Alice Milliat, pionnière oubliée du sport féminin international

Mai 22, 2026 - 07:20
Alice Milliat, pionnière oubliée du sport féminin international

Le 20 août 1922, au stade Pershing, près du bois de Vincennes à Paris, des athlètes venues de cinq pays s’élancèrent sur la piste devant des milliers de personnes. Ce jour-là, ces femmes disputèrent la première édition des Jeux olympiques féminins. Alice Milliat, une Nantaise, était à l'origine de cet événement. 

L’historienne Florence Carpentier, maître de conférences à l’université de Toulouse 3 et spécialiste de l’histoire du Comité international olympique, a découvert cette figure restée longtemps oubliée pendant ses études de STAPS à Rouen, à la fin des années 1990. « Son nom était mentionné », se souvient-elle, « mais j'ai réalisé combien le personnage était sous-évalué […]. Son importance était toujours minimisée ». 

Selon elle, les premiers historiens du sport avaient également tranché, sans s’appuyer sur des archives, qu’Alice Milliat n’était pas féministe. Un jugement que l’historienne a entrepris de déconstruire, notamment grâce à la numérisation des sources. 

 

DE NANTES À LONDRES, À LA DÉCOUVERTE DES SPORTS

Alice Milliat vint au monde le 5 mai 1884 à Nantes, dans une famille de petits commerçants. Aînée d’une fratrie, elle partit vers vingt ans pour Londres, comme préceptrice dans une famille bourgeoise. C’est là qu’elle se familiarisa avec le sport. 

À la fin du XIXe siècle, « Les premières femmes qui font du sport, tel qu'on l'entend, ce sont les classes aisées, et dans des sports connotés socialement [comme] le tennis, l’équitation, le ski », rappelle Florence Carpentier. Par ailleurs, cette pratique se faisait « selon les convenances sociales, c'est-à-dire sans montrer leur corps, souvent accompagnées des hommes, sans compétition, sans excès physique ». 

Puis, au début du 20e siècle, en France, on se mit à enseigner aux jeunes filles des écoles populaires une gymnastique « hygiénique », destinée à renforcer les muscles pour l'accouchement et à développer leur grâce. « Concrètement, cette gymnastique était très ennuyeuse », déclare Florence Carpentier. 

Une fois à Londres, Alice découvrit alors les variétés de sports exercés par les jeunes filles comme le football, ainsi que l’aviron, pratiqué par certaines femmes sur la Tamise. 

En Angleterre, elle se maria avec Joseph Milliat, Nantais comme elle, qui mourut peu après leur union. Veuve, sans enfant, après avoir perdu sa mère puis son père, elle revint finalement en France où elle travailla comme sténo-dactylo, puis comme traductrice. Sa maîtrise de l’anglais se révéla être un atout majeur pour l’ambition internationale qu’elle allait porter.

 

LE SPORT POUR TOUTES 

De retour à Paris, Alice Milliat rejoignit Fémina Sport, premier club féminin de la capitale fondé en 1911, qui proposait surtout des gymnastiques esthétiques. 

Elle en devint la présidente en 1915, et entreprit d’ajouter des sports à ceux déjà pratiqués dans le club. « En premier, l'athlétisme […] parce que, chez les hommes, on pensait que courir, sauter, lancer, c’était vraiment les premiers gestes qu'il fallait faire avant de pouvoir faire autre chose », explique l’historienne. Puis, au fur et à mesure, le basket-ball, le football, le rugby et le hockey s'ajoutèrent à la liste. Néanmoins, les modalités de ces sports étaient différentes de celles des hommes. Florence Carpentier prend pour exemple le rugby, qui était proposé dans « une version édulcorée, sans plaquages ». 

Alice Milliat avait également la vision du sport pour toutes, dont les femmes issues des classes modestes : « les femmes qui côtoyaient le club [Fémina Sport], étaient des jeunes couturières, secrétaires, avec des petits métiers en ville », précise l’historienne. 

Dans ce contexte tumultueux de querelle sur les sports autorisés ou non pour les femmes, les dirigeants de trois clubs concurrents créèrent la Fédération des sociétés féminines et sportives de France (FSFSF), en 1917. Alice l’intégra d’abord en tant que trésorière, avant d’en prendre la présidence en 1919, date à laquelle elle féminisa entièrement son administration. 

Dans cette lancée, Alice Milliat put renforcer un aspect très important à ses yeux : la compétition. « Elle développa différents championnats de France dans différents sports à partir de 1919. […] C'est-à-dire que, le week-end, des jeunes Parisiennes allaient organiser des matchs de football, de basket, d'athlétisme dans toutes les villes de France pour encourager les jeunes filles à créer des clubs un peu partout » raconte l’historienne. Alice Milliat est au cœur de ce que l’historienne qualifie de « propagande » et se déplace elle-même avec ses équipes à travers le pays.  

À la même période, à l’international, la pratique du sport féminin se développait également à petits pas, notamment en Angleterre. Toutefois, le profil d'Alice Milliat était exceptionnel, rappelle l'historienne, en cela qu’elle « est devenue la seule femme au monde à la tête d’une fédération nationale sportive féminine ».

Selon Florence Carpentier, « [le mouvement sportif féminin] était concevable à la sortie de la guerre parce qu'il y avait une ambiance eugéniste. L’un des arguments, c’était de dire que le sport allait renforcer les jeunes femmes, et si les femmes étaient fortes, leurs enfants seraient forts ». 

 

LES JEUX OLYMPIQUES DE 1922

L’ambition d’Alice Milliat était telle que, tout juste arrivée à la tête de la FSFSF, elle aurait formulé la demande que les femmes participent aux Jeux d’Anvers de 1920 à Pierre de Coubertin, créateur des Jeux Olympiques modernes en 1894, et alors président du Comité international olympique (CIO). Requête à laquelle Pierre de Coubertin ne daigna même pas répondre.

Même si la pratique sportive par les femmes était tolérée, « il y avait quand même des dirigeants à qui cela ne plaisait pas, et qui voyaient d’un mauvais œil l’action d’Alice Milliat » explique Florence Carpentier. C'était notamment le cas de la Fédération française d’athlétisme, dirigée par des hommes, qui organisèrent des compétitions féminines internationales à Monte-Carlo au printemps 1921, avec, à la tête du programme, des démonstrations de gymnastiques esthétiques. 

Quelques mois plus tard, Alice Milliat fonda la Fédération sportive féminine internationale afin de s’assurer que le sport international féminin ne puisse servir les intérêts d’hommes défendant une autre vision que celle qu'elle portait.

Elle créa ensuite les Jeux Olympiques féminins, organisés pour la première fois en 1922, à Paris. Ces jeux réunirent la Suisse, l’Angleterre, la Tchécoslovaquie et les États-Unis. Le programme ne comportait que des épreuves d'athlétisme, ainsi que des démonstrations de basket-ball par des athlètes américaines et du hazéna, un sport proche du handball, par des athlètes tchécoslovaques. Faire venir des athlètes américaines fut « une énorme victoire » symbolique, relève l’historienne : une traversée de l’Atlantique, coûteuse et lourde à organiser, qui donna à Alice Milliat un statut et impressionna toute la presse. 

Certaines épreuves d’athlétisme furent toutefois limitées, car les médecins hommes de cette époque jugeaient les femmes incapables de soutenir un effort long. « On admettait le sprint, le 60 mètres, parfois jusqu'au 400 mètres, mais lorsqu’Alice Milliat proposa le 1 000 mètres aux Jeux de 1922, l'épreuve fit scandale », rapporte Florence Carpentier. Les sauts avec élan, jugés trop risqués pour les organes génitaux, furent également proscrits. 

Malgré tout, l’événement fut la première compétition internationale pour athlètes féminines sans gymnastique esthétique, un marqueur important pour le sport féminin de plusieurs pays.  

L'objectif réel d'Alice Milliat n’était pas d'organiser une compétition olympique parallèle pérenne, mais plutôt de prouver que les femmes avaient leur place dans le programme olympique. La même année, Alice Milliat fut la première femme à remporter le brevet Audax rameur : quatre-vingts kilomètres d'aviron sur la Seine en moins de douze heures, un exploit qui lui valut la une de L'Auto et la reconnaissance des milieux sportifs.

Entre 1923 et 1924, Alice Milliat publia elle-même des articles dans L’Auto. Si elle ne clama jamais ouvertement son féminisme, certains extraits recueillis par Florence Carpentier sont, d'après elle, révélateurs de ses convictions. On peut notamment lire ceci : « le vieil esprit de domination [des hommes], du désir de tenir toujours les femmes en tutelle, de la crainte de les voir devenir autre chose que des objets utiles ou agréables à l’homme » ; « la femme a encore beaucoup à lutter pour faire admettre sa valeur dans les différentes catégories de la vie sociale ». 

 

UNE PERSONNALITÉ SANS ÉQUIVALENT

Nonobstant cette visibilité grandissante, la FSFSF déclina dans les années 1930, faute d’argent, dans une Europe frappée par la crise. Florence Carpentier a également découvert, grâce aux archives du Comité international olympique, l’action délibérée des dirigeants du CIO pour saborder le mouvement.

Après les Jeux de Londres en 1935, Alice Milliat, « en désespoir de cause, demanda l'aide financière de la Fédération internationale d'athlétisme » explique l’historienne, demande qui fut refusée. En réaction, le président de cette fédération, et membre du CIO, Sigfrid Edström, échangea avec un dirigeant américain une correspondance que Florence Carpentier a pu consulter. Le ton, rapporte-t-elle, était d’une grande violence : « Je suppose que vous savez combien Milliat nous a causé de problèmes, je souhaite que toute cette chose disparaisse de la surface de la Terre ». Il s’appuya sur les délégués de la fédération internationale d'athlétisme dans chaque pays pour démanteler le mouvement féminin. 

Le régime de Vichy paracheva l'œuvre de démantèlement. En 1940, il plaça le sport féminin sous tutelle des fédérations masculines et interdit aux femmes le football et la boxe. Même après avoir intégré les athlètes féminines dans les grandes fédérations, les financements, les créneaux d’entraînement, les équipements et les subventions furent prioritairement attribués aux hommes.

Alice Milliat disparut de la scène sportive nationale et internationale au cours de la Seconde Guerre mondiale, et mourut à Paris le 17 mai 1957, dans un tel anonymat que sa pierre tombale, identifiée bien plus tard dans un cimetière nantais, ne portait aucun nom. 

Aucune autre figure n'a, depuis, porté un projet aussi large pour le sport féminin. « C'est vraiment l'artisane de ce mouvement qui est très original, parce que c'est un mouvement parallèle au mouvement masculin, qui ne s'est jamais reproduit, qui est unique au monde », affirme l'historienne. 

Pour Florence Carpentier, toutes les problématiques rencontrées par Alice Milliat sont restées au cœur du problème du développement du sport féminin en France, qui fut un long et sinueux chemin. Ce n'est qu'en 2024 que pour la première fois dans l’Histoire, les hommes et les femmes ont concouru en nombre égal aux Jeux olympiques et aux Jeux paralympiques de Paris.