Pourquoi faire du sport ne brûle pas autant de calories qu’on le pense
C’est une logique pourtant béton : plus vous bougez, plus vous brûlez de calories et plus vous perdez de poids. Mais chez de nombreuses personnes, ce n’est pas toujours le cas.
Dans les études contrôlées, l’activité physique résulte souvent en une perte de poids moins importante que ce que les modèles caloriques prévoyaient. Même en ajoutant des exercices d’aérobie comme la marche, la course à pied et le vélo, la plupart des participants perdent en moyenne 1,3 kg sur six mois. Des résultats mitigés donc, pour un investissement conséquent en temps et en effort, qui déconcertent les chercheurs depuis longtemps.
Vous connaissez peut-être une partie de l’explication : faire de l’exercice creuse l’appétit et il est donc plus facile de réabsorber les calories perdues. Mais les spécialistes tentent également de comprendre un autre phénomène à l’œuvre, qui défie toute logique.
Dans une analyse parue en 2025, il a ainsi été démontré que les participants n’avaient brûlé qu’environ un tiers des calories additionnelles théoriquement exigées par leur activité physique. En d’autres termes, un jogging qui aurait dû brûler 500 calories n’avait ajouté qu’environ 165 calories aux besoins journaliers en calories. L’organisme compenserait donc une activité physique accrue en réduisant l’énergie dépensée ailleurs. Pour l’heure, la mesure dans laquelle il le fait et de quelle manière « demeurent un mystère », souligne Vincent Careau, biologiste de l’évolution à l’université d’Ottawa (Canada).
Cette idée émergente, connue sous le nom de « compensation énergétique », remodèle une hypothèse de longue date qui se trouve au cœur de la culture de la forme physique, selon laquelle l’exercice est un moteur de la perte de poids. À la place, les chercheurs constatent qu’il pourrait être bien plus efficace pour aider le corps à maintenir son poids et à rester en bonne santé le plus longtemps possible.
LE CORPS ET SES COMPROMIS ÉNERGÉTIQUES CACHÉS
L’idée selon laquelle l’organisme pourrait « compenser » a émergé après la publication d’une étude pionnière en 2012. Celle-ci avait démontré que les membres d’une population de chasseurs-cueilleurs en Tanzanie brûlaient environ le même nombre de calories qu’une personne sédentaire lambda vivant dans un pays industrialisé, alors qu’ils parcouraient des distances bien plus importantes chaque jour pour trouver de la nourriture et chasser.
Cette découverte défiant toute logique s’explique par le modèle de dépense énergétique limitée, selon lequel l’organisme compense l’activité physique en réduisant l’énergie consommée par d’autres processus physiologiques. Ainsi, notre dépense énergétique quotidienne totale (qui couvre le pompage du sang, la digestion, les déplacements et l’exercice physique pratiqué volontairement) reste sensiblement la même.
Cet ajustement peut revêtir diverses formes, explique Leanne Redman, spécialiste de la physiologie humaine et de la balance énergétique à l’université de Sydney. Dans une étude parue en 2021 dont elle est l’autrice, Leanne Redman a découvert que les adultes qui brûlaient environ 1 800 calories par semaine en faisant du sport ne perdaient qu’environ la moitié du poids prévu par les modèles caloriques.
Des changements dans les mouvements pourraient expliquer en partie cette différence, même si cela n’a pas été confirmé par les conclusions de l’étude. « Les personnes ayant pratiqué une activité physique peuvent faire une sieste dans leur canapé parce qu’elles sont fatiguées, marcher moins vite jusqu’à l’arrêt de bus ce jour-là, ou bien prendre un Uber », précise Leanne Redman.
Mais ces ajustements pourraient avoir des causes plus profondes qu’un simple changement comportemental. Il semblerait que l’organisme consacre moins d’énergie à la thermogenèse d’origine autre que l’activité physique après le sport (comme le fait de ne pas tenir en place et d’être fébrile, d’être sur son téléphone tout en marchant ou de faire trembler ses jambes). D’autres études font également le lien entre l’exercice et une activité immunitaire, thyroïdienne et des hormones reproductives réduites, qui ont toutes un coût métabolique.
Mais nous ne compensons pas tous ou pas tous de la même manière. Dans le cadre d’analyses de suivi, Leanne Redman a découvert que seulement la moitié des participants montraient des signes évidents de compensation. D’après les chercheurs, ce phénomène se produisait lorsque l’exercice devenait moins difficile à faire pour les participants, leurs muscles et leurs cellules s’habituant à produire le même effort en consommant moins d’énergie.
« Je ne peux pas croire qu’un ultra-marathonien n’a pas connu de changements adaptatifs », remarque Leanne Redman. Curieusement, les personnes ayant une dépense énergétique de base supérieure étaient plus susceptibles de compenser l’activité physique.
DES AVIS ENCORE DIVERGENTS
Tous les scientifiques ne sont cependant pas convaincus que la compensation est un vrai phénomène. Une étude récente, menée par Kristen Howard de l’université de l’Alabama (États-Unis), a porté sur des volontaires principalement sédentaires et des ultra-marathoniens qui couraient plus de 70 kilomètres par semaine.
Chez les deux groupes, la dépense énergétique totale a augmenté de manière exponentielle avec l’activité physique, comme les modèles caloriques traditionnels l’auraient prédit. « Nous avons observé ce que le modèle historique aurait prévu, à savoir une ligne droite », rapporte Kristen Howard. Aucune compensation liée à des changements de comportement ou à un ralentissement de la fonction immunitaire ou thyroïdienne n’a été constatée chez les participants des deux groupes.
Ceci coïncide avec des travaux antérieurs menés chez des adultes plus âgés : une plus grande activité physique se traduisait généralement par un nombre plus élevé de calories brûlées. Mais parmi les personnes dont la balance énergétique était négative (c’est-à-dire qu’elles perdaient du poids en raison d’un déficit calorique), leur dépense énergétique quotidienne totale avait atteint un plateau à environ 2 500 calories, quel que soit le niveau d’activité physique.
Autrement dit, le phénomène de compensation semblait se produire lorsque les calories se faisaient rares, aucune compensation n’étant observée chez les personnes en situation de maintien ou de surplus calorique. D’autres travaux suggèrent aussi que la balance énergétique pourrait expliquer pourquoi certaines personnes compensent l’exercice et d’autres non.
« Nous avons un sens inné pour satisfaire nos besoins en calories, c’est remarquable », observe Kristen Howard. « Si ce n’était pas le cas, nous perdrions du poids ou nous en gagnerions beaucoup, mais année après année, notre poids varie très peu ».
Ainsi, aucun participant à l’étude de Kristen Howard n’a dépassé une dépense énergétique quotidienne totale représentant 2,5 fois son taux métabolique au repos, le plafond théorique prévu par les modèles limités. Chez la plupart d’entre nous, nos dépenses énergétiques représentent deux fois ce taux. Par conséquent, si ce plafond existe, il n’est sans doute pas observable chez la majorité.
Mais l’énergie doit venir de quelque part à un moment donné. « Un être humain ne peut probablement pas brûler une quantité illimitée de calories », souligne Leanne Redman.
De nombreux spécialistes estiment pour l’heure que la vérité se situe quelque part entre les deux modèles. Mais ils font preuve de prudence, veillant à ne pas tirer la mauvaise conclusion. « N’utilisez pas la compensation comme une raison de croire que l’activité physique ne vous fera pas du bien », avertit Kristen Howard.
Même si l’exercice ne se traduit pas forcément par une perte conséquente de poids, il peut notamment contribuer au maintien de la perte de poids en améliorant la sensibilité à l’insuline. L’activité physique est également associée à une foule d’autres bienfaits, comme une diminution du cholestérol et de l’inflammation, ainsi qu’une réduction du risque de développer une maladie en vieillissant.
« N’importe quelle personne qui étudie la question voudrait mettre en évidence les incroyables bienfaits du sport et de l’activité physique », conclut Kristen Howard.