CAN : être noir n’est pas le problème, être faible oui – Leçon d’une humiliation annoncée
La décision de la CAF contre le Sénégal m’a d’abord laissé sans voix. Indignation. Colère. Déception. Rage : je suis passé, comme beaucoup de Sénégalais, par toutes sortes de sentiments, la pilule étant difficile à avaler. Mes interrogations étaient sans fin. Après la douche froide, ma lucidité retrouvée, je me suis mis à méditer sur notre sort collectif. Et un éclair me traversa l’esprit, m’amenant à faire le lien de toute cette histoire avec mon dernier livre, qui est en ce moment sous presse et que j’ai mis dix ans à écrire. Son titre, plus évocateur que jamais : Être noir n’est pas le problème, être faible oui.
La décision de la CAF qui divise
En vérité, ce qui vient de se passer dépasse le football. Ce n’est pas une simple décision arbitrale. Ce n’est pas une controverse sportive de plus. C’est un signal. Un message. Une démonstration. Et ce message est brutal : nous ne sommes pas respectés.
Partout, les réactions fusent. Des analystes s’étonnent. Des anciens joueurs s’indignent. Des observateurs rient même, tant la situation paraît absurde. Mais ce qui choque réellement, ce n’est pas seulement la décision. C’est ce qu’elle révèle. Une chose simple : dans certaines sphères de décision, l’Afrique noire peut encore être traitée sans égard, sans cohérence, sans conséquence.
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Soyons clairs. Le problème ici n’est pas le Sénégal. Le problème n’est même pas le football. Le problème, c’est un système dans lequel les institutions manquent de crédibilité, les décisions manquent de transparence, et l’autorité manque de légitimité. Et dans un tel système, tout devient possible. Même l’inacceptable.
Certains vont parler d’injustice. D’autres vont crier au scandale. Mais ces mots, à eux seuls, ne suffisent plus. Car ce que nous refusons de voir, c’est que ce type de situation n’est pas un accident. C’est une conséquence. La conséquence d’un rapport de force déséquilibré. La conséquence d’institutions que nous ne contrôlons pas réellement. La conséquence d’un manque de puissance collective.
On peut s’indigner autant qu’on veut. On peut dénoncer. Protester. Écrire. Parler. Mais tant que nous ne serons pas organisés, structurés, respectés – rien ne changera fondamentalement. Parce que dans le monde réel, une vérité s’impose : le respect ne se demande pas. Il se construit. Il s’arrache. Il s’impose.
Ce qui s’est passé dans le football africain, c’est exactement ce qui se passe ailleurs – dans l’économie, dans la politique, dans les rapports internationaux. Une même logique. Un même déséquilibre. Une même faiblesse.
Le foot, juste la partie visible de l’iceberg
Et pourtant, pendant que nous débattons, pendant que nous commentons, pendant que nous nous indignons… dix-huit de nos concitoyens, partis soutenir leur équipe nationale, sont pris en otage, humiliés, abandonnés à leur sort par un pays mauvais perdant qui se venge de la façon la plus vile. Et que fait-on ? Presque rien. Le silence. L’habitude. L’acceptation. Notre pays continue de tourner, comme si cela ne nous concernait pas vraiment. Comme si l’injustice, une fois de plus, pouvait être digérée.
C’est là que réside la véritable question. Pas : « Pourquoi cela arrive ? » Mais : « Pourquoi cela peut arriver sans conséquence réelle ? »
La réponse dérange. Parce qu’elle nous oblige à sortir du confort de la victimisation. Elle nous oblige à regarder en face une réalité inconfortable : le problème n’est pas d’être noir ou Sénégalais. Le problème, c’est d’être faible. Faible institutionnellement. Faible économiquement. Faible stratégiquement. Faible collectivement. Et tant que cette faiblesse persistera, les injustices continueront dans le sport comme ailleurs.
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Ce texte n’est pas une plainte. C’est un rappel. Un rappel que le monde ne fonctionne pas à l’émotion, mais au rapport de force. Un rappel que la dignité ne se proclame pas : elle se bâtit, pierre par pierre, génération après génération.
Ce qui s’est passé aujourd’hui doit nous servir. Non pas à crier plus fort. Mais à comprendre plus profondément. Parce qu’au fond, la vraie question n’est pas : « Qui nous manque de respect ? »Mais : « Qu’avons-nous construit pour imposer le respect ? »
Et tant que nous n’aurons pas une réponse solide à cette question, ce genre de situation continuera de se répéter. Encore. Et encore. Et encore.
ÊTRE NOIR N’EST PAS LE PROBLÈME. ÊTRE FAIBLE OUI.
Il faut avoir le courage de le dire. Il n’y a pas grand-chose à attendre des gens du passé. Ni de moi. Ni de ma génération. Encore moins de nos autorités actuelles, engluées dans leurs habitudes et leurs limites.
Tout repose désormais sur notre jeunesse.
À vous qui venez. À vous qui observez. À vous qui comprenez. À vous qui refusez de courber l’échine. Cet affront n’est pas un accident. C’est un test. Un test de dignité. Un test de lucidité. Un test de puissance. On a manqué de respect à un peuple habitué à tolérer l’inacceptable. Et ceux qui l’ont fait continuent de croire que notre passé de silence est une garantie pour leur avenir d’impunité.
Prouvez-leur qu’ils ont tort.
Construisez. Organisez-vous. Levez-vous. Parce que si vous ne le faites pas, personne ne le fera à votre place. Et si rien ne change, alors demain ressemblera à aujourd’hui. Mais en pire.
L’histoire ne retient pas les peuples qui ont souffert. Elle retient ceux qui ont refusé de continuer à souffrir.
Ce jour-là – ce jour où vous aurez choisi de vous relever – sera le vrai premier jour de votre dignité.
Pas avant.
Mamadou Bamba Tall
Écrivain & Poète
Philosophe humaniste
Montréal, QC Canada
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