Peut-on compenser notre consommation d’alcool en faisant du sport ?
Au cours de l’année qui vient de s’écouler, le discours de santé publique sur l’alcool a drastiquement évolué. Pendant des décennies, l’on s’est accroché à l’idée qu’un verre de vin le soir était susceptible de protéger la santé. Mais désormais, les positions de l’Organisation mondiale de la santé, autant que de l’Administrateur de la santé publique des États-Unis , sont fermes : aucune quantité d’alcool n’est sans risque.
Pourtant, l’alcool demeure profondément ancré dans nos façons de faire la fête, de socialiser et de se détendre. En dépit des risques, de nombreuses personnes estiment qu’il vaut tout de même la peine d’en boire ne serait-ce qu’occasionnellement. « Les recommandations récentes disent clairement que l’abstinence totale est ce qu’il y a de mieux pour soi », rappelle Javaid Nauman, professeur à l’Institut de santé publique de l’Université des Émirats arabes unis. « Mais à l’échelle humaine, nous le savons, je pense que cela n’arrivera jamais. » Cette réalité a poussé les chercheurs à se poser une nouvelle question : l’exercice physique peut-il compenser certains des risques à long terme que présente la consommation d’alcool ?
QUE DIT LA RECHERCHE ?
De vastes études longitudinales commencent à clarifier l’interaction entre la condition physique et l’alcool au fil du temps. Les éléments de preuve les plus récents proviennent d’une étude publiée en 2025 dans la revue Sports Medicine qui a suivi plus de 24 000 adultes sur une période de seize ans et les a classés comme étant « en forme » ou « en mauvaise condition physique » selon l’âge, l’activité physique, le rythme cardiaque au repos et le tour de taille.
Les chercheurs ont observé que les personnes qui augmentaient leur consommation d’alcool et restaient en mauvaise condition physique (les participants composant les deux derniers déciles) présentaient un risque accru de 44 % de mourir par rapport à ceux qui étaient en forme et s’abstenaient.
Pour ce qui est des participants qui restaient en bonne forme, les changements dans la consommation d’alcool ne faisaient pas augmenter les risques liés à la mortalité, sauf chez ceux ayant commencé à boire durant l’étude. Mais même les buveurs en forme s’en sortaient mieux que les abstinents en mauvaise forme. « Il semble qu’une personne en forme qui boit avec modération a plus de chances de vivre plus longtemps qu’un non-buveur inactif », relève Javaid Nauman.
Selon d’autres chercheurs sur l’alcool, la découverte est frappante, mais aussi biologiquement plausible.
« Dans certaines des analyses de cette étude, il semble que la condition physique était plus importante encore que la consommation d’alcool. Et selon moi, c’est tout à fait possible », affirme Timothy Naimi, médecin, épidémiologiste spécialiste de l’alcool et directeur de l’Institut canadien de recherche sur la toxicomanie de l’Université de Victoria.
Une étude publiée en 2017 dans la revue British Journal of Sports Medicine vient étayer cette thèse. En effet, celle-ci montre que l’activité physique (dans les limites recommandées de 150 minutes d’activité modérée ou de 75 minutes d’activité intense) atténue la corrélation entre consommation d’alcool et mortalité.
Des résultats similaires apparaissent dans la recherche hépatique : une autre étude publiée en 2026 dans la revue Journal of Hepatology a montré que les personnes qui respectaient les recommandations hebdomadaires d’activité physique présentaient une moindre mortalité liée au foie, y compris chez les grands buveurs et les adeptes du binge drinking. Les bienfaits étaient plus importants chez les femmes que chez les hommes. Une étude parue en 2024 dans la revue Alcohol and Alcoholism s’est penchée sur des buveurs à haut risque pendant plus de dix ans et a montré que ceux qui faisaient de l’exercice au moins 2h30 par semaine étaient moins touchés par les maladies hépatiques liées à l’alcool.
Pour autant, aucun de ces résultats ne suggère que l’activité physique neutralise les effets nocifs de l’alcool, prévient Javaid Nauman. « Je voulais découvrir que la quantité d’alcool absorbée n’avait pas d’importance, que tant qu’ils étaient en forme, ils iraient bien. Ce n’est pas le cas, concède-t-il. La consommation d’alcool reste mauvaise pour la santé. » Dans l’étude, toute personne (en bonne ou mauvaise condition physique) ayant augmenté sa consommation d’alcool au fil des années présentait un risque accru de décès.
POURQUOI L’EXERCICE PHYSIQUE EST-IL SI EFFICACE ?
Selon Peter Kokkinos, directeur du Centre d’étude de l’exercice et du vieillissement de l’Université Rutgers, il n’est pas surprenant que l’activité physique protège contre certains risques liés à l’alcool, car cet effet apparaît dans presque toutes les catégories de maladies. « Cela réduit le risque de diabète, d’hypertension, d’insuffisance rénale, de maladie d’Alzheimer, de toutes sortes de cancers, de toutes sortes de maladies chroniques majeures qui touchent le corps humain », rappelle-t-il.
La raison pour laquelle l’exercice a un tel effet protecteur est qu’il rend le corps plus résilient. « Lorsque les muscles sont sous contrainte, tous les autres systèmes doivent suivre pour répondre à la demande, explique Peter Kokkinos. C’est pour cela que lorsque vous ne faites rien, le cœur s’affaiblit, les muscles, chaque système s’affaiblit. »
À titre d’exemple, Peter Kokkinos cite les artères. Une activité physique régulière peut entraîner leur dilatation, tandis qu’une consommation régulière d’alcool peut aboutir à une accumulation de plaque. « Mettons que nous ayons, vous et moi, le même volume de plaque dans les artères. Mais que le diamètre de votre artère soit de deux fois celui de la mienne, commence-t-il. Eh bien, si ma plaque bloque 50 % du diamètre de l’artère, la vôtre ne bloque que 25 %. » C’est cette marge supplémentaire qui peut empêcher un AVC ou une crise cardiaque.
Le foie est, lui aussi, durement touché par l’alcool, mais réagit favorablement à l’activité physique. « Le foie adore l’exercice », rappelle Elliott Tapper, directeur académique du service d’hépatologie du centre hospitalier de l’Université du Michigan, qui se consacre à l’amélioration de la qualité de vie des patients souffrant de lésions hépatiques et à la réduction de leurs symptômes. L’alcool encourage le foie à conserver les graisses, ce qui provoque une inflammation, explique-t-il. Mais l’entraînement en résistance améliore la sensibilité à l’insuline et contribue à l’élimination des graisses du foie. « À poids égal, même chez les personnes qui ne perdent pas de poids, celles qui se mettent à faire de l’exercice peuvent présenter un foie en meilleur état à l’examen microscopique », explique-t-il.
Il existe également une possible boucle rétroactive. Une pratique physique régulière pourrait conduire à une réduction de la consommation d’alcool au fil du temps, possiblement en améliorant l’humeur, en réduisant le stress ou en faisant évoluer les habitudes sociales. Bien que les résultats des recherches soient ici moins définitifs, Timothy Naimi et Elliott Tapper l’ont tous deux constaté de manière empirique.
CE QUE LES ÉTUDES NE PEUVENT NOUS APPRENDRE
Aussi convaincantes soient-elles, ces conclusions s’accompagnent de réserves importantes. Dans l’étude de 2025, l’aptitude cardiorespiratoire n’était pas évaluée par des tests d’activité physique ou des mesures de performance. À la place, l’étude a eu recours à un modèle de prédiction validé fondé non pas sur l’exercice, mais sur l’âge, le tour de taille, le rythme cardiaque au repos et l’activité physique (cette dernière mesure étant uniquement déclarative). Cette approche est largement utilisée dans les études portant sur d’importants échantillons de population, mais cela reste une estimation, et non une mesure directe.
Subsiste également la question de ce que la condition physique représente. « La condition physique est aussi un indicateur puissant de l’état de santé global, car lorsque l’on souffre, par exemple, de nombreuses pathologies sous-jacentes, il est difficile d’être en forme », explique Timothy Naimi. En résumé, il est difficile de distinguer complètement les bienfaits de l’exercice physique de ceux d’une bonne santé globale. « Si nous voulions en quelque sorte simplifier ces résultats, nous pourrions dire qu’une personne en très mauvaise santé a bien plus de chances de mourir qu’une personne en bonne santé », explique-t-il.
Des systèmes structurels plus vastes sont également à l’œuvre. « En moyenne, les effets négatifs de l’alcool sont pires pour les personnes dont le statut socio-économique, les revenus et le niveau d’éducation sont plus faibles, et dont la nutrition est moins bonne, explique Elliott Tapper. L’activité physique a peut-être un effet, mais c’est probablement davantage le signe d’une multitude d’autres choses qui viennent avec le luxe d’être en mesure d’intégrer plus d’exercice physique dans ses activités quotidiennes. »
Selon Timothy Naimi, même dans les vastes études, les plus gros buveurs sont souvent sous-représentés. Dans l’étude de 2025, toutes les personnes buvant plus que la limite hebdomadaire recommandée, qui est de dix verres pour les hommes et de cinq pour les femmes, étaient classées dans une seule et unique catégorie. Cela signifie que toute personne buvant onze verres par semaine était associée à une autre buvant trente verres. Les effets protecteurs pourraient bien ne pas valoir en cas d’abus d’alcool ou de binge drinking.
Cela a son importance, car en matière de lésions hépatiques, l’exercice seul ne suffit pas. « Le binge drinking peut ronger un foie en quelques années. Une fois que vous avez des lésions hépatiques ou que vous avez une vraie maladie hépatique, je ne suis pas certain que l’alimentation ou l’exercice puisse inverser cela sans une réduction considérable de la consommation d’alcool, prévient Elliott Tapper. Ceci étant dit, si vous réduisez l’alcool, il n’est jamais trop tard pour arrêter. Un foie très malade peut devenir sain. Le conserver dans cet état nécessite probablement des changements dans le mode de vie. »
SI VOUS FAITES DÉJÀ DE L’EXERCICE, QUELLE INFLUENCE VOS MAUVAISES HABITUDES ONT-ELLES ?
La recherche met en évidence une hiérarchie claire. Réduire sa consommation d’alcool, c’est réduire les risques. Améliorer sa condition physique, c’est aussi réduire les risques. Et faire les deux confère la meilleure protection.
Mais l’activité physique a ses limites. Pour les personnes ayant une consommation importante, y compris pour celles souffrant de troubles alcoolique ou qui pratiquent souvent le binge drinking, réduire sa consommation d’alcool peut constituer une première étape nécessaire avant que l’activité physique ne puisse entraîner une baisse de risque digne de ce nom. « La malédiction de l’alcool est que nous voyons tant de personnes en tomber malades, conclut Elliott Tapper. Mais l’avantage est que lorsque l’on arrête de boire, il y a d’excellentes chances de voir un nombre important d’aspects de la vie s’améliorer. »