Reportage : les peuples de la mer

Mar 6, 2026 - 14:30
Reportage : les peuples de la mer

Le long de cette côte qui est la nôtre, rien n’est étrange. Si vous vous levez assez tôt pour croiser les pirogues au fur et à mesure qu’elles débarquent – que ce soit à Port-Bouët, en Côte d’Ivoire, à Ngleshi ou à Apam, au Ghana, à Old Jeswang, en Gambie, à Grand-Popo, au Bénin –, vous entendrez les pêcheurs parler le fanti, le ga, l’éwé, c’est-à-dire toutes les langues natives du Ghana.

Alors que les hommes débarquent sous le soleil naissant, tirant leurs filets, leurs chants s’intensifient : « Ee ba ei, ee ba ke loo (Elle est arrivée, elle est pleine de poissons). » Les mailles sont remplies de ce que les profondeurs ont à offrir. Les poissons tombent, battent l’air de la queue, tressautent sur le sable. Des mains rapides les trient ensuite dans de grandes bassines en métal.

Les prises ne sont jamais les mêmes. Bien sûr, il y a les espèces commerciales facilement reconnaissables : vivaneau, mérou, thon, maquereau, kpanla (une sorte de merlu). Mais, à chaque fois, s’y trouvent aussi les plus prisées : langoustes, anguilles, raies et d’autres de forme et de taille étranges, dont les caractéristiques feraient le bonheur des auteurs d’histoires fantastiques ou d’horreur. Mais là, pas de cri d’épouvante, juste des épices qui rendront le tout délicieux.

Les Gas, le peuple auquel j’appartiens, n’ont pas peur de l’inconnu. Le dicton Ablekuma aba kuma wo (« Puissent les étrangers trouver chez nous un foyer ») est l’un des fondements philosophiques de notre culture. C’est pourquoi mon patronyme européen, Parkes, hérité d’un grand-père sierra-léonais d’origine jamaïcaine, est considéré comme un nom ga. C’est une attitude que partagent la plupart des peuples côtiers d’Afrique de l’Ouest : ils voyagent sans hésitation, serrent les voyageurs dans leurs bras. Comme les vagues, ils vont, ils viennent.

Toutefois, dans les familles de pêcheurs, les Ghanéens jouissent d’une réputation sans égale. En 1963, le magazine West Africa, aujourd’hui disparu, les qualifiait de « pêcheurs panafricains » en raison du nombre de pays – du Nigeria au Sénégal – où Fantis, Éwés et Gas exerçaient leur savoir-faire.

Ayant été élevés le long des côtes par quelques-unes des mers les plus agitées qui soient, les pêcheurs parlant la langue fanti des régions de l’ouest et du centre du Ghana ne sont pas seulement devenus les meilleurs nageurs en mer du monde, mais aussi des experts en canotage.

Même parmi les Gas, les pêcheurs les plus vénérés, les woleiatse, sont souvent issus de l’akutso (réseau de familles) Abese-Fanti, un groupe de Fantis naturalisés Gas. Ce changement d’identité a été facilité par des valeurs communes, liées à une quête dont l’objectif est de préserver leurs moyens d’existence. Aucun des deux groupes ne pêche en mer le mardi ou en eau douce le jeudi. C’est tabou. Une pause hebdomadaire permet aux esprits de l’eau de reconstituer les populations de poissons – un acte de conservation ancré dans leur culture.

Dans les faits, l’idée de conservation oriente les compétences mises en oeuvre par les communautés de pêcheurs ghanéennes. Parmi eux, beaucoup sont agriculteurs à temps partiel et retournent à la terre une ou deux fois par an, lorsque le poisson est moins abondant. Les autres s’adaptent aux schémas de migration des principales espèces consommées là où ils vivent. Ou bien ils vont là où ils pourront en trouver d’autres. Le poisson-machette, par exemple, pêché au Sénégal et en Gambie, peut remplacer la banane de mer, mets délicat du centre du Ghana. Le flux de poissons disponible a également contribué à la maîtrise du saumurage et du fumage le long de la côte. Des stocks suffisants de poisson fumé garantissent en effet l’apport en protéines, base des régimes alimentaires côtiers, en toutes saisons.

La réalité de l’homme parfois perdu en mer et l’imprévisibilité de la pêche signifient que les rêves des familles de pêcheurs dépendent des vicissitudes du destin. Les pêcheurs remettent leurs prises aux femmes de leurs villages. Lesquelles les vendent et font des miracles avec ce qu’elles en tirent : commerce, agriculture,  nourriture et éducation des enfants. Même quand les hommes ne rentrent pas, ils laissent quelque chose derrière eux.

Mon cousin fut l’un de ces hommes. Ce qu’il m’a dit en 1992, alors que je faisais mon premier voyage loin d’Accra, la capitale, dans le nord du Ghana, reste gravé dans ma mémoire : « Tu n’as aucune raison de t’inquiéter. Nous sommes des Gas. Avec l’eau derrière nous, nous n’avons rien à craindre. » Maintenant, où que j’aille, en terre inconnue, je ferme les yeux et j’écoute l’eau.