Robert Goddard, le visionnaire qui a propulsé l’humanité vers l’espace

Mar 22, 2026 - 08:30
Robert Goddard, le visionnaire qui a propulsé l’humanité vers l’espace

En 1904, un jeune homme prononça le discours de valedictorian devant ses camarades d'un lycée du Massachusetts, quelques années avant de lancer des travaux scientifiques novateurs qui rendraient plus tard possibles le vol dans l'espace. Le Robert Goddard adolescent qui se tenait sur l'estrade ce jour-là eut une phrase prémonitoire : « Souvent, les rêves d'hier sont l'espoir d'aujourd'hui et la réalité de demain. » Rien ne pouvait être tenu pour acquis, déclara-t-il à son audience.

De nos jours, les mots de Goddard en feraient presque un prophète ; après tout, cet immense pionnier de l'ingénierie spatiale n'est-il pas mort avant de voir l'Homme atteindre l'espace. Pourtant, son influence transpire dans presque chaque aspect de la fuséologie, de l'architecture à étages des fusées au type de propergol utilisé pour propulser de colossales charges utiles dans l'espace. Les travaux scientifiques de Goddard ont jeté les fondations de la discipline et lui valent désormais le titre de « père de la fusée moderne », mais il a fallu plusieurs décennies avant que son génie ne soit pleinement reconnu. 

 

QUI ÉTAIT ROBERT GODDARD ? 

Né en 1882 à Worcester, dans le Massachusetts, Robert Hutchings Goddard était le fils d'un inventeur prolifique titulaire des brevets d'une machine à dépouiller les lapins et d'un outil pour souder. Fasciné par les nouvelles technologies de l'époque comme l'électricité et encouragé par son père, le jeune Goddard était un aventurier de l'expérimentation qui rêvait en grand. 

À 17 ans, passionné des récits de science-fiction d'auteurs comme H.G. Wells, sa vie bascula lorsqu'il fit un rêve éveillé inspiré par les romans de l'écrivain alors qu'il élaguait les branches d'un cerisier. Assis sur les branches de l'arbre, se remémora-t-il plus tard dans ses mémoires, Goddard imagina un engin capable de voler vers Mars. Ce rêve éveillé fut si saisissant qu'il le cita plus tard comme la principale inspiration pour ses travaux, allant même jusqu'à célébrer chaque année l'anniversaire de l'événement. 

Parallèlement à ses études de physique à l'Institut polytechnique de Worcester puis à l'université Clark, Goddard se mit en quête de moyens de concrétiser cette inspiration. Le premier avion avait pris son envol quelques années plus tôt, en 1903, et Goddard inventa en 1907 une nouvelle façon de stabiliser ces engins encore instables. Il proposa aux pilotes d'utiliser des gyroscopes, un dispositif rotatif capable de maintenir son orientation physique quel que soit le mouvement à sa base, pour maintenir l'équilibre et mieux diriger les avions. Le scientifique démontra également le principe scientifique à l'origine du bazooka en 1917 (mis au point en 1942), avant l'armistice qui mit fin à la Première Guerre mondiale. 

Cependant, c'était bien le vol spatial qui captivait toute l'attention de Goddard et, au fil des années, il devint convaincu que les fusées offraient la meilleure technologie pour lancer un engin dans l'espace. Les fusées en forme de tube propulsées par des carburants solides, comme la poudre à canon, existaient depuis des siècles. Désormais professeur à l'université Clark, Goddard avait quant à lui calculé que de tels carburants, ou propergols, ne pourraient jamais permettre de lancer une charge en dehors de l'atmosphère terrestre. En 1908, il théorisa que seuls des propergols liquides pourraient générer l'extraordinaire poussée nécessaire à l'envoi d'une fusée dans l'espace, puis passa plusieurs années à développer les lois de la fuséologie tout en expérimentant des techniques concrètes pour mettre en œuvre ses théories.

 

LA PREMIÈRE FUSÉE À PROPERGOL LIQUIDE

Finançant lui-même ses recherches qu'il s'efforçait de garder secrètes, Goddard acquit une certaine renommée en 1919 lorsqu'il démontra que la propulsion à propergol liquide des fusées fonctionnerait également dans le vide spatial, à travers des calculs mathématiques et des tests en chambre à vide statique. Les fusées à étages propulsées par des propergols liquides pourraient un jour permettre d'atteindre une vitesse suffisamment élevée pour s'affranchir de l'atmosphère terrestre, écrivait-il. 

Les résultats furent aussi révolutionnaires que controversés. La couverture médiatique se concentrait essentiellement sur leurs potentielles futures applications et tournait en dérision la suggestion de Goddard qu'une fusée puisse un jour atteindre la Lune, trouvant que l'hypothèse demandait un « grand effort de crédulité » et imaginant avec ironie que ces immenses fusées pourraient être les paquebots transatlantiques du futur. 

Goddard était quant à lui très sérieux et bien plus proche de concrétiser la propulsion à propergol liquide qu'il ne le laissait entendre. Le physicien poursuivait ses tests en secret et le 16 mars 1926, il parvint à lancer une fusée utilisant un mélange d'essence et d'oxygène liquide depuis la ferme de sa tante à Auburn, dans le Massachusetts. Baptisée « Nell », la fusée parcourut 12 mètres à la verticale pendant un vol qui dura 2,5 secondes. 

Échaudé par le traitement médiatique réservé à ses travaux antérieurs, Goddard se garda de révéler cette réussite. Il continua ses expériences, peaufinant sa fusée et remplaçant ses ailerons par des ailettes amovibles contrôlées par un gyroscope qui permettaient de diriger l'engin. 

 

L'AVÈNEMENT DE LA FUSÉE

Aussi mystérieux fût-il au sujet de son travail, Goddard eut bien du mal à dissimuler ses expériences de fuséologie à mesure qu'elles prenaient de l'ampleur. Le bouche-à-oreille lui apporta quelques célèbres fidèles, parmi lesquels des membres de la Smithsonian Institution, la famille Guggenheim ou encore l'aviateur Charles Lindbergh, tous ayant discrètement participé au financement de ses recherches à divers points de sa carrière. Face à la visibilité grandissante de ses donateurs et de ses lancements, ainsi qu'à diverses plaintes pour tapage déposées par ses voisins du Massachusetts et relayées par les médias, Goddard dut se résoudre à trouver un site plus isolé pour mener ses recherches. En 1930, il déménagea son laboratoire à Roswell, au Nouveau-Mexique. 

À l'aube de la Seconde Guerre mondiale, la fuséologie de Goddard était suffisamment avancée pour lui permettre de proposer ses services à l'armée américaine. Il travailla brièvement avec l'U.S. Navy, la Marine des États-Unis, sur les décollages assistés par réaction et les carburants liquides pendant la guerre, mais son rêve d'utiliser de grandes fusées pour envoyer des cargaisons, un équipage et du matériel scientifique dans l'espace n'était pas pris au sérieux par une communauté scientifique encore sceptique. Goddard avait précédemment émis l'hypothèse que les scientifiques allemands travaillaient déjà à la mise au point de leurs propres fusées avancées, mais les États-Unis ont mis du temps à reconnaître le véritable potentiel de la technologie. 

Effectivement, les scientifiques de l'Allemagne nazie avaient développé leurs fusées de manière indépendante. La fusée V-2, un missile à propergol liquide, devint la première fusée du genre à atteindre l'espace depuis la Terre en 1944. À cette époque, Goddard était déjà en phase terminale d'un cancer de la gorge. Il mourut le 10 août 1945.  

 

L'HÉRITAGE SCIENTIFIQUE DE ROBERT GODDARD 

Malheureusement, l'œuvre de Goddard ne porta ses fruits qu'après sa mort, tout comme la reconnaissance de sa contribution au vol spatial. Lorsque les États-Unis tentaient de battre l'Union soviétique dans la course à l'espace au cours des années 1950, les scientifiques constatèrent que les fusées relativement primitives du scientifique dans les années 1920 et 1930 avaient posé les bases du succès de la fuséologie dans la nouvelle ère spatiale. 

De nos jours, les fusées à étages utilisant des propergols liquides, à savoir l'hydrogène et l'oxygène liquides, sont devenues la norme. Tout comme le prédisait Goddard, cette technologie a rendu le voyage dans l'espace possible d'abord pour les satellites, ensuite pour les humains. 

Le rôle joué à titre posthume par Goddard dans la conquête spatiale fut si capital que la NASA décida de baptiser un bâtiment du Maryland en l'honneur du scientifique. Le Goddard Space Flight Center fut impliqué dans tous les aspects des premiers vols spatiaux américains. Dans quelque temps, la mission Artemis utilisera les technologies inspirées de l'œuvre de Goddard pour envoyer des astronautes sur la Lune, une première depuis 1972. 

Le Goddard adolescent avait donc raison, les rêves d'hier alimentent souvent l'espoir d'aujourd'hui et ses travaux continueront d'alimenter l'exploration spatiale à l'avenir.