Pourquoi cette tribu isolée s'est emparée des réseaux sociaux
Le rio Javari, qui s’enfonce dans la forêt amazonienne, constitue une frontière entre le Brésil et le Pérou. Le long du cour d’eau, on trouve comme seuls signes de vie humaine les bateaux et les quais occasionnels du côté péruvien. Sur la rive brésilienne, le gouvernement a installé des panneaux indiquant qu’il s’agit des territoires indigènes de la vallée de Javari, une réserve qui abrite la plus forte concentration de peuples indigènes isolés au monde. Ceux qui ne font pas partie de la communauté n'ont pas le droit d'y pénétrer, mais beaucoup ne résistent pas à l'attrait de l'abondance des minéraux, du bois et de la faune.
Environ 6 000 personnes vivent dans la réserve, zone de forêt presque vierge dont la superficie est à peu près équivalente à celle du Portugal. Ce chiffre ne tient cependant compte que des membres des sept tribus en contact avec le monde extérieur. Je suis allé voir comment ces personnes, qui vivent sur une frontière assiégée, s'en sortent alors que l'exploitation forestière, la pêche et l'exploitation minière illégales grignotent leur terre ancestrale.
Le village de São Luís se trouve à environ 300 kilomètres de la ville d'Atalaia do Norte, en amont de la rivière Javari. Il abrite environ 200 Kanamari, qui m'ont accordé, ainsi qu'à une équipe de tournage, l'autorisation de le visiter. Pendant huit jours, nous vivons dans leur campement ordonné de maisons sur pilotis en bois. Nous nous levons lorsque le chef Mauro Kanamari, dont le nom de famille est issu du nom de la tribu, souffle dans une corne et nous accompagnons les femmes dans la récolte du manioc et les hommes à la chasse et à la pêche.
Nous sommes chaque jour témoins de personnes qui, inquiètes des incursions violentes dans leur forêt, trouvent de plus en plus de nouveaux moyens de défendre leur terre et leur mode de vie.
« Avant, peu d’envahisseurs illégaux, de pêcheurs et de bûcherons prenaient du bois sur nos terres, » raconte le chef Mauro. « Ils sont désormais de plus en plus chaque jour. »
Pour les Kanamari, la forêt est comme un parent qui leur fournit tout. L'exploitation forestière et l'extraction d'autres ressources naturelles menacent la santé de ce parent et leurs propres moyens de subsistance. S’opposer à ces activités est néanmoins risqué. En 2022, Bruno Pereira, défenseur brésilien des indigènes, et Dom Phillips, journaliste britannique, ont été sauvagement assassinés sur une autre rivière de la région, apparemment sur ordre du chef d'un réseau de pêche criminel. « J'ai personnellement reçu de nombreuses menaces, » déclare le chef Mauro.
Pourtant, les Kanamari refusent de se laisser envahir. Ils ont uni leurs forces à celles de la FUNAI, la Fondation nationale des (peuples) indigènes, et de l'UNIVAJA, une union des peuples indigènes de la vallée du Javari, pour organiser des patrouilles de surveillance et repousser les bûcherons qui enfreignent la loi. La FUNAI fournit des radios et du carburant pour un bateau motorisé, mais les armes des Kanamari, arcs, flèches et fusils de petit calibre, ne font pas le poids face aux intrus. Par défaut, leur philosophie est de ne pas entrer en conflit mais de rapporter ce qu'ils trouvent.
« Avant, on leur reprenait ce bois, mais depuis qu’ils sont plus nombreux, on a pris peur, » explique le chef Mauro. « Se rendre en ville, c’est se faire repérer et parfois être assassiné. »
João Kanamari, neveu de vingt ans du chef Mauro, emmène son téléphone en patrouille pour récolter des informations qu’il partage sur les réseaux sociaux. À la fin de son adolescence, il a été envoyé à Atalaia do Norte pour apprendre le portugais et servir d'interlocuteur entre son peuple et le reste du monde.
« Nous voulons que le monde nous voie et nous vienne en aide, » dit João. « Si on patrouille ici, sur ces eaux dangereuses, ce n’est pas seulement pour nous mais aussi pour vous. L’Amazonie est notre gouvernement, notre père et notre mère. On ne peut pas survivre dans elle et, d’après ce que nous avons tous compris, vous non plus. »