont participé aux études en ont tiré des bienfaits.
Frédéric Lauscher refuse de qualifier ce système d'utopique. « Je ne sais pas » dit-il en haussant les épaules. « Nous l'apprécions. »
L'Organisation mondiale de la santé soutient le concept de villes adaptées aux personnes âgées, qui s'efforcent d'intégrer la population plus âgée comme moyen de prévention et de promotion d'un vieillissement en bonne santé. Bien que Francfort ne soit pas membre du réseau, elle semble adhérer naturellement à bon nombre de ses priorités. Le quartier dans lequel nous sommes est l'un des quinze quartiers spécialement conçus pour maximiser l'accès des habitants aux services sociaux. Lors d'une visite à pied, Frédéric Lauscher me fait rapidement passer devant des logements destinés aux familles à faibles revenus, aux personnes qui souffrent d'un handicap physique et aux personnes âgées autonomes en me montrant une salle de sport adaptée aux personnes âgées et handicapées, ainsi que la station de transport public non loin.
Les résidents de Francfort qui ont besoin de vivre dans l'une des maisons de retraite de l'Association de Francfort constatent que celles-ci ont également innové pour répondre aux besoins de la population locale. En effet, dans l'une des villes allemandes les plus diversifiées, les établissements de l'organisation s'attachent à fournir des soins à des groupes de personnes âgées parfois ignorés par le reste de la population. À l'entrée de la maison de retraite Julie Roger Haus, inclusive pour les personnes LGBTQ+, une affiche montre des photos des résidents qui s'amusent lors de soirées burlesques, de célébrations de la gay pride et de bals costumés. Dans un autre établissement spécialisé dans les soins aux personnes âgées musulmanes, les résidents ont accès à des repas halal et à des soins qui leur sont prodigués par du personnel qui parle la même langue qu'eux, et ils célèbrent les fêtes du calendrier islamique.
Selon Frédéric Lauscher, ces maisons de retraite singulières sont un exemple de la façon dont Pflegeversicherung incite les prestataires à se dépasser pour répondre aux besoins de la population locale. « Nous devons tous trouver des moyens de faire quelque chose de spécial avec le même budget » affirme-t-il. « C'est le moteur principal de l'innovation. »
Il y a encore des choses à faire. L'année prochaine, la construction d'un projet pilote visant à ajouter des logements abordables entre les chambres des résidents dans une aile d'une maison de retraite de l'Association de Francfort sera terminée, créant une communauté multigénérationnelle. Frédéric Lauscher sait que cela posera quelques défis : les odeurs occasionnelles dans les espaces communs sont inévitables. Toutefois, il est encouragé par le succès de ce concept aux Pays-Bas où l'hébergement d'étudiants dans une maison de retraite a rendu la vie plus abordable pour les jeunes résidents et plus agréable pour les plus âgés. Il est convaincu que cet effort en vaut la peine pour dédier un espace aux personnes âgées de Francfort dans une communauté qui pourrait leur offrir une vie meilleure.
UN SYSTÈME SOUS TENSION
Pendant de nombreuses années, le programme allemand d'assurance dépendance était considéré comme un modèle. De plus, l'offre et la demande étaient à peu près équilibrées ce qui lui permettait de répondre aux besoins de ses résidents. Mais avec le vieillissement rapide de la population, les réserves du fonds de l'assurance dépendance s'épuisent rapidement. Le personnel soignant et d'aide à domicile est trop peu nombreux pour répondre aux besoins de toutes les personnes âgées en demande et, par conséquent, certaines maisons de retraite ont du mal à leur offrir des soins de qualité. Tout ce système ne fonctionne que parce que les familles des personnes âgées, généralement des femmes, assument une grande partie de la responsabilité des soins.
Le système étant soumis à une pression de plus en plus importante, une adaptation va s'avérer nécessaire, affirme Anna Brückner, conseillère politique pour la BAGSO (la Bundesarbeitsgemeinschaft der Senioren-Organisationen, soit en français l'Association nationale allemande des organisations de personnes âgées). Les premières années ont été marquées par un essor des nouvelles entreprises et des nouvelles idées. La grande question qui se pose aujourd'hui est de savoir si ce système sera suffisamment flexible pour continuer d'innover.
Néanmoins, tel qu'il est aujourd'hui, le système fonctionne dans le sens où il est abordable et offre une couverture équitable, affirme Benjamin Veghte. Cela en fait un modèle intéressant à prendre en considération par les responsables politiques lorsqu'ils cherchent des solutions pour accompagner avec dignité les personnes âgées.
Avant de quitter Burladingen, Kaspar Pfister et moi nous asseyons pour déjeuner, servis par plusieurs résidents qui portent des tabliers bordeaux sur lesquels est inscrit Glücklichmacher, « créateur de bonheur ». Autour d'un plat de porc rôti au feu de bois accompagné de Spätzle, il m'explique que tout irait plus vite si les employés s'occupaient eux-mêmes de la cuisine et du nettoyage plutôt que de superviser les résidents. Mais pour les résidents, vider le lave-vaisselle est une activité permettant de prévenir les chutes et mettre la table est un exercice physique léger. De toute façon, le vrai objectif de ces tâches est de leur donner un but.
Les tâches ménagères effectuées par les résidents, même si elles sont réalisées lentement, sont autant de preuves qu'ils vivent au sein d'une communauté, explique Kaspar Pfister. Cela est essentiel pour leur bien-être. « Si leur vie a encore un sens, alors la mort n'est plus quelque chose à craindre » affirme-t-il.