Attention : "sauver" un animal sauvage peut revenir à le kidnapper... et le condamner

Mar 25, 2026 - 13:00
Attention : "sauver" un animal sauvage peut revenir à le kidnapper... et le condamner

Connie Hall est restée éveillée une bonne partie de la nuit, occupée à nourrir au biberon la centaine de cerfs dont elle s'occupait, lorsqu'un couple est arrivé dans son allée avec un faon sauvage nouveau-né. Lorsqu'ils l'avaient récupéré la veille, au bord de la route, il semblait être en bonne santé mais, à présent, il présentait des signes inquiétants. 

Connie Hall, qui dirige le Magnolia Fawn Rescue en Caroline du Sud depuis vingt-cinq ans, sait qu'il est normal qu'une biche laisse ses petits seuls pendant des heures. Mais au lieu d'amener le bébé dans les bois voisins pour qu'il attende sa mère, le couple bien intentionné l'a ramené chez lui.  

Connie Hall serra le nouveau-né qui bêlait fort contre sa poitrine. « Il s'est mis à convulser dans mes bras, ce qui m'a fendu le cœur » explique Connie Hall. Après tant d'heures sans les nutriments essentiels contenus dans le lait maternel, le faon est mort dans ses bras. 

Alors que le printemps s'installe en Amérique du Nord, les sauveteurs animaliers se préparent à faire face à un afflux de jeunes animaux « enlevés » ou « kidnappés » par des personnes bien intentionnées qui les mettent involontairement en danger. Ces enlèvements sont devenus un problème majeur, selon les centres agréés de réhabilitation de la faune, des milliers de bébés animaux qui se portaient à merveille dans la nature sont arrachés à leur milieu naturel et beaucoup en perdent la vie. 

« On appelle ça des "enlèvements avec intention de sauver" » indique Raelee Barth, qui dirige les opérations cliniques au Alberta Institute for Wildlife Conservation dans la province d'Alberta au Canada. « [Ces personnes] voulaient juste aider, elles voulaient le sauver mais elles l'ont malheureusement kidnappé. C'est chez les mammifères qui laissent leurs petits seuls que ce phénomène est le plus fréquent. »

Parmi les victimes les plus fréquentes d'enlèvement, on retrouve les faons, les lapereaux, les ratonneaux, les canetons et les oisillons. « Les gens voient ce lapereau tout petit, assis seul sur leur pelouse, et ils paniquent » explique Raelee Barth. « Si l'on voyait un bébé humain assis dehors comme ça ce serait complètement fou. »

Ce que les gens ignorent c'est qu'une biche qui laisse son petit seul pendant une majeure partie de la journée cherche à le protéger et non pas à l'abandonner. En effet, les cerfs adultes dégagent une odeur que les prédateurs peuvent détecter, contrairement aux petits. « [Les biches] ne veulent pas attirer l'attention sur leurs petits » relève Jessica Chiarello, soigneuse agréée pour la faune sauvage au centre de sauvetage Evelyn Alexander Wildlife Rescue Center, dans l'État de New York. « Ainsi, la mère part pendant la journée pour chercher de la nourriture puis elle revient généralement tôt le matin ou tard le soir. »

La hase et la lapine laissent également leurs petits afin que les prédateurs ne puissent pas suivre leur odeur. Les oisillons, en revanche, sont souvent pris pour des orphelins car ils sont au sol en train d'apprendre à voler. « Ils sont peut-être là, l'air désorienté, mais leurs parents reviendront pour les nourrir », affirme Catherine Quayle, du centre de sauvetage Wild Bird Fund à New York. Il est important de noter que les oisillons, des oiseaux nouveaux-nés avec peu ou pas de plumes, doivent être replacés dans leur nid, s'il est accessible, ou être emmenés immédiatement à un vétérinaire. 

 

LORSQU'UN SAUVETAGE S'APPARENTE À UN ENLÈVEMENT 

Il n'y a pas de chiffres officiels sur le nombre de bébés animaux enlevés chaque année mais les experts affirment que leurs propres estimations sont alarmantes. Connie Hall estime qu'environ un tiers de ses faons ont été victimes d'enlèvement. Raelee Barth indique que pour des espèces comme le lièvre, au sein de son organisation, ce chiffre atteint au moins 60 % ; plus de 40 % des lapereaux qu'elle a reçus l'année dernière avaient été enlevés. 

« C'est un gros problème pour nous », indique Catherine Quayle, dont le centre de sauvetage des oiseaux accueille 3 000 oisillons chaque année. L'année dernière, l'équipe du centre Evelyn Alexander a répondu à des centaines d'appels qui ont permis d'éviter de nouveaux enlèvements inutiles même si elle reçoit encore de nombreux animaux victimes d'enlèvements. 

L'année dernière dans la province canadienne d'Alberta, Raelee Barth et son équipe ont recueilli 112 lièvres parmi lesquels au moins soixante-sept avaient été enlevés. Elle précise que, malheureusement, le taux de survie des lapins n'est généralement que d'environ 10 %.

« Cela s'accompagne d'une grande tristesse à l'idée de tout ce dont on les a privés », affirme Jessica Chiarello. « Dans beaucoup de cas, cela part de bonnes intentions qui tournent mal. »

Ironiquement, ce sont peut-être les personnes qui aiment les animaux qui sont les plus susceptibles de commettre cette erreur. Une analyse de la littérature scientifique a montré que l'anthropomorphisme, le fait d'attribuer des qualités humaines à un animal, peut susciter de l'empathie mais que cela peut également nuire à la faune : « On le constate lorsque les humains projettent leur compréhension des besoins de leurs propres enfants sur de jeunes animaux. »

 

QUELS SONT LES RISQUES ?

Lorsqu'un animal en bonne santé est enlevé, le compte à rebours commence et ses chances de survie ou de remise en liberté s'amenuisent, notamment s'il n'est pas immédiatement confié à un centre agréé de réhabilitation de la faune. 

Les faons nouveaux-nés, comme celui qui a été emmené chez Connie Hall dans un état critique, ont besoin d'être hydratés dans les heures qui suivent leur naissance mais il ne faut pas leur donner du lait de vache car il provoque des ballonnements, une affection potentiellement mortelle. Ils ont également besoin du colostrum de leur mère, un des composants essentiels du lait maternel dans les sept heures environ qui suivent leur naissance, explique Connie Hall. Les lapereaux ont eux aussi besoin du lait de leur mère et sont sensibles aux ballonnements. 

Si l'on ramène des oisillons chez soi et qu'on leur donne une alimentation inadaptée, ils peuvent développer une maladie métabolique susceptible d'entraîner une fragilité osseuse et de compliquer leur récupération. De nombreuses personnes bien intentionnées donnent de la nourriture ou de l'eau aux oiseaux sauvages, ce qui peut provoquer l'entrée de liquide dans les poumons d'un oiseau en bonne santé, entraînant une pneumonie et probablement la mort. 

De nombreux animaux enlevés, en particulier les proies et les ongulés, subissent un stress important et sont sujets à la myopathie de capture, une maladie métabolique qui épuise les muscles, endommage les organes et est presque toujours mortelle, parfois en quelques minutes. « En gros, ils sont tellement stressés... que cela peut entraîner une insuffisance rénale, des problèmes cardiaques et, souvent, ils en meurent », explique Raelee Barth. 

De plus, des taux de cortisol assez élevés, également causés par le stress, peuvent déclencher une réaction du cœur, en particulier lorsqu'ils sont associés à une déshydratation, ajoute Erica Miller, experte en médecine de la faune sauvage et vétérinaire au sein du Wildlife Futures Program à l'université de Pennsylvanie (Penn). Le stress et une mauvaise alimentation peuvent également provoquer un déséquilibre des bactéries du système digestif chez les lapins ou les cerfs, entraînant une infection mortelle. 

Comme si tout cela ne suffisait pas, dans certains États américains, le simple fait de retirer un animal de son milieu naturel revient à le condamer à mort. Erica Miller explique que, dans les comtés touchés par la maladie neurologique des cervidés, qui est contagieuse et mortelle, les soigneurs ne sont pas autorisés à réhabiliter les cerfs afin d'éviter la propagation de la maladie. Cela peut conduire à l'euthanasie dès que le cerf est emmené dans un refuge. En Arkansas et dans le Nebraska, il est interdit de réhabiliter des cerfs sur l'ensemble du territoire. Par conséquent, si l'animal n'est pas immédiatement ramené à l'endroit exact où il a été trouvé, il sera euthanasié. Dans certains États des États-Unis, il est aussi illégal de réhabiliter certaines espèces vectrices de la rage ; par exemple, dans l'Idaho, un ratonneau serait probablement euthanasié quel que soit son état de santé.  

 

IL RESSEMBLE À UN CANARD MAIS SE PREND POUR UN HUMAIN

Il arrive également qu'un animal enlevé s'imprègne d'un être humain. Ce phénomène est particulièrement fréquent chez les canards et les cerfs. L'imprégnation est le processus par lequel les animaux nouveaux-nés apprennent qui ils sont, y compris les comportements propres à leur espèce. Par exemple, un canard élevé par un être humain pourrait ne pas comprendre qu'il est un canard. L'imprégnation est généralement un processus irréversible. Lorsqu'un animal imprégné n'a nulle part où aller, comme un sanctuaire qui accueille des résidents permanents, nombreux sont euthanasiés s'ils ne parviennent pas à surmonter leur peur des humains. 

Raelee Barth se rappelle d'un faon enlevé qui souffrait de ballonnements et qui s'était déjà imprégné des humains lorsqu'il a été emmené à la clinique de l'Alberta. 

« Au départ, c'était vraiment déchirant de voir à quel point il était désorienté » indique Raelee Barth. « Il n'arrêtait pas de gémir et essayait de nous suivre partout, nous avons dû tout faire pour l'en empêcher. »

Au bout d'une semaine, il a été placé avec d'autres faons dans l'espoir qu'il développe une peur saine des humains. Chaque faon doit passer un test visant à évaluer sa crainte des humains afin d'être relâché. Au grand soulagement de Raelee Barth, il a réussi le test et a pu être relâché. 

Toutefois, tous les animaux ne sont pas aussi chanceux. « Aujourd'hui, j'ai reçu un appel d'une femme [qui] a un faon âgé d'entre six et sept mois » explique Connie Hall. « Elle l'a déjà imprégné. Il pense être un chien. C'est très frustrant. »

 

ALORS QUE FAIRE SI VOUS TROUVEZ UN BÉBÉ ANIMAL ?

Si vous trouvez un bébé animal seul, le mieux est de le laisser seul sauf s'il est manifestement blessé, par exemple s'il a été renversé par une voiture ou s'il saigne. Si vous n'êtes pas sûr, les centres de réhabilitation peuvent vous demander de prendre une photo ou une vidéo afin qu'un expert puisse déterminer s'il est nécessaire d'intervenir. Si l'animal est en bonne santé et qu'il s'agit d'une espèce ne transmettant pas la rage mais qu'il se trouve dans un endroit dangereux, au milieu de la route par exemple, vous pouvez l'éloigner d'environ 6 mètres de la route, là où sa mère devrait revenir. 

« Il est rare qu'ils soient réellement abandonnés » indique Erica Miller. Si vous devez ramener un animal chez vous pour une raison quelconque, s'il est blessé par exemple, éloignez-le des autres animaux, ne lui donnez ni à manger ni à boire et installez-le dans un endroit calme, sombre et chaud. Appelez ensuite un centre de réhabilitation pour la faune ou un vétérinaire, vous ne pouvez pas emmener un animal sauvage à la SPA locale. 

La plupart des centres pour la faune sauvage disposent d'une assistance téléphonique où vous pouvez laisser un message. S'il n'y a pas de centre près de chez vous, il y a probablement des vétérinaires indépendants agréés. 

« À moins que [les bébés animaux] aient une véritable raison d'être pris en charge, il est presque toujours pire pour eux d'être soignés par des humains, » explique Raelee Barth, « car même si nous faisons tout pour imiter leur mère, cela ne sera jamais pareil. »