Une souche rare du virus Ebola circule, et elle est difficile à contenir
L’Organisation mondiale de la santé (OMS) a déclaré une urgence de santé publique de portée internationale (USPPI) à la suite d’une flambée de cas d’Ebola en République Démocratique du Congo et dans l’Ouganda voisin. Il s’agit du deuxième niveau d’alerte le plus élevé que l’agence peut déclarer lors d’une épidémie ainsi que d’un signal aux autres États membres qu’il faut activer les systèmes nationaux de réponse et de préparation. Tedros Adhanom Ghebreyesus, directeur général de l’OMS, a déclaré à la presse avoir « établi que la situation ne relève pas de l’urgence pandémique », la nouvelle et plus haute classification de l’agence pour les épidémies.
En date du 20 mai, les autorités indiquent que l’épidémie a fait 139 morts et qu’il y aurait près de 600 cas suspects. Cinquante-et-un cas ont été confirmés dans de petites villes de la province reculée et densément boisée de l’Ituri, dans le nord-est du pays, et deux cas l’ont été en Ouganda.
Nahid Bhadelia, infectiologue et directrice-fondatrice du Centre des maladies infectieuses émergentes de l’Université de Boston, raconte que les premiers détails qui lui sont parvenus ont ravivé le souvenir de l’épidémie disproportionnée d’Ebola qui avait frappé l’Afrique de l’Ouest en 2014.
Le retard de plusieurs mois dans l’identification du virus, sa présence dans plusieurs zones urbaines avant sa détection et l’irruption de cas dans plusieurs lieux géographiques différents et disparates sont, dit-elle, autant de parallèles avec la situation actuelle et les signes d’une épidémie qui a mijoté sous les radars pendant un certain temps avant de déborder.
Mais quel risque cette épidémie présente-t-elle pour le reste du monde ? Voici ce qu’il faut savoir sur le virus Ebola et sur sa propagation.
COMMENT EBOLA SE PROPAGE-T-IL ET POURQUOI EST-IL SI DANGEREUX ?
Les virus Ebola appartiennent à la famille des filovirus, qui inclut également les virus de Marburg. Quatre espèces de virus Ebola provoquent des maladies chez les humains : la souche Zaïre est la plus fréquente, tandis que celle responsable de cette épidémie, la souche Bundibugyo, est rare. Cela signifie qu’elle est plus difficile à diagnostiquer et, contrairement au virus Zaïre, il n’existe aucun vaccin ni traitement contre celle-ci.
Comme d’autres souches, Bundibugyo cause des symptômes grippaux (fièvre, douleurs musculaires et épuisement) qui évoluent souvent vers des diarrhées graves, des vomissements et des saignements. Les symptômes peuvent suffisamment varier d’une personne à l’autre pour que l’on confonde la maladie avec le paludisme ou avec la typhoïde en l’absence de tests de diagnostic. Il s’agit d’une maladie dangereuse : entre un tiers et la moitié des personnes qui sont infectées par le virus meurent de ses conséquences.
Selon Anne Ancia, représentante de l’OMS en République Démocratique du Congo, bien que l’on ne sache pas vraiment qui est le patient zéro de cette épidémie, sa propagation fulgurante aurait débuté par un décès survenu le 5 mai. À l’occasion d’une conférence de presse donnée le 19 mai, elle a déclaré que le corps d’une personne morte à Bunia, capitale de l’Ituri, a été transféré vers une ville plus petite puis sorti de son cercueil d’origine car « la famille a décidé que le cercueil n’était pas digne de la personne ».
Les épidémies d’Ebola débutent généralement lorsqu’une personne est infectée par contact direct avec un animal porteur du virus. Elles progressent ensuite lorsque des individus entrent en contact direct avec les fluides corporels d’autres personnes malades ou mortes de l’infection (urine, salive, sueur, selles, lait maternel, liquide amniotique et sperme). De manière importante, et contrairement au Covid-19, à la grippe et à de nombreuses autres infections, les personnes infectées asymptomatiques ont peu de chances de transmettre Ebola.
Dans les régions d’Afrique subsaharienne où Ebola est le plus présent, l’infection se propage souvent lorsque des membres d’une famille donnée touchent le corps d’un être cher lors de préparations funéraires, puis qu’ils se touchent les uns les autres lors des obsèques ; un phénomène similaire serait à l’origine du déclenchement de la présente épidémie, selon Anne Ancia.
Les chances de survie dépendent largement de la précocité du diagnostic et de l’administration de soins comparables à ceux prodigués dans les unités de soins intensifs (réhydratation par voie intraveineuse et médicaments pour maintenir l’irrigation sanguine des organes vitaux). Pour cette raison, les décès dus à Ebola sont les plus nombreux dans les endroits où l’accès aux soins est le plus limité.
POURQUOI EST-IL SI DIFFICILE D'ENDIGUER UNE ÉPIDÉMIE D’EBOLA ?
Arrêter une épidémie d’Ebola nécessite que les autorités sanitaires fassent plusieurs choses à la fois : elles doivent trouver des moyens d’isoler les malades le temps de leur traitement tout en protégeant les professionnels de santé qui leur prodiguent des soins, mais aussi pister tous les cas contacts avec des personnes infectées et les surveiller pendant plusieurs semaines et garantir des enterrements sûrs et dignes aux morts.
Ces démarches sont parfois compliquées par une profonde méfiance à l’égard des professionnels de santé inconnus, en particulier dans des régions reculées traumatisées par les conflits. L’implication des communautés touchées au moyen de messagers de confiance peut déterminer le succès ou l’échec d’une réponse.
Plusieurs facteurs rendent les épidémies d’Ebola particulièrement difficiles à contenir dans cette région de la République Démocratique du Congo, qui en a déjà connu plusieurs par le passé. Les exploitations minières qui parsèment cette région largement rurale mettent les humains au contact de réservoirs animaux du virus Ebola et d’autres virus apparentés, et leurs campements abritent souvent des ouvriers dans des conditions exiguës avec des mesures d’hygiène et un accès aux soins limités. Par conséquent, les infections ont tendance à se propager largement avant d’attirer l’attention des autorités de santé.
Selon Nahid Bhadelia, les conflits armés persistants dans la région créent des conditions qui favorisent la propagation virale localement mais aussi au-delà des frontières de la République Démocratique du Congo, notamment lorsque le contact avec les observateurs internationaux est brusquement coupé et que les financements s’interrompent, comme cela a récemment été le cas. La diminution des financements visant à diagnostiquer et à traiter le paludisme et d’autres maladies semblables à Ebola signifie qu’il est plus difficile de détecter les signaux d’Ebola dans le méli-mélo formé par les nombreuses autres maladies produisant des symptômes grippaux. En outre, les frontières en Afrique centrale et orientale sont poreuses et la capacité à identifier, à isoler et à traiter Ebola est limitée, ce qui nourrit les craintes d’une propagation du virus au-delà de l’Ouganda, dans d’autres pays limitrophes.
Lors d’une conférence de presse tenue le 20 mai, Vassee Moorthy, conseiller en chef à l’OMS, a affirmé que le vaccin Ervebo (VSV-EBOV), utilisé pour protéger les humains contre la souche Zaïre d’Ebola, « doit être privilégié comme le candidat le plus prometteur pour donner un vaccin contre Bundibugyo ». Ce vaccin a démontré une certaine activité contre Bundibugyo dans des études ayant porté sur des animaux, mais devra être testé sur des humains avant d’être utilisé. Selon lui, une formulation reposant sur la même plateforme ChAdOx1-S, utilisée pour mettre au point le vaccin d’AstraZeneca contre le Covid-19, est un autre candidat possible, bien qu’on ne l’ait même pas testée sur des animaux porteurs de la souche Bundibugyo. Il faudra attendre plusieurs mois avant que l’on ne déploie l’un ou l’autre des candidats comme mesure de lutte contre l’épidémie actuelle.
QUELLE MENACE CETTE ÉPIDÉMIE REPRÉSENTE-T-ELLE EN DEHORS DE LA RÉGION ?
Selon Nahid Bhadelia, la souffrance et les risques sont actuellement très élevés dans les zones où la maladie a été détectée. Au cœur des épidémies d’Ebola, « des professionnels de santé prennent des décisions du type “Mon Dieu, est-ce que je vois ce patient ?” et “Est-ce que je réutilise mon équipement de protection individuelle ?” ».
La façon dont Ebola se transmet, par contact rapproché avec des fluides corporels et non par voie respiratoire, ainsi que la grande disponibilité d’outils pour diagnostiquer et réagir face à la maladie dans les pays à hauts revenus signifie que l’infection n’est pas une menace pour la communauté internationale, rassure Nahid Bhadelia. Si l’on ne peut transmettre l’infection qu’en étant symptomatique et seulement aux personnes avec qui l’on a été en contact rapproché, alors les flambées importantes dans les aéroports sont improbables. Et si les voyageurs infectés tombent malades après leur arrivée dans des pays à hauts revenus, les systèmes de santé de ces derniers disposent généralement d’infrastructures suffisantes pour contenir l’infection avant qu’elle ne se propage largement, comme cela s’est fait lors de l’épidémie de 2014-2015, au prix de quelques leçons toutefois.
Aux États-Unis tout particulièrement, les systèmes de réponse aux menaces infectieuses, comme le Système national spécial des pathogènes (NSPS), ont engendré « une capacité énorme » à traiter les patients infectés et à protéger les professionnels de santé, explique-t-elle.
Il existe une possibilité que des cas sporadiques soient importés aux États-Unis, mais Nahid Bhadelia ne pense pas que cela puisse conduire à une épidémie sur l’ensemble du territoire américain. En revanche, la possibilité que de tels cas détournent les ressources de santé publique au point que l’on passe à côté des signaux d’une pandémie bien réelle qui surviendrait en même temps l’inquiète davantage.
Pas besoin de paniquer au sujet d’Ebola, rassure-t-elle, mais « je pense que nous devons paniquer quant à l’état de la situation sanitaire globale ».
Keren Landman est journaliste indépendante spécialisée dans la santé. Elle vit à Atlanta, en Géorgie. Elle a également une formation d’épidémiologiste, de chercheuse et de médecin avec des spécialités en médecine interne, en pédiatrie et en maladies infectieuses.