Trafic illégal : quand les lions deviennent des cibles

Mai 5, 2026 - 15:30
Trafic illégal : quand les lions deviennent des cibles

João Almeida, vétérinaire spécialisé en faune sauvage au Mozambique, avait l'habitude de découvrir des lions morts. Certains avaient été étranglés à l'aide de collets métalliques, installés à l'origine pour d'autres espèces chassées pour leur viande. D'autres lions avaient été abattus ou empoisonnés à proximité d'élevages, ce qui laissait penser qu'ils s'étaient attaqués au bétail et avaient été tués en représailles. 

Mais en 2016, João Almeida a découvert quelque chose de tout à fait différent : une carcasse de lion dont les pattes, la tête, et certains os et organes avaient été retirés. 

L'un de ses collègues lui avait rapporté que des découvertes troublantes de ce genre se multipliaient dans le parc national du Limpopo. « Je savais malheureusement que ce n'était qu'une question de temps avant que je ne le voie de mes propres yeux », se souvient João Almeida, directeur du Mozambique Wildlife Alliance, une association à but non lucratif qui collabore avec le gouvernement mozambicain dans le domaine de la conservation. 

João Almeida n'est pas le seul à avoir constaté une tendance inquiétante des abattages de lions ciblés. Ces dernières années, Peter Lindsey, directeur du Lion Recovery Fund du Wildlife Conservation Network, une association à but non lucratif qui soutient les défenseurs de l'environnement qui travaillent sur le terrain, a commencé à recevoir un nombre « alarmant » d'histoires similaires de la part de responsables de terrain à travers le continent. « Les gens envoyaient des photos de lions dont la tête et les pattes avaient été découpées ».

 

UNE NOUVELLE MANIÈRE DE TUER

Depuis des siècles, les Hommes chassent les lions pour protéger le bétail et dans le cadre de rites de passage mais, auparavant, ces gros félins n'étaient pas ciblés pour leurs peaux et parties. En revanche, la population de tigres connaît un grave déclin, en partie à cause de la demande pour des parties de leur corps, notamment en Asie où leurs os sont utilisés dans la médecine traditionnelle chinoise et pour la fabrication du vin d'os de tigre. 

En ce qui concerne les lions, la perte de leur habitat due au développement urbain et le déclin de leurs espèces proies chassées pour leur viande, ont contribué à une réduction considérable de leur population. Ils sont aussi souvent ciblés par les éleveurs de bétail. Par conséquent, environ la moitié des lions d'Afrique ont disparu au cours des trente dernières années et moins de 25 000 individus survivent aujourd'hui sur seulement 6 % de l'aire de répartition historique de l'espèce. 

Désormais, le braconnage pour leurs parties pourrait devenir un facteur supplémentaire majeur du déclin des lions. « On peut perdre une population entière de lions très rapidement si l'on ne maîtrise pas la situation », affirme Kerri Rademeyer, ancienne directrice générale de Wildlife Crime Prevention Zambia, une entreprise basée à Lusaka, en Zambie, qui collabore avec le gouvernement pour lutter contre les crimes environnementaux. 

Bob Mandinyenya, responsable des services scientifiques du parc national Gonarezhou au Zimbabwe, a été témoin d'un abattage ciblé de lions pour la première fois en 2020. Les braconniers avaient empoisonné la carcasse d'un âne, une méthode qui tue non seulement les lions, mais aussi tout autre animal qui en mange un morceau, y compris les vautours, les hyènes, les chacals et les léopards. Les auteurs ont par la suite été arrêtés en possession des pattes et des griffes des lions alors qu'ils essayaient d'entrer au Mozambique, pays limitrophe du parc. « Ils cherchaient à tirer profit de la mort de ces lions », indique Bob Mandinyenya. 

Le Mozambique est un épicentre du braconnage et du trafic de ces gros félins. Le braconnage ciblé a déjà entraîné un « déclin indéniable » des populations de lions dans le parc national du Limpopo, affirme Peter Lindsey. En 2019, les chercheurs ont estimé que 61 % des décès de lions au parc du Limpopo causés par l'Homme étaient dus au braconnage ciblé. Le problème s'est également étendu à certaines parties du parc national Kruger voisin, en Afrique du Sud, menaçant ce bastion de lions. 

Peter Lindsey et ses collègues n'ont pas une vision complète et nette de l'ampleur et de l'intensité de cette menace. Ils savent toutefois qu'elle est probablement plus importante que les anecdotes fragmentaires qu'ils ont pu recueillir. Cela s'explique en partie par le fait que les lions ne sont pas toujours surveillés de près et que leurs carcasses peuvent très facilement passer inaperçues. Dans une étude publiée en 2025, João Almeida et ses collègues ont calculé que ces carcasses ne sont découvertes que 10 à 20 % du temps dans les grandes réserves naturelles disposant de moyens financiers limités pour les patrouilles et la surveillance de la faune, une situation qui correspond à celle de nombreuses zones protégées en Afrique. « Ce n'est pas pareil qu'une carcasse d'éléphant ou de rhincéros », indique Kerri Rademeyer. Les lions et les autres gros félins sont plus petits et plus difficiles à repérer, et les « braconniers emportent de nombreuses parties de leur carcasse, il ne reste donc plus grand-chose à trouver ».

Même en se basant sur les informations limitées que l'équipe a pu recueillir, « nous constatons clairement que [le braconnage ciblé] est en augmentation dans certaines régions », indique Samantha Nicholson, responsable de la African Lion Database de l'Union internationale pour la conservation de la nature, une base de données scientifique qui rassemble des informations sur les lions d'Afrique. « Il est également mené de manière plus intentionnelle et mieux organisée ».

 

UNE FASCINATION POUR LES AMULETTES DE LIONS 

Les braconniers s'en prennent aux éléphants spécifiquement pour leurs défenses et aux rhinocéros pour leurs cornes. Les lions, quant à eux, font l'objet d'une demande pour différentes parties de leur corps. Selon João Almeida, « c'est l'une des raisons pour lesquelles il est si difficile de lutter contre ce phénomène ».

Selon Peter Lindsey, une grande partie de cette demande semble provenir de consommateurs chinois ou vietnamiens. Les usages traditionnels africains, qu'ils soient culturels, médicinaux, religieux ou spirituels, jouent également un rôle. Par exemple, au Sénégal et dans d'autres pays d'Afrique de l'Ouest, les musulmans portent des amulettes fabriquées à partir de petits morceaux de peaux de lion brodés de versets du Coran pour se protéger, explique Philipp Henschel, directeur régional de Panthera pour l'Afrique de l'Ouest et centrale, une organisation internationale dédiée à la préservation des félins sauvages. 

Les lions d'Afrique de l'Ouest sont en danger critique d'extinction, comptant seulement deux populations totalisant environ 400 individus. Parallèlement, la région compte environ 400 millions d'habitants et ses économies nationales sont en pleine croissance, ce qui entraîne une hausse de la demande d'amulettes de lions car de plus en plus de personnes ont les moyens de s'en offrir. Avec la disparition des lions d'Afrique de l'Ouest, Philipp Henschel et ses collègues ont découvert que les marchands avaient commencé à s'approvisionner en animaux en Afrique centrale, de l'Est et du Sud. La vente de peaux de lion est illégale « mais les sanctions restent très légères et tout le monde sait que c'est pour un usage religieux donc c'est un sujet très sensible », explique Philipp Henschel. Il a entendu dire que des policiers, et même des gardes forestiers en charge de la protection des derniers lions de la région, portaient des amulettes. 

La demande en parties de lions sauvages semble également liée, d'une manière complexe et mal comprise, aux élevages de lions en Afrique du Sud. Ces élevages proposent des séances payantes de caresses et de photos avec des lionceaux et, lorsque ces derniers grandissent, des parties de chasse « en boîte », une activité controversée qui consiste à payer pour abattre des animaux élevés en captivité dans des enclos. Jusqu'en 2019, ces exploitations pouvaient également exporter à des fins commerciales les squelettes et d'autres parties de lions élevés en captivité, dans la limite d'un quota fixé par le gouvernement. Ces cargaisons arrivaient souvent en Asie, où elles étaient présentées comme étant des parties du corps d'un tigre. 

À mesure que le commerce légal se développait, le commerce illégal s'est lui aussi développé. En 2019, par exemple, les autorités de l'aéroport international OR Tambo à Johannesburg ont saisi plus de 315 kilogrammes d'os de lions que des trafiquants avaient tenté de faire sortir illégalement du pays. Selon João Almeida, la demande en os a aussi commencé à se répandre chez les lions sauvages, le braconnage augmentant « en parallèle de la chasse "en boîte" en Afrique du Sud ».

L'Afrique du Sud n'a pas fixé de quota d'exportation depuis 2019, ce qui implique que toutes les exportations de parties du corps d'un lion effectuées depuis cette date étaient illégales. Mais la demande persiste. « Le secteur de la chasse au lion "en boîte" a créé un marché énorme pour les os de lion en Asie et il semblait qu'il ne s'agissait plus que d'une question de temps avant que les gens ne commencent à cibler les lions sauvages pour répondre à la demande », explique Craig Packer, biologiste spécialiste des lions à l'université du Minnesota qui n'a pas participé à la nouvelle étude. « Malheureusement, cela s'est produit ».

Des gangs organisés spécialisés dans le trafic d'animaux sauvages et dans d'autres types de crimes, se livrent désormais au trafic de « quantités considérables de parties de lions », affirme João Almeida, qui participe à une initiative menée en collaboration avec le gouvernement du Mozambique et d'autres partenaires à but non lucratif visant à identifier et à démanteler les réseaux impliqués. 

En 2022, par exemple, les autorités mozambicaines ont démantelé un réseau de braconnage de rhinocéros important lié à des réseaux transnationaux vietnamiens. En plus de l'ivoire et des cornes de rhinocéros, les enquêteurs ont découvert plus de 290 kilogrammes de parties de lions dans l'une des propriétés qu'ils ont perquisitionnées. Les trafiquants, qui étaient basés au Mozambique, travaillaient également en étroite collaboration avec des élevages de lions appartenant à des Vietnamiens en Afrique du Sud. João Almeida soupçonne donc que la plupart des os retrouvés dans le cadre de l'enquête provenaient d'animaux élevés en captivité. Pour répondre à cette question avec certitude, il espère collaborer avec les autorités afin de faire analyser ces os par des tests génétiques. 

Cependant, en fin de compte, « cela n'a pas vraiment d'importance » que les os proviennent de lions élevés en captivité ou de lions sauvages, explique Kerri Rademeyer, « car tout commerce stimule les marchés ».

 

COMMENT PROTÉGER LES LIONS ? 

La sensibilisation n'est que la première étape pour lutter contre le problème du braconnage des lions. Les auteurs de la nouvelle étude ont également mis en avant six axes d'amélioration visant à protéger les lions dans la nature, à mieux comprendre et à démanteler ce commerce, et à réduire la demande en parties de lions. 

Pour commencer, ils invitent toutes les personnes qui travaillent avec les lions, des opérateurs touristiques aux directeurs de parcs, à transmettre leurs rapports sur le braconnage des lions aux autorités locales et à African Lion Database, qui rassemble et harmonise les données essentielles concernant cette espèce. À l'heure actuelle, selon Kerri Rademeyer, « tout le monde constate et identifie ces risques potentiels mais personne ne fait le lien ».

Une fois le problème identifié dans une région, une surveillance et une protection étroites des lions sur le terrain peuvent faire la différence. Dans le parc national Gonarezhou au Zimbabwe, par exemple, Bob Mandinyenya et ses collègues ont réagi à cette nouvelle menace de braconnage en mettant en place des équipes spécialisées dans la surveillance des lions et la patrouille des frontières. Ils suivent les vautours qu'ils ont équipés de balises satellites afin de localiser les appâts empoisonnés et de les retirer avant que des lions ou d'autres animaux n'arrivent sur les lieux, et ils collaborent aussi plus étroitement avec les communautés locales vivant aux abords du parc. Ces efforts se poursuivent mais la population de lions est déjà passée de cinquante-cinq en 2021 à au moins soixante et onze, selon Bob Mandinyenya. 

Une autre priorité consiste à réduire la demande au sein de certains groupes spécifiques de consommateurs. C'est un défi mais des exemples passés montrent que c'est faisable. Par exemple, en 2013 en Afrique du Sud, Panthera a collaboré avec des chefs religieux de la communauté Shembe pour remplacer les peaux de léopard utilisées lors de cérémonies par des versions synthétiques de haute qualité. Philipp Henschel et ses collègues préparent actuellement un dialogue avec des chefs religieux au Sénégal qui prescrivent des amulettes de lions, afin de voir si une approche similaire pourrait fonctionner dans ce pays. 

Selon les défenseurs de la nature, les gouvernements doivent également accorder une place plus importante aux lions en matière de conservation et de protection juridique. Dans certains pays d'Afrique de l'Ouest, leur espèce n'est même pas entièrement protégée. Une partie importante de la solution consistera à convaincre les autorités de prendre au sérieux le braconnage des lions. La collaboration entre les pays sera également essentielle : dans l'idéal, elle déboucherait sur des enquêtes transfrontalières permettant de démanteler et de poursuivre les réseaux criminels à l'origine de ce commerce illégal.

Amy Dickman, spécialiste de la conservation de la faune à l’université d'Oxford qui n'a pas participé à la nouvelle étude, ajoute une autre solution potentielle à la liste : donner aux populations qui vivent aux côtés des lions une raison de vouloir que les gros félins restent dans leur environnement. « Qu'il s'agisse d'améliorer les motivations économiques traditionnelles, telles que le tourisme photographique ou la chasse au trophée, ou de développer des mécanismes financiers innovants, les avantages directs que les lions apportent aux populations locales joueront probablement un rôle clé pour lutter contre cette menace », explique-t-elle.

Parmi tous ces nouveaux défis, João Almeida indique qu'il s'efforce de garder une attitude positive. Les populations de lions ont déjà été « décimées pendant des années et des années », affirme-t-il, mais ces gros félins continuent de survivre. Lui et ses collègues sont déterminés à faire en sorte que cela reste le cas.