La véritable histoire des frères Dalton, hors-la-loi passés à la postérité

Mar 21, 2026 - 08:30
La véritable histoire des frères Dalton, hors-la-loi passés à la postérité

Au tout début des années 1950, Morris, auteur et dessinateur de bande dessinée belge, fait apparaître dans les aventures de Lucky Luke les frères Dalton sous leurs véritables noms : Bob, Grat, Bill et Emmett, dans un album intitulé « Hors-la-loi ». Leur mort figure dans les dernières cases de l'album, ce que Morris regretta, d’autant plus que le final, dans lequel une balle traverse la tête de Bob, fut censuré en 1951 par la Commission française de surveillance des publications destinées à la jeunesse.

« Faire mourir les Dalton était une grosse gaffe de ma part. J’ai reçu énormément de lettres de lecteurs qui les trouvaient très amusants et souhaitaient que je les remette en scène » expliquait le dessinateur, qui, motivé par l'envie de découvrir les décors et les méthodes de travail des auteurs de bande-dessinée aux États-Unis, avait étudié l’histoire du Far West avec une grande assiduité.

Mais comment faire réapparaître des personnages que l’on a fait mourir ? Ce sera le défi du nouveau scénariste des aventures de Lucky Luke, René Goscinny, qui imagina faire apparaître sous les mêmes traits les cousins des frères Dalton. Joe, le plus petit, était recherché pour 5 dollars ; la récompense pour William était de 2,50 dollars ; pour Jack un objet d’art en plâtre véritable et Averell, le plus grand et sans doute le plus idiot, était « Not wanted »

Ces perdants magnifiques et attachants, aux plans peu réfléchis et toujours mis en échec par Lucky Luke, ont pour beaucoup participé au succès de la série de bande-dessinée et des adaptations qui ont pu en être faites. 

« Ce qui m’avait séduit [chez les Dalton] » disait Morris, « c’est qu’il s’agissait de quatre frères unis pour la défense de très mauvaises causes. Ils ont réellement existé, mais dans la réalité ils n’étaient pas de tailles échelonnées, ils étaient les cousins des frères James qu’ils entendaient dépasser en cruauté. La vérité, c’est que c’était de vrais imbéciles. Ils préparaient minutieusement des attaques qui ne leur rapportaient rien du tout. »

 

QUI ÉTAIENT LES DALTON ?

Les frères Dalton étaient issus d’une famille nombreuse de quinze enfants, dix fils et cinq filles, installée dans une ferme près de Coffeyville, dans le Kansas. Leur père, James Lewis Dalton, ancien combattant de la guerre américano-mexicaine d’ascendance irlandaise, s’était établi dans le Kansas pour mener une vie agricole modeste. Leur mère, Adeline Younger, appartenait quant à elle à l’une des lignées les plus redoutées du Far West : elle était la tante de Cole, Bob et Jim Younger, eux aussi hors-la-loi, et parmi ses autres proches figuraient Frank et Jesse James.

C’est dans ce paradoxe que les Frères Dalton grandirent : ils étaient à la fois enracinés dans un quotidien rural modeste, et entourés de desperados qui leur étaient familiers. Pour autant, ils n’étaient pas prédestinés au crime. Plusieurs d’entre eux, suivant l’exemple de leur frère aîné Frank, devinrent deputy marshals, des agents fédéraux chargés de traquer trafiquants, voleurs et hors-la-loi dans un territoire encore instable​​​​. Frank était décrit comme « l’un des officiers les plus courageux et les plus efficaces de sa brigade », explique Kathy Alexander, autrice de Legends of America. C’est lui qui recruta et forma ses frères Bob et Grat Dalton. À seulement vingt-huit ans, Frank reçut une balle en pleine poitrine lors de l’arrestation de Dave Smith, son beau-frère, accusé de vol de chevaux et de trafic d’alcool clandestin. Il ne mourut pas sur le coup. Alors que son coéquipier était parti chercher du renfort, un autre meurtrier recherché, Will Towerly, s’approcha et l’acheva de deux balles dans la tête.

La mort de Frank, que sa fratrie vécut comme une véritable injustice, brisa l’équilibre familial et fit basculer Bob, Grat et Emmett dans le banditisme. D’abord des petits larcins, des attaques ratées, puis des braquages de trains de nuit et de banques.

 

BOB, GRAT ET BILL DALTON

Robert « Bob » Dalton était un homme de loi, comme son grand frère. Il était même le chef de la police de la nation Osage. Outre le meurtre de Frank, plusieurs événements précipitèrent la fin de sa carrière de deputy marshal : « il tua accidentellement le fils d’un fugitif recherché, et des rumeurs l’accusaient, lui et son frère Emmett, de vendre de l’alcool aux populations autochtones » indique Kathy Alexander.

Grat Dalton était aussi un deputy marshal – le poste de Frank lui fut confié après sa mort -  et avait participé à de nombreuses arrestations d’hommes dont la tête était mise à prix. Mais il abusait de son autorité, était bagarreur et souvent enivré, ce qui conduisit à son renvoi.

En 1891, Grat, Emmet et Bob braquèrent un train en Californie, avant de se faire surnommer « le Dalton Gang ». Leur frère Bill, qui était membre du parlement de Californie, les rejoignit peu après.

L’année suivante, le 5 octobre 1892, la tentative de double braquage à Coffeyville, dans le Kansas, tourna au massacre. Ce matin-là, le plan des frères Dalton était de braquer deux banques, dans l’espoir après ce dernier coup de s’installer en Amérique du Sud. Après avoir attaché leurs chevaux dans une allée, le Gang Dalton se sépara en deux équipes. Grat Dalton et deux complices pénétrèrent dans la Condon Bank, affublés de barbes postiches. Bob et Emmett traversèrent la rue pour aller à la First National Bank. Dans la Condon Bank, Grat prit en otage trois personnes. Le guichetier arriva à gagner un temps précieux en lui faisant croire que le coffre de la banque avait un mécanisme qui ne lui permettait de s’ouvrir que toutes les dix minutes. Il leur fallait donc attendre… La crédulité de Grat Dalton lui fut fatale. Car ce temps gagné permit aux habitants de Coffeyville qui avaient reconnu l’un des assaillants d’encercler les deux banques, armes à la main. De l’autre côté de la rue, à la First National Bank, Bob et Emmett avaient aussi des otages, qu’ils tentèrent d’utiliser comme boucliers humains. 

La fusillade ne dura que quelques minutes. Bob et Grat furent tués, ainsi que deux de leurs compagnons. Après quoi Bill choisit alors de s’associer au hors‑la‑loi Bill Doolin et devint co‑chef du Doolin‑Dalton Gang, qui terrorisa l’Arkansas, l’Oklahoma, le Texas et le Kansas. Pendant trois ans, ce gang braqua trains, diligences et banques et tua plusieurs hommes de loi. Les autorités finirent par encercler la maison de Bill près d’Ardmore, dans l’Oklahoma, le 8 juin 1894. Il tenta de fuir arme au poing et fut abattu.

 

LE RÉCIT D’EMMETT DALTON

Emmett était le plus jeune des quinze enfants Dalton. Bien qu’il ne fût pas à proprement parler un homme de loi comme ses frères Frank, Bob et Grat, il les assista parfois dans leurs missions. Cowboy de métier, c’est Emmett qui rencontra la plupart des hommes qui firent partie du Gang Dalton, notamment Bill Doolin, Bill Powers, Charley Pierce, George Newcomb et Dick Broadwell.

Blessé durant la tentative de braquage du 5 octobre 1892, Emmett fut jugé cinq mois plus tard dans un tribunal d’Independance, au Kansas. Condamné à la prison à vie pour avoir durant le braquage abattu un citoyen de Coffeyville, il fut gracié quatorze ans plus tard par le gouverneur du Kansas. 

Une fois libéré, en 1907, il s’installa à Tulsa, se maria et travailla un temps pour la police de l’Oklahoma. Le couple déménagea ensuite en Californie. C’est là qu’Emmett écrivit le récit autobiographique Beyond The Law, qui présente le clan Dalton sous un jour très flatteur. Sans doute présenta-t-il également ses frères comme plus intelligents qu’ils ne le furent en réalité dans When The Daltons Rode, écrit en collaboration avec Jack Jungmeyer, qui fut adapté au cinéma par George Marshall en 1940. Toujours est-il que ce récit leur permit de passer à la postérité. 

La survivance du nom « Dalton » doit beaucoup à Emmett lui‑même. Avec son récit autobiographique, il a participé à un récit qu’Hollywood et la littérature populaire étaient en train de fixer pour toujours. Dans cet ouvrage largement romancé, les Dalton deviennent des hommes courageux, victimes d’un destin tragique. Cette version, bien que contestée par les historiens, est celle qui s’imposa durablement dans l’imaginaire américain. Morris et Goscinny leur ont redonné les traits de bandits maladroits, aux plans toujours voués à l’échec. Leur légende se confond aujourd’hui avec les aventures du plus célèbre des cowboys.