Avant Rosa Parks, une autre adolescente a refusé de céder sa place
Des policiers montent à bord d’un bus à Montgomery, dans l’Alabama, menottes et matraques prêtes à l’emploi. Une jeune femme noire a refusé de céder sa place à une passagère blanche, même après avoir été avertie qu’elle serait arrêtée. Très vite, elle est menottée et escortée hors du bus pour être mise en cellule où on l’accuse de ne pas avoir respecté la ségrégation en vigueur. À l’inverse de ceux qui l’ont précédée, elle refuse de plaider coupable.
Mais cette femme n’était pas Rosa Parks, l’icône des droits civiques dont l’arrestation, en décembre 1955, pour avoir refusé de laisser sa place à une personne blanche a engendré un boycott généralisé des bus de la ville. Un événement phare pour le plus grand mouvement de lutte pour les droits civiques qui enflammait les États-Unis. Non, cette jeune fille de quinze ans était Claudette Colvin, et elle a été arrêtée en mars 1955, neuf mois avant Rosa Parks.
Bien que l’histoire de Claudette Colvin soit moins connue que celle de Rosa Parks, son acte de rébellion a aidé à mettre en place le mouvement. Cette pionnière de la lutte pour les droits civiques est décédée le 13 janvier 2026 à l’âge de quatre-vingt-sept ans. Ce premier acte de résistance était alors devenu plus connu.
GRANDIR SOUS JIM CROW
Née à Birmingham, dans l’État américain de l’Alabama, en 1939, la jeune Claudette Colvin a été élevée par sa grand-tante et son grand-oncle. Sa mère rencontrait des difficultés financières ; ils ont alors recueilli sa jeune enfant. Après avoir passé des années dans la campagne de l’Alabama, Claudette Colvin et ses parents adoptifs ont déménagé à Montgomery.
Comme d’autres villes du Sud des États-Unis à cette époque, Montgomery était régie par les règles strictes de la ségrégation imposée par Jim Crow. Des lois faites pour isoler et humilier les citoyens noirs. Dans les bus très empruntés de la ville, les Noirs devaient obéir à un ensemble complexe de lois fédérales et locales, ainsi qu’à des normes raciales tacites. Ils ne pouvaient ainsi pas s’asseoir à côté ou en face de Blancs. Les conducteurs de bus, blancs eux aussi, s’assuraient que ces lois étaient respectées, parfois brutalement. Et pourtant, plus de 70 % des utilisateurs du réseau étaient des personnes noires.
Ce racisme avait d’ores et déjà apposé sa marque sur l’adolescente. Dans un témoignage oral, elle évoque son aversion pour certaines situations. Elle n’aimait pas ne pas pouvoir assister à un spectacle de rodéo local ou ne pas avoir le droit d’essayer des chaussures en magasin à cause de la couleur de sa peau. « Une fois que j’ai été suffisamment grande pour comprendre, cela m’a dérangée », disait Claudette Colvin. Le lycée Booker T. Washington, l’école de la ségrégation où étudiait la jeune fille, était pour elle un havre de paix. Elle était une étudiante brillante, qui aimait ses cours sur l’histoire des Noirs et les droits civiques.
CLAUDETTE COLVIN A REFUSÉ DE CÉDER SA PLACE
Ces cours lui sont revenus le 2 mars 1955. À ce moment, un conducteur de bus a demandé à toute la rangée de sièges, où se trouvait notamment Colvin, de se déplacer pour qu’une femme blanche, seule, puisse s’asseoir. « C’était comme si les mains de Harriet Tubman se trouvaient sur une de mes épaules, tandis que sur l’autre étaient celles de Sojourner Truth, m’incitant à rester assise », a raconté Colvin en 2018 à la BBC. La jeune lycéenne a dit au chauffeur de bus qu’elle avait le droit de demeurer assise et a refusé de bouger, même lorsque des officiers de police sont montés à bord du bus pour la déloger de force.
Colvin, menottée et incarcérée, était accusée d’avoir enfreint les règles de la ségrégation, perturbé l’ordre public et agressé un agent de police. En temps normal, les personnes accusées des mêmes charges plaidaient coupables devant une cour de justice, sachant pertinemment qu’un jury constitué de Blancs les déclarerait coupables. En résistant, elles pouvaient se retrouver face à de sévères répercussions : intimidation physique et perte d’emploi. Mais la jeune adolescente, franche et sans remords, a déclaré être innocente. Reconnue coupable de ces trois chefs d’accusation, on lui demandait de payer une amende, mais elle a fait appel.
L’arrestation de Colvin a galvanisé la communauté noire locale. Mais tous ne pensaient pas que la jeune fille devait être la figure de proue du mouvement des droits civiques que l’on recherchait. « Certains la trouvaient trop jeune pour être la braise qui enflammerait le mouvement », écrivait Jo Ann Gibson Robinson, grande figure du boycott qui finirait par arriver.
En fin de compte, la jeunesse devait devenir une partie importante de ce mouvement. Mais faire des jeunes activistes le visage de la résistance inquiétait une plus vieille génération de sudistes noirs, à qui on avait appris à se taire face à l’oppression raciale.
Et lorsque les dirigeants du mouvement pour les droits civiques ont appris, fin 1955, que l’adolescente était tombée enceinte hors mariage, les choses se sont compliquées. Selon l’historienne Taylor Branch, les leaders locaux de l’Association nationale pour la promotion des gens de couleur (National Association for the Advancement of Colored People, NAACP) et d’autres organisations ont considéré les circonstances personnelles de Claudette Colvin, ainsi que son âge, la disqualifiaient. Les mœurs sexuelles strictes de l’époque signifiaient que la grossesse de Colvin était inacceptable aux yeux de tous les habitants de Montgomery, toutes couleurs de peau confondues. Elle aurait représenté un potentiel destructeur pour une cause en quête de représentants plus « respectables ».
« Ils ont dit ne pas vouloir d’une adolescente enceinte. Cela aurait poussé à la controverse, on aurait plus parlé de la grossesse que du boycott », a déclaré Colvin à Taylor-Dior Rumble de la BBC en 2018.
Les historiennes éducatrices Maisha T. Winn et Staphanie S. Franklin écrivent que Colvin était comme toutes les autres jeunes filles noires du système judiciaire des mineurs. « [On les a] oubliées et abandonnées, surtout après qu’elles ont été catégorisées comme des délinquantes, des personnes troublées et peu méritantes. Cela les éloignait encore plus des possibilités de se faire considérer comme respectables. »
Un autre facteur a également compliqué le rôle de Colvin en tant que visage de la résistance contre la ségrégation. Bien qu’elle ait écopé d’une amende de dix dollars et d’une probation indéfinie dans son cas, le juge a laissé tomber les charges de ségrégation et de trouble à l’ordre public. Le cas de Colvin ne permettait donc pas de s’opposer directement aux lois de la ségrégation de l’Alabama devant une cour de justice.
Et ainsi, lorsque Rosa Parks, plus âgée et plus respectable, leader locale de la lutte pour les droits civiques, a refusé de céder sa place plus tard cette même année, c’est elle, et non Colvin, qui est devenue le visage du combat contre la ségrégation. Son acte a engendré le boycott du réseau de bus, un événement majeur de la lutte.
LES POURSUITES JUDICIAIRES FÉDÉRALES CONTRE CLAUDETTE COLVIN
En 1956, Colvin a eu une autre opportunité d’être une des pionnières dans la lutte pour les droits civiques, lorsque les dirigeants de sa communauté lui ont demandé si elle accepterait de participer à un procès civil fédéral remettant en question des lois ségrégationnistes de l’Alabama. Claudette Colvin a accepté de se porter partie civile dans le cadre d’une action en justice à l’encontre du maire de Montgomery, W.A. Goyle, d’autres membres municipaux et fédéraux, ainsi que contre la compagnie de bus. Browder v. Gayle, une affaire qui combinait le cas de Colvin et ceux de trois autres femmes noires malmenées dans des bus de l’Alabama, est remontée jusqu’à la Cour Suprême des États-Unis. Le 17 décembre 1956, elle a reconnu que la ségrégation dans les bus était inconstitutionnelle.
À ce moment-là, Rosa Parks était devenue l’un des visages les plus connus de la lutte. Colvin, quant à elle, figurait rarement dans l’histoire du mouvement pour les droits civiques.
Claudette Colvin a passé le reste de sa vie dans une obscurité relative, travaillant durant trente-cinq ans comme aide-infirmière dans une maison de retraite de New York. Le livre de Phillip Hoose, acclamé par la critique, Claudette Colvin : Twice Toward Justice et plusieurs autres honneurs et accolades lui ont donné plus de visibilité dans ses dernières années. En 2021, soixante-six ans après son arrestation, un juge de la Cour des mineurs de Montgomery a effacé le casier judiciaire de Colvin. Elle est décédée le 13 janvier 2026.
Claudette Colvin aurait-elle résisté si elle avait su qu’elle vivrait dans l’ombre d’autres membres importants du mouvement ? Au cours d’interviews données durant sa vie, sa réponse n’a jamais changé. « Je ne regrette pas de l’avoir fait », affirmait-elle en 2000. « Je suis fière de ce que j’ai fait. Ma génération était en colère. Nous voulions juste du changement. »